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L’accord entre C12 et Classiq rapproche le hardware quantique de l’usage pratique
Par Laurent Delattre, publié le 27 janvier 2026
C12 et Classiq annoncent un partenariat pensé pour « renforcer les synergies entre matériel et logiciel quantiques » et, surtout, rendre la R&D plus praticable dès maintenant, alors même que le quantique “utile” reste un horizon à construire.
La France n’a pas attendu que les ordinateurs quantiques sortent des laboratoires pour structurer un écosystème. Stratégie nationale, financements, industriels partenaires, start-up deeptech très visibles à l’international. L’hexagone s’est imposé parmi les places fortes mondiales du quantique, avec l’ambition affichée d’en faire une filière stratégique.
Et quand on parle des acteurs nationaux “qui comptent” côté deeptech quantique, un noyau revient systématiquement dans les discussions : Pasqal (et ses qubits d’atomes neutres), Quandela (et ses qubits photoniques), Alice & Bob (et ses qubits de chat)… et C12. Ce dernier s’est imposé dans le paysage avec une promesse (et une ambition) très particulière : développer dès le départ un ordinateur quantique universel qui passe réellement à l’échelle, avec correction d’erreurs, autrement une machine FTQC, là où tous les acteurs du marché ont plutôt cherché à expérimenter sur les très imparfaites machines NISQ. Fondée à Paris et issue des laboratoires de l’École Normale Supérieure et du CNRS, C12 travaille sur une technologie quantique basée sur les qubits de spin réalisés au sein de nanotubes de carbone ultra‑purs (et mille fois plus fins qu’un cheveu), une approche matérielle radicalement différente des qubits supraconducteurs ou ioniques. C’est aujourd’hui l’une des architectures les plus prometteuses pour réduire le bruit et améliorer la fidélité des qubits.
L’intérêt de son approche est non seulement lié à la qualité et donc la fiabilité des qubits mais également au fait qu’elle doit permettre une industrialisation rapide et la création de machines quantiques très compactes. Pierre Desjardins, CEO & cofondateur de C12, résume l’axe directeur sans détour : « on est focalisé sur le fait de faire des ordinateurs quantiques qui marchent à grande échelle, qui intègrent dès le départ de la correction d’erreurs et aussi qui sont compacts. C’est la clé pour les voir un jour être déployés, notamment dans des datacenters d’entreprises. » C’est d’autant plus important que l’on voit mal pour le moment des ordinateurs quantiques isolés dans leur propre bulle. Ils joueront plutôt le rôle d’accélérateur. « C’est pourquoi C12 imagine des ordinateurs quantiques qui soient vraiment intégrés sur des datacenters et en connexion avec d’autres moyens de calcul, que ce soit des CPU ou des GPU, » confirme le CEO.
Cette insistance sur l’industrialisation n’est pas qu’un élément de langage. Il traduit une volonté de départ et une philosophie de design. Même si l’aventure n’en est qu’à ses débuts avec des QPU protos bien enfermés dans ses labos. « Aujourd’hui, il n’y a pas d’ordinateur quantique C12, même prototype, qui ait été livré à des clients. La seule date qu’on annonce, quant à une disponibilité, c’est à l’horizon 2033. » Mais la jeune pousse française devrait officialiser une roadmap plus précise dans le courant de l’année.
L’originalité C12 : la pureté du carbone pour des qubits fiables
L’approche revendiquée par C12 part d’un diagnostic simple : sans qubits de très haute qualité, les promesses de passage à l’échelle se heurtent vite au mur du bruit et des erreurs. D’où un choix technologique centré sur le matériau. C12 met en avant des processeurs reposant sur des nanotubes de carbone, « le matériau le plus pur », pour « minimiser drastiquement les erreurs quantiques », avec à la clé « une cohérence record et un faible niveau de bruit ». Et Pierre Desjardins de confirmer :
« C12 construit des technologies capables de passer à l’échelle avec des qubits de très haute qualité, parce qu’à un moment le besoin de qualité est forcément clé quand on veut faire passer à l’échelle. C’est aussi pour ça qu’on voit que des approches qui existent aujourd’hui ont de plus en plus de mal à augmenter le nombre de qubits : elles sont limitées par la qualité de leurs qubits. »
Techniquement, C12 travaille sur des qubits de spin d’électron, piégés dans un nanotube de carbone, comme une sorte de “transistor quantique” extrêmement petit.
