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Mémoire : les prix multipliés par dix, et ce n’est pas fini

Par Vincent Verhaeghe, publié le 05 mai 2026

Dans une lettre ouverte adressée à ses clients et partenaires, Charlie Giancarlo a fait ce qu’aucun CEO de l’univers du stockage n’avait osé jusque-là. Le patron d’Everpure a reconnu que les tarifs avaient grimpé de 70 % depuis le début de l’année et que les coûts d’approvisionnement avaient été multipliés par quatre à dix sur certains composants. La crise de la mémoire Flash qui secoue l’industrie depuis l’automne 2025 vient ainsi de franchir un nouveau cap. Pour le channel, cela change tout : les devis à peine signés sont déjà obsolètes, les commandes sont parfois annulées avant expédition, et les marges se compressent à mesure que la demande IA absorbe la production des fondeurs. Diagnostic d’un basculement qui pourrait durer jusqu’en 2030.

La lettre ouverte de Charles « Charlie » Giancarlo, CEO d’Everpure, à ses clients et partenaires a jeté un pavé dans la mare. Son constat est aussi simple que terrifiant. Alors que le prix par téraoctet de ses produits baissait de 20 % par an en moyenne sur la dernière décennie, il a remonté de 70 % depuis le début de l’année. Et encore, il précise qu’Everpure absorbe une partie significative des hausses dans sa marge brute. Le coût brut d’approvisionnement, lui, a été multiplié par quatre à dix sur certains composants depuis mi-2025.

Charlie et ses drôles de DRAM

Le geste détonne. Dans une industrie où le moindre dégât d’image se gère par communiqué calibré et interview « media-trainée », voir un dirigeant ouvrir aussi largement ses chiffres internes a quelque chose d’inédit. Charles Giancarlo ne se contente pas de dire que ses prix montent. Il explique pourquoi, jusqu’où, dans quelles conditions, et engage publiquement son entreprise à ne pas tirer profit de la situation.

Cette prise de parole arrive dans un moment particulier. Depuis l’automne 2025, les acteurs du stockage, du serveur et du PC font le même constat. Les coûts grimpent à un rythme jamais observé. Les chiffres récemment publiés par TrendForce, Gartner, IDC ou Counterpoint convergent. Et derrière ces chiffres, c’est toute la mécanique commerciale qui s’enraye pour les clients finaux, mais aussi bien sûr pour les revendeurs, les MSP, les distributeurs.

Charles « Charlie » Giancarlo, CEO d’Everpure

Une trajectoire qu’aucun cycle précédent n’a connue

Ainsi les chiffres TrendForce posent l’écart avec les épisodes inflationnistes antérieurs. Sur le premier trimestre 2026, les prix contractuels de la DRAM conventionnelle ont progressé de 90 à 95 %, un record dans l’histoire du marché. La NAND Flash a suivi à 55 à 60 %. La DRAM serveur, qui alimente directement les baies de stockage et les fermes IA, a dépassé les 60 % de hausse sur cette même période. Quant aux SSD, les tarifs se sont appréciés de 40 à 60 % selon les gammes.

Et le rythme ne ralentit pas. Pour le deuxième trimestre 2026, le cabinet table sur des hausses de 58 à 63 % sur la DRAM conventionnelle. Le fait nouveau, c’est la NAND, dont les tarifs croissent plus vite que la DRAM avec 70 à 75 % d’augmentation. Le centre de gravité des hausses se déplace ainsi désormais sur la mémoire flash, à mesure que les hyperscalers basculent leurs investissements de l’entraînement vers l’inférence et absorbent la production des SSD entreprise. Car la vraie cause est clairement identifiée : les hyperscalers achètent à tour de bras des GPU Nvidia qui ne peuvent donner le meilleur d’eux-mêmes que s’ils sont flanqués de dizaines voire de centaines de gigaoctets de mémoire HBM. Et les usines tournent à plein pour les alimenter, au détriment des produits moins rentables que sont les SSD pour les postes clients et les serveurs.

L’IA rafle tout

OpenAI aurait ainsi verrouillé jusqu’à 40 % des allocations mémoire disponibles chez SK Hynix et Samsung sur 2025. Les autres hyperscalers ont fait de même, absorbant des volumes considérables de DRAM et de NAND bien en amont de leurs besoins opérationnels immédiats. « Je perds mes cheveux depuis longtemps dans cette industrie, mais je n’ai jamais vu ça », a reconnu Willem Hendrickx, directeur général EMEA et LATAM de NetApp, devant la presse européenne en mars.

