Sans interopérabilité, pas de simplification administrative

Gouvernance

L’interopérabilité, le chaînon manquant de la simplification administrative

Par La rédaction, publié le 01 mai 2026

Portails citoyens, dématérialisation, guichets uniques : depuis dix ans, l’État multiplie les chantiers numériques. Pourtant, agents publics et usagers continuent de buter sur les mêmes obstacles. Et si la vraie panne se cachait sous le capot ?


Par Charles-Henri Henault, Directeur de Produits et R&D de Nexpublica


Depuis plus de dix ans, l’action publique s’est engagée dans un vaste mouvement de modernisation numérique : portails citoyens, dématérialisation des formulaires, guichets uniques, plateformes de démarches en ligne. Pourtant, dans de nombreuses situations, l’usager continue de porter lui-même la complexité administrative : fournir plusieurs fois les mêmes informations, reconstituer un dossier auprès de différents organismes, naviguer entre des systèmes qui ne communiquent pas.

Le paradoxe reste bien connu des agents publics. Un travailleur social, un agent de CCAS ou un instructeur dans une collectivité ne manquent pas d’interfaces numériques. Ce qui leur fait défaut, c’est la circulation fluide de l’information entre leurs outils métiers. Autrement dit : la simplification administrative a été pensée comme un problème d’interface, alors qu’il s’agit avant tout d’un problème d’interopérabilité des systèmes d’information.

Dans les collectivités territoriales en particulier, la réalité numérique est celle d’un empilement de logiciels métiers (gestion des ressources humaines, finances, état civil, urbanisme, action sociale) développés par des éditeurs différents, sans langage commun entre eux. Pour preuve, une commune de taille moyenne mobilise couramment plusieurs dizaines d’applications distinctes, sans passerelle automatique entre elles et ce chiffre peut atteindre plusieurs centaines dans les plus grandes collectivités (source : baromètre collectivités & numérique 2024). Selon la Commission européenne, près de 48 % des données détenues par les administrations publiques ne sont pas réutilisables par d’autres organismes, faute de standards communs ou d’interfaces d’échange structurées.

Pour les agents, cela se traduit par des ressaisies manuelles ou des exports de fichiers pour reconstituer un dossier. Pour les citoyens, cela signifie souvent répéter plusieurs fois les mêmes démarches. Une étude de la Direction interministérielle du numérique estime ainsi que près d’un tiers des démarches administratives impliquent aujourd’hui plusieurs organismes publics, sans mécanisme automatisé de partage des données.

L’État n’est pourtant pas resté inactif. Des infrastructures majeures