Sobriété numérique, nouvelles réalités de l’entreprise à l’aune d’une intelligence artificielle toujours plus présente, souveraineté française mais aussi européenne, compétences et diversité des collaborateurs IT… Les membres du Cigref mènent les réflexions nécessaires pour que l’économie françaises réussisse « le pari numérique ». Explications de son délégué général.

Entretien avec Henri d’Agrain, délégué général du Cigref

Pouvez-vous nous rappeler le contexte de création du Cigref ?

En 1968, Pierre Lhermitte, alors chef du service « traitement de l’information » et directeur des études générales chez EDF, est missionné par le Conseil économique et social pour étudier l’informatisation des grandes entreprises aux États-Unis.
Il revient avec un rapport qui sert de base à l’ouvrage « Le pari informatique » et duquel il tire deux idées principales : d’abord les grandes entreprises françaises doivent se réunir entre elles pour réfléchir aux enjeux de ce pari et y répondre ; ensuite, il faut créer un collectif pour discuter avec le fournisseur hégémonique de l’époque, IBM.
Devenu entre-temps conseiller du président à la Société Générale, il embarque Groupe Drouot (futur Axa), Saint-Gobain Pont-à-Mousson, Hachette et EDF pour fonder le Cigref, alors Club informatique des grandes entreprises françaises, dont il assure la première présidence.

Quelles missions se donne aujourd’hui le Cigref ?

Par rapport à 1970, le pari informatique est devenu le pari numérique. Et IBM a été rejoint par SAP, Oracle, Microsoft, Salesforce, AWS, Google… Et le nombre de membres est passé de 5 à 154 !
Pour autant, le Cigref est resté pour l’essentiel sur ses deux axes fondateurs.
D’abord permettre à ses adhérents de se retrouver pour traiter collectivement de leurs questions d’intérêt prioritaire. Un plan d’activités annuel « des membres pour les membres » est planifié et validé par le Conseil d’administration. C’est un travail de réflexion et d’intelligence collective mené notamment au travers de nombreuses sessions au sein de groupes de travail articulés autour de thématiques bien précises.
Le Cigref a aussi une activité d’influence, qui est à différencier de celle de représentant d’intérêts au sens de la loi Sapin 1. Nous mettons en oeuvre des stratégies de diffusion de nos positions en direction de plusieurs sphères, notamment celle des pouvoirs publics, de l’enseignement supérieur, de la recherche, et bien sûr des fournisseurs. Par nos interventions, nos publications, nos questionnements, nous contribuons au débat public sur les enjeux numériques de l’économie française, sur la transformation de la société par le numérique, ainsi que sur l’enjeu – majeur pour nos adhérents – de formation des compétences et des talents.

Quels sont vos interlocuteurs sur le sujet de la pénurie des compétences ?

Régulièrement, le Cigref dialogue avec les pouvoirs publics en charge des sujets de la formation et de l’enseignement supérieur, avec la Conférence des grandes écoles, avec la Conférence des présidents d’université, avec le monde associatif qui s’occupe de ces enjeux… Le Cigref est également impliqué dans des travaux pilotés et financés par la Commission européenne sur les « digital skills ». Dans le cadre de ces travaux, nous entretenons la nomenclature des métiers de l’IT : une cinquantaine de fiches métiers qui permettent de présenter chacun des métiers de la DSI, les compétences associées, les parcours possibles… C’est un outil qui fait référence chez nos adhérents pour recruter et organiser les ressources humaines de la DSI, voire pour leur GPEC. Il est également utilisé par certaines grandes écoles qui forment aux métiers du numérique. Y figure bien sûr une fiche sur le métier de DSI !

Vous travaillez également avec Syntec Numérique ?

Même si nous sommes complètement indépendants des fournisseurs, sur de nombreux enjeux nous avons des sujets très communs avec Syntec Numérique. Notamment sur les enjeux de formation et de compétences. Dit un peu abruptement, comme on tape dans la même gamelle, il vaut mieux qu’on s’entende… C’est pour cela aussi que le Conseil d’administration du Cigref a décidé d’adhérer à Talents du Numérique, ex-Pascaline, aux côtés de Syntec Numérique, de Cinov-IT et de très nombreuses entreprises. Et nous collaborons
également au sein de la démarche Femmes@Numérique, une initiative globale en faveur de la féminisation des métiers du numérique.

Comment le Cigref contribue-t-il à pallier le manque de compétences IT et le faible pourcentage de femmes dans les métiers du numérique ?

Femmes@Numérique a pour vocation de réunir toutes les associations, structures et fondations qui travaillent sur le sujet de la féminisation des métiers techniques du numérique, c’est-à-dire les métiers dits numérisants. Il ne s’agit pas de se substituer à ce qui existe, mais de mutualiser les bonnes pratiques, de les faire connaître aux parties prenantes, notamment l’Éducation nationale, et d’en assurer une partie du financement au travers de la Fondation Femmes@Numérique. Instituée en juillet 2018, celle-ci doit prochainement statuer sur les projets qui seront soutenus grâce à une première vague de financement.
De manière générale, nous travaillons en étroite collaboration avec le monde académique pour qu’il soit en mesure de produire plus vite – « de manière plus agile » diront les DSI – les compétences de haut niveau dont les entreprises ont besoin. Dans le milieu très contraint de l’enseignement, l’inertie se situe aussi bien dans la capacité à proposer les bonnes formations suffisamment en amont que dans la capacité à orienter suffisamment de jeunes vers ces formations. Il y a certainement des changements culturels à opérer dans les cursus de formation pour asseoir des fondamentaux techniques et scientifiques qui seront ensuite complétés par des formations plus courtes, plus denses et plus pointues.