Autre argument clé : la compatibilité avec les filières industrielles existantes. Pour C12, le passage à l’échelle doit pouvoir s’appuyer sur l’outillage et les savoir-faire de l’industrie des semi-conducteurs.
Sans logiciel quantique, pas d’informatique quantique
Mais C12 a pleinement conscience que le hardware n’est qu’une partie de l’équation de l’informatique quantique. Cette informatique d’un nouveau genre impose en réalité de réinventer toute la stack informatique, du QPU jusqu’aux applications en passant par les algorithmes, les bibliothèques, les outils de développement, les compilateurs.
C’est là que le partenariat avec Classiq annoncé aujourd’hui prend tout son sens. L’informatique quantique ne se résume pas à empiler des qubits. Elle impose une refonte de la chaîne complète, depuis l’expression du problème jusqu’à sa traduction en circuits exécutables sur un matériel donné.
Entreprise israélienne basée à Tel Aviv, « Classiq, c’est une entreprise qui a développé une plateforme pour les chercheurs, développeurs et mathématiciens qui cherchent à développer dès aujourd’hui des programmes pour les ordinateurs quantiques » résume Simon Fried, VP Corporate Communications chez Classiq. « C’est une solution conçue pour permettre aux gens de créer des circuits quantiques beaucoup plus avancés, beaucoup plus facilement, beaucoup rapidement, avec un langage qui est très abstrait. »
L’algorithmique quantique est un univers de recherche à part entière. Les algorithmes eux-mêmes obéissent à des logiques contre-intuitives, exploitant des phénomènes comme la superposition et l’intrication quantique.
« En informatique classique, on fait beaucoup de ‘design patterns’. On prend des morceaux et on les combine. Par contre, sur le quantique, ce n’est pas vraiment comme ça, que cela fonctionne. Ne serait-ce que parce que le nombre d’algorithmes quantiques est vraiment assez limité. Aujourd’hui, on parle de centaines ou de milliers, c’est tout. Là où l’informatique classique est plutôt bâtie sur une infinité d’algorithmes. »
Cette relative rareté des algorithmes quantiques s’explique par la difficulté fondamentale à concevoir des programmes qui exploitent réellement l’avantage quantique. Comme le souligne Simon Fried, « il y a un nombre relativement limité de choses qui peuvent vraiment bénéficier des ordinateurs quantiques ». Pour autant, dans ces domaines spécifiques, comme la simulation moléculaire, l’optimisation combinatoire ou la cryptographie, les gains potentiels sont considérables.
Pourquoi l’approche Classiq “a le vent en poupe”
Classiq s’est positionné sur un chaînon manquant de la stack quantique actuelle : une plateforme qui permet de décrire un problème à un haut niveau d’abstraction (y compris en langage naturel via l’IA conversationnelle), puis de laisser une chaîne de compilation/synthèse produire un circuit optimisé, en fonction des contraintes et de la cible matérielle.
Face à la complexité de la programmation quantique, l’approche de Classiq consiste donc à élever le niveau d’abstraction pour simplifier et universaliser le développement quantique. Plutôt que de demander aux développeurs de manipuler directement les portes quantiques et les circuits, la plateforme leur permet de travailler au niveau du modèle mathématique.