Shunsuke Nakato, managing director de la business unit mémoire de Kioxia, a confirmé en janvier devant la presse coréenne que toute la production 2026 du fondeur japonais était déjà vendue, et que les négociations avec les big tech portent désormais sur les volumes 2027. « L’ère des SSD 1 To à bas coût est terminée tant que dure le boom IA », a-t-il affirmé. SanDisk va dans le même sens. Lors de sa dernière earnings call, le CEO David Goeckeler a indiqué que ses clients négociaient désormais des allocations 2027 pour sécuriser leurs approvisionnements. Et Chey Tae-won, président du conglomérat sud-coréen SK Group, propriétaire de SK Hynix, a évoqué publiquement une crise qui pourrait courir jusqu’en 2030.

Près de 20 % d’augmentation pour les PC… pour le moment

Michael Dell a indiqué le 7 avril dernier lors d’un évènement organisé par Bank of America que la demande totale en mémoire pour les seules infrastructures IA était multipliée par environ 625 par rapport aux usages historiques. Six cent vingt-cinq. À ce niveau de gravité, la mémoire conventionnelle, celle qui équipe les baies de stockage des PME, les serveurs de virtualisation des intégrateurs ou les postes de travail des entreprises, passe au second plan dans les arbitrages industriels. Sur l’horizon 2026 entier, Gartner prévoit une hausse cumulée de 130 % sur les prix de la DRAM et des SSD, et calcule que le coût moyen d’un PC professionnel devrait grimper de 17 % à fonctionnalités équivalentes. IDC pousse plus loin et anticipe un possible recul jusqu’à 9 % du marché PC mondial sur l’année. Côté capacité industrielle, Counterpoint estime que combler le déficit d’offre exigerait une croissance annuelle de production de 12 % d’ici 2027. Les plans actuels des fondeurs n’en programment que 7,5 %…

« Je n’ai jamais vu les coûts mémoire augmenter aussi vite », a déclaré Jeff Clarke, COO et vice-chairman de Dell Technologies, lors de la conférence résultats du quatrième trimestre fiscal en février 2026. Et ce qu’il a ajouté parle au channel : « Nous avions des dizaines de milliers de devis ouverts sur le PC, nous les avons tous changés le 6 janvier. Nous limitons les remises. Nos devis sont valides pour la durée la plus courte qu’on n’ait jamais connue. » Résultats : Dell a relevé ses prix serveurs le 10 décembre 2025, puis ceux de sa division Client Solutions Group moins d’un mois plus tard. Et pas dans la demi-mesure : 130 à 230 dollars d’augmentation sur les 32 Go de RAM, 520 à 765 dollars sur les 128 Go, jusqu’à 530 dollars sur les laptops AI équipés de GPU Nvidia RTX Pro.

Lenovo a suivi avec la même brutalité opérationnelle. Tous les devis client ont été invalidés au 1er janvier 2026. Une nouvelle vague de hausses a été notifiée aux partenaires en mars. Les commandes prises avant le 28 février mais non expédiées au 31 mars doivent être réévaluées. Les devis serveurs sont désormais valides quatorze jours, là où ils tenaient plusieurs mois quelques trimestres plus tôt. « Il y a une augmentation de coût sans précédent dans toute l’industrie, particulièrement sur la mémoire et le SSD », a confirmé Marco Andresen, COO de l’Intelligent Devices Group de Lenovo, au Register.« L’ampleur de cette hausse dépasse ce que n’importe quel acteur peut absorber. » 

Le revendeur, lui, subit ces revirements par effet domino. Tenir un prix face à un client final devient quasi impossible. Honorer un délai promis suppose de pouvoir reprendre la main sur les approvisionnements composants en pariant sur des délais qui peuvent doubler du jour au lendemain. La marge se compresse mécaniquement à chaque commande qui n’est pas exécutée dans le mois où elle a été prise. Selon les chiffres présentés par Alastair Edwards, analyste senior chez Omdia, plus de la moitié des partenaires anticipait en début d’année une baisse de rentabilité à deux chiffres dès le premier trimestre. Les semaines suivantes ont confirmé la trajectoire

Disque dur : faire du neuf avec du vieux

Quand le ratio de prix entre flash et disque dur passe de 1,1 à 25 en quelques mois, comme l’a documenté Omdia auprès de ses clients européens, l’arbitrage technique se fait tout seul. Le tout-flash, vendu pendant dix ans comme l’horizon naturel de toutes les architectures, redevient un choix coûteux qu’il faut justifier plutôt qu’imposer. Les constructeurs, qui ont martelé pendant des années que le HDD relevait du passé, sont les premiers à devoir reconfigurer leur discours.