En sortie d’école ou d’université, certains des talents préfèrent la recherche à l’entreprise. Échangez-vous avec le monde de la recherche ?

Oui, depuis longtemps nous avons un cercle dédié à la connexion entre le monde de la recherche et celui de la DSI, de la transformation numérique. Il prend notamment forme dans notre implication au sein de Systematic, premier pôle de compétitivité européen pour le numérique, organisé autour de ses six hubs « deep tech » au sein desquels s’évaluent les innovations en matière de cybersécurité, d’intelligence artificielle, de photonique, ou encore d’architecture de systèmes complexes. Côté Cigref, Claire Waast-Richard, directrice déléguée des SI d’Enedis, est d’ailleurs vice-présidente du comité de pilotage de l’Enjeu Transformation numérique de l’Industrie et des Services. Beaucoup des entreprises membres du Cigref sont par ailleurs membres de Systematic au titre de leurs directions R&D ou innovation.

Quels sont les autres sujets chauds sur lesquels travaillent les membres du Cigref ?

Dernièrement, les membres du Cigref ont mené de gros travaux sur la gouvernance des SI, en remettant à jour le Guide d’audit de la gouvernance des systèmes d’information. À côté de ces sujets récurrents, le Cigref se préoccupe des conséquences de la probable omniprésence future de l’intelligence artificielle au sein des entreprises : aussi bien au niveau de l’éthique algorithmique que du maintien de l’employabilité des collaborateurs dont le rôle serait remis en cause par la présence d’une IA. La sobriété numérique fait également partie des sujets très importants, tout comme la responsabilité sociétale : nos membres réfléchissent à la façon dont l’IT peut contribuer de manière positive aux politiques de responsabilité sociétale de l’entreprise, par exemple pour la réduction des émissions de gaz à effet de serre, à l’accueil du handicap dans l’entreprise, etc.

Vous êtes également attentifs aux problèmes de souveraineté ?

Les entreprises membres du Cigref sont de racine française et elles ne sont pas insensibles aux conditions de l’autonomie stratégique de l’Europe. D’une part, nous travaillons avec les pouvoirs publics sur le rétablissement d’une situation de sécurité juridique pour les entreprises européennes dans un contexte où coexistent le RGPD, le Privacy Shield, le Cloud Act… La cybersécurité, la confiance numérique, les enjeux autour d’un cloud de confiance sont des sujets très prégnants au sein du Cigref.
L’open source est une voie majeure étudiée par le Cigref pour regagner de l’autonomie face à des fournisseurs hégémoniques, ainsi qu’en matière d’attractivité pour les talents. C’est aussi, sur un autre plan, un facteur d’amélioration de la sécurité du fait que le code est auditable.

Quels sont les projets à venir ?

Dans les prochaines semaines, nous allons publier un rapport sur l’informatique quantique dans lequel il sera d’abord question de pédagogie, d’expliquer ce qu’est et ce que n’est pas l’informatique quantique, et de détailler des points d’attention tels que ses conséquences sur le chiffrement des données. La deuxième partie aidera les entreprises à se préparer à l’émergence, à horizon 5 ou 10 ans, d’une offre de calcul quantique, car il n’est pas seulement question de technologie, mais aussi de compétences et donc de formation de certains collaborateurs. Déjà avancés sur le sujet, Airbus, EDF et Total faisaient partie du groupe de travail. Sur un autre plan, nous allons probablement organiser une learning expedition en Chine. Non pas tant pour découvrir des acteurs technologiques que pour déterminer les meilleures pratiques en matière de déploiement d’une DSI en Chine et de collaboration avec les fournisseurs locaux. Sans oublier, bien sûr, la problématique de la sécurité de l’information, avec des obligations qui sont parfois non compatibles avec les règles européennes. Enfin, en 2020, le Cigref fêtera ses 50 ans. L’occasion de se projeter encore un peu plus dans les transformations à venir.

Propos recueillis par Pierre Landry
Photos Mélanie Robin

Indépendance financière
Le fonctionnement et l’activité du Cigref sont financés exclusivement par la cotisation de ses membres. Il ne reçoit aucune subvention, n’exerce aucune activité commerciale et ne fait jamais sponsoriser ses événements.

Le Cigref en chiffres

154 organisations adhérentes dont 1/4 de grandes administrations publiques et 3/4 de grandes entreprises, représentant 9 millions de salariés et 50 Md€ de dépenses numériques annuelles.
23 groupes de travail et cercles sur l’exercice 2028/2019.
27 publications sur cette même période, en libre accès comme les précédentes sur le site du Cigref.

Le Parcours d’Henri d’Agrain

Depuis 2017 : Délégué général du Cigref
2014-2016 : Directeur général du Centre des Hautes Études du Cyberespace
2010-2013 : DSI de la Marine Nationale
2009-2010 :  Adjoint du DSI de la Marine Nationale
2006-2008 : Commandant du bâtiment de renseignement électro-magnétique « Dupuy de Lôme »
1986-1989 : École Navale