Jusqu’ici les entreprises se sont montrées très frileuses dans l’adoption des PC mobiles sous Chrome OS. Mais Google compte désormais bien convaincre les DSI et s’en donnent aujourd’hui les moyens. Et l’éditeur à quelques atouts en poche…

Pour bien des DSI, les Chromebooks sont un étrange épiphénomène avant tout américain. Il est vrai qu’en quelques années, ces appareils nés pour l’ère connectée se sont accaparés 95% du marché de l’éducation aux USA. Or ce marché constitue à lui seul 89% des ventes de Chromebooks à l’échelon mondiale !
La question est aujourd’hui de savoir si les Chromebooks ont un avenir au-delà de ce marché et notamment un avenir en entreprise. Si l’on en croit StatCounter, Chrome OS ne représenterait que 2,31% du marché des OS en Amérique du Nord. Et StatCounter ne présente aucun chiffre pour Chrome OS sur l’Europe (ses parts de marché étant noyées dans la section « autres »). Statista évalue le marché mondial de Chrome OS en Janvier 2019 à seulement 1,17% du marché du PC (contre 1,61% pour Linux, et 12,33% pour MacOS).

Pourtant, Google y croit et a débuté un véritable forcing tous azimuts depuis le début de l’année. Avec un triple objectif clairement affiché : séduire les marchés de l’éducation hors US et notamment en Europe (même si la France s’annonce un marché difficile, l’éducation française se montrant très sensible à la protection des données), prendre des parts de marché sur l’ultra-mobilité dans le grand public grâce au support des Apps Android sur Chrome OS, et séduire les entreprises avec des atouts concrets comme nous le verrons plus loin. Une volonté affichée à laquelle la plupart des constructeurs de PC ont déjà adhéré. HP, Asus, Acer, et Lenovo ont tous introduits ces dernières semaines de nouveaux Chromebooks visant spécifiquement le marché de l’entreprise. Et Google leur a promis des investissements marketings majeurs en 2019.

Petit retour en arrière

Introduits en 2010, les Chromebooks sont des ordinateurs mobiles animés par le système Google Chrome OS (partiellement développé en open source sous la désignation Chromium OS). A l’origine, le système se voulait essentiellement un client léger purement orienté Web. Construit autour du navigateur Google Chrome au-dessus d’un kernel Linux (Gentoo), il ne nécessite qu’un stockage très limité (en eMMC) pour fonctionner. L’introduction des Chrome Apps a étendu le système au-delà de la simple exploration des sites Webs. Après plusieurs expérimentations différentes, le système s’est finalement ouvert aux applications Android via Google Play Store.

Les atouts des Chromebooks

Dôté d’un OS minimaliste centré sur le navigateur Web, les Chromebooks nécessitent moins de ressources physiques que Windows ou Linux pour exprimer leur potentiel. Néanmoins, il ne faut jamais perdre de vue que les navigateurs Web demeurent parmi les applications les plus gourmandes en puissance et en mémoire tournant sur nos PC. C’est pourquoi, désormais, les Chromebooks embarquent aisément plus de 8 Go de RAM et sont, dans les offres entreprises, animés par des processeurs AMD (Tyzen) ou Intel (Core i5, Core i7) de dernière génération. L’idée que le Chromebook est une machine à bas coût peu puissante est révolue. Aujourd’hui, leurs coûts d’acquisition sont inférieurs uniquement parce qu’ils n’embarquent généralement qu’un stockage eMMC minimaliste et n’incorporent pas la licence Windows.
Dans leur philosophie, les Chromebooks s’inscrivent dans un univers où les applications de l’entreprise sont souvent délivrées en mode SaaS à partir d’un navigateur, où pour s’affranchir de développements multiples nombre de développements se font désormais sous forme d’applications PWA (Progressive Web Apps), et où l’existant Windows peut toujours se retrouver hébergé sur des bureaux à distance via Citrix, Microsoft Remote Desktop for Chrome (RDP), ou VMware Horizon.
Certes, les Chromebooks invitent à une connectivité permanente (même si désormais la plupart des outils SaaS ont un mode déconnecté) mais n’est-ce pas au final aujourd’hui le cas de tous nos appareils mobiles ?
En outre, l’arrivée récente du support des Apps Android sous Chrome OS, quoiqu’imparfait, ouvre des perspectives nouvelles pour les entreprises tout comme le support attendu prochainement des containers Linux (projet Crostini).
Par ailleurs l’univers Chrome OS reste moins directement concerné par les malwares même s’il est complètement illusoire de croire que cet OS connecté minimaliste est plus imperméable aux failles Zero Days, au phishing ou aux crypto-miners qui affectent toutes les entreprises, tous les navigateurs Web (Chrome y compris) et tous les appareils, peu importe l’OS qui les anime.