Synology offre l’illustration la plus visible de cette nouvelle posture. Lors de sa conférence presse française du printemps, le constructeur a officialisé la sortie pour mai 2026 du PAS 7700, une appliance full Flash NVMe haut de gamme dont la fiche technique va lorgner du côté de NetApp ou Everpure. Et lors de la même conférence, la marque a également annoncé le PAS 3600. Architecture identique au modèle haut de gamme, mais bâtie sur du SATA en lieu et place du NVMe, pour proposer un point d’entrée plus accessible. Selon la marque, le produit était bien prévu au catalogue mais on peut légitimement s’étonner qu’il sorte plusieurs mois après la version full Flash..

Pour autant le disque dur connait lui aussi une hausse des tarifs. Les analyses de ComputerBase, basées sur un panel de modèles populaires en distribution européenne, font ressortir une hausse moyenne de 46 % en quatre mois sur le HDD. Logique quand on sait qu’en février dernier, Irving Tan, CEO de Western Digital, a déclaré que toute la production HDD 2026 était déjà écoulée. Les clients ? Principalement les hyperscalers qui ont eux aussi besoin de capacités de stockage. Le cloud représente désormais 89 % du chiffre d’affaires de Western Digital. Le grand public, à peine 5 %.

Pour le channel, l’effet est paradoxal. Le tiering, qu’on annonçait dépassé, redevient une compétence vendable. Les architectes en infrastructure capables de mixer flash, SATA, objet et cloud sur un même projet retrouvent une valeur ajoutée que dix ans de simplification full Flash avaient contribué à effacer. Les distributeurs et intégrateurs ayant maintenu un savoir-faire sur les baies hybrides reprennent l’avantage face à ceux qui s’étaient calés exclusivement sur le tout-NVMe. Et on commence même à évoquer un retour en grâce du stockage sur bande. Et pourquoi pas bientôt la disquette 5,25 pouces !

Vendre du conseil plutôt que de la baie

Pour le revendeur, le choix du fournisseur sur lequel s’appuyer en 2026 ne repose plus seulement sur le rapport performance/prix ni sur les marges contractuelles. Il dépend désormais autant, sinon plus, de la fiabilité de la relation commerciale et de la lisibilité du discours dans la durée. Un fournisseur qui annonce ses hausses à l’avance, qui honore ses devis et qui assume publiquement ses arbitrages devient un actif stratégique. Un fournisseur qui change ses prix tous les quinze jours et louvoie sur ses motivations devient une charge opérationnelle.

Sécuriser des allocations devient aussi déterminant que vendre. Les distributeurs qui maintiennent du stock physique reprennent un avantage que la logique flux tendu avait progressivement effacé. Capacité à honorer un engagement, prévisibilité d’un délai, transparence sur la disponibilité réelle deviennent des arguments commerciaux à part entière, parfois plus puissants qu’une remise ponctuelle.

Le modèle de relation client se déplace lui aussi. La pédagogie remplace la promesse. Un revendeur qui explique à son client final pourquoi le devis ne tient que trente jours, pourquoi la même configuration coûte 15 % de plus qu’au trimestre précédent et pourquoi un mix HDD/SSD redevient pertinent, défend mieux sa relation qu’un revendeur qui se contente de subir les hausses en aval. Les distributeurs ont un rôle à jouer pour outiller leurs partenaires, à travers des éléments de discours commercial, des grilles d’analyse économique et des certifications techniques sur les architectures mixtes.

Côté offres, la mutation est déjà visible. Les modèles de consommation à l’usage gagnent du terrain. Keystone chez NetApp, Apex chez Dell, TruScale chez Lenovo, et plus largement toutes les formules de StaaS qui transfèrent une partie du risque tarifaire du client final vers le fournisseur. Pour les MSP, c’est une opportunité de repositionner leur catalogue. Pour les revendeurs traditionnels, l’enjeu est de transformer une partie de leur facturation matérielle en récurrent de service, faute de quoi la pression sur les marges deviendra intenable.

Reste l’incertitude sur la durée. Comme d’autres dirigeants, Charles Giancarlo prévoit une crise qui pourrait s’étendre sur plusieurs années et l’hypothèse d’un retour rapide à la normale n’est pas crédible. Les revendeurs et intégrateurs vont devoir apprendre à vivre durablement dans un marché où le devis ne tient plus que quelques semaines, où les annulations en cours deviennent un risque opérationnel, et où la sincérité du fournisseur compte autant que son catalogue. Une discipline nouvelle, à laquelle le channel n’avait pas été préparé.

Image d’ouverture générée à l’aide de Gemini, données chiffrées en partie sourcées par Claude


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