« Quand on utilise un kit de développement comme le populaire Qiskit d’IBM, on doit dès le départ penser aux portes quantiques de l’ordinateur, et elles sont différentes dans tous les ordinateurs quantiques qui existent aujourd’hui » déchiffre Simon Fried. « Nous, on sépare ces deux phases. Le développeur se focalise sur les questions de « c’est quoi le problème » et « comment l’exprimer mathématiquement ». Et notre outillage prend automatiquement en charge la deuxième phase : un mécanisme de transpilation prend ce modèle et en fait un circuit quantique adapté au hardware visé. »

Cette séparation entre modèle et implémentation est cruciale. Car les machines quantiques actuelles sont toutes différentes : supraconducteurs chez IBM, ions piégés chez IonQ, atomes neutres chez Pasqal, photons chez Quandela, nanotubes de carbone chez C12. Chaque technologie a ses propres contraintes, ses propres portes natives, ses propres topologies de connexion entre qubits.
L’intérêt d’une plateforme comme Classiq est aussi économique. Car le temps de calcul sur un ordinateur quantique coûte cher, et un circuit mal optimisé peut multiplier les coûts par dix ou cent. La capacité à générer automatiquement des circuits optimisés pour chaque matériel devient un avantage compétitif majeur.
Callisto, le jumeau numérique de C12, arrive dans Classiq
Concrètement, le partenariat entre C12 et Classiq se matérialise par l’intégration de Callisto, l’émulateur quantique de C12, dans la plateforme Classiq. Callisto est capable de simuler jusqu’à 13 qubits en reproduisant fidèlement les caractéristiques physiques et le bruit réel de l’architecture à nanotubes de carbone. « L’émulateur Callisto a un modèle de bruit qui est vraiment réaliste, qui est vraiment basé sur ce qu’il y a au niveau physique. Ce qui est intéressant quand on va tester un algorithme dessus, c’est qu’on a vraiment une idée assez précise du fonctionnement sur le hardware réel de C12 » précise Pierre Desjardins.
Les développeurs peuvent désormais utiliser le langage Qmod et le moteur de synthèse de Classiq pour concevoir, compiler et tester leurs algorithmes sur Callisto. Une manière de préparer dès aujourd’hui les applications qui tourneront demain sur les véritables processeurs quantiques de C12. « L’outil Classiq, c’est un peu comme le WordPress du quantique. C’est très intuitif. Ça permet à des gens pour qui le quantique n’est pas forcément suffisamment stratégique pour avoir des projets dédiés, de commencer à tester des choses, des workflows, explorer des petits algorithmes. »

Une étape clé pour “déverrouiller” l’adoption
Pourquoi une telle annonce maintenant ? Pour trois raisons. D’abord, s’inscrire au plus tôt dans des logiques d’intégration entre hardware et software.
Ensuite, valider techniquement la compatibilité entre un matériel conçu pour le passage à l’échelle (C12) et un logiciel pensé dans la même optique (Classiq).
Enfin, gagner en visibilité auprès de cette communauté croissante de chercheurs, étudiants, développeurs, industriels qui se passionnent déjà pour les développements quantiques. Car comme le rappelle Simon Fried, « il est très facile avec l’outil Classiq de faire des comparaisons entre hardware… Or les entreprises se montrent d’ores et déjà très intéressées de pouvoir explorer différentes façons d’exécuter leurs algorithmes, comprendre mieux les implémentations hardware et explorer sur quelles technologies elles devraient investir leur temps. »
Au fond, ce partenariat C12 – Classiq vient rappeler que le quantique ne se jouera pas seulement sur une bataille de qubits. Il se jouera sur l’art de relier une R&D matérielle encore mouvante à une couche logicielle capable d’absorber le changement, de capitaliser sur un socle algorithmique limité mais puissant, et de transformer l’expérimentation en ingénierie. « Nous sommes convaincus que l’informatique quantique doit désormais résoudre de vrais problèmes industriels, pas seulement des défis théoriques », résume Pierre Desjardins. L’accord avec Classiq permet ainsi à C12 d’accélérer dans cette voie.
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