L’entreprise en cible

Pour Benjamin Colin, Directeur BtoB & Business Channel chez ASUS France, « Google doit encore réaliser tout un travail de fond pour changer son image auprès des entreprises, notamment sur les aspects confidentialité des données. Mais on voit déjà à l’international quelques grands groupes basculer dans l’univers formé par G-Suite et Google Chrome OS. Car cet univers s’inscrit totalement dans la mouvance cloud et aujourd’hui beaucoup de DSI se posent des questions sur l’avenir du poste de travail… Cependant, la bascule se fera d’abord par le logiciel ». Car, ne nous y trompons pas, G Suite est bien aujourd’hui au cœur de cette stratégie Chromebook pour l’entreprise. Le succès de l’un sera indissociable de l’autre. Chrome OS est avant tout un système focalisé sur les offres Google (la recherche, la bureautique, la communication unifiée…). Google a besoin d’imposer sa suite bureautique auprès des entreprises, même si rien n’interdit bien sûr aux entreprises d’utiliser Office 365 version Web sur un Chromebook. Dans l’esprit Google, adopter un Chromebook c’est d’abord adopter l’écosystème Google. L’éditeur l’affirme d’ailleurs clairement sur son site Web : « Chrome Enterprise fonctionne mieux avec les applications de collaboration et de productivité cloud natives de G Suite, telles que Gmail, Drive, Docs, Agenda, etc. ». Ce n’est évidemment qu’une « vérité » marketing mais elle démontre bien la symbiose visée par l’éditeur : G Suite est un cheval de Troie pour imposer Chrome OS en entreprise et inversement !

Gérer une flotte de Chromebooks

La question de la gestion de ces appareils ultra-mobiles est évidemment au cœur des préoccupations des DSI. Google a récemment lancé un nouvel abonnement « Chrome Enterprise » (50$ par appareil par an) qui non seulement offre des fonctionnalités d’administration distante avancées (contrôle de Google Play, management des extensions, gestion des impressions, gestion centralisée des mises à jour, support 24/7, gestion anti-vol) mais permet surtout d’intégrer les machines Chromes OS dans une infrastructure Active Directory. Avec Chrome Entreprise, l’utilisateur s’identifie avec son login AD à son appareil et à tous les services Google G Suite…
En outre, les appareils « Chrome OS Entreprise » sont désormais pris en compte par toutes les solutions EMM ou UEM du marché à commencer par VMware Airwatch/Workspace One, IBM MaaS360, Citrix XenMobile/Workspace Hub…

Microsoft ne peut rester sans réaction

Reste que la menace pour Microsoft est aujourd’hui bien réelle. Et Windows n’est pas la seule cible. Office 365 est tout autant visé. Chaque jour, le leitmotiv « les entreprises ne sont pas prêtes à faire confiance à Google » perd en consistance. Le cloud, et particulièrement le SaaS, rend les lourdeurs de Windows (fruits de son lourd héritage) plus handicapantes et remet en cause sa pertinence. Microsoft en a conscience.
Même s’il reste un solide marché pour les Workstations et les machines autonomes puissantes, une partie de l’avenir du poste de travail se construit sur des appareils plus agiles, plus connectés, qui tirent leur potentiel du cloud plus que de leurs ressources internes. Et Windows n’est certainement pas l’OS le plus adapté à de telles perspectives. La cohérence de l’offre Microsoft 365 (qui intègre Windows 10, Office 365 et la sécurité étendue EM+S) est certes une réponse pour retenir les entreprises. Mais elle ne suffira pas. C’est pourquoi l’éditeur prépare une contre-attaque pour l’instant connue sous le nom de code « Lite OS » ou encore « Santorini ». Selon les rumeurs (l’éditeur n’a encore jamais officialisé ce projet), ce dernier est conçu avec en point de mire la performance mobile, la simplicité d’utilisation et une maintenance minimale. Minimaliste, le système serait centré sur le navigateur Web (rappelons que Microsoft a décidé d’adopter le moteur Chromium pour sa prochaine déclinaison d’Edge) et supporterait indifféremment les processeurs x86 et ARM. Contrairement à Windows 10 S ou d’autres projets Microsoft, « Lite OS » n’est pas une version émasculer de Windows mais une expérience utilisateur totalement repensée pour l’ultra mobilité connectée.  

Cette réponse suffira-t’elle à contrecarrer la montée en puissance de Chrome OS et des Chromebooks ? Arrivera-t’elle à temps ? Google, en attendant, a décidé d’enfoncer le clou et de se montrer beaucoup plus agressif. Et les constructeurs lui emboitent le pas. Au passage, Apple pourrait aussi souffrir de la montée en puissance des Chromebooks. Chrome OS a des atouts certains pour séduire les entreprises et a su au fil des années gagner en consistance et en capacités d’administration dans un contexte purement professionnel. Son principal défaut reste l’improductivité de ces appareils hors de toute connexion. Un scénario désormais de plus en plus rare, mais qui ne peut être totalement ignoré. Parallèlement, avec le déploiement de la 5G, l’entreprise connectée va aussi chercher de nouveaux usages et par voie de conséquence de nouveaux appareils pour les concrétiser. Et si une société ne ratera pas ces opportunités, c’est bien Google.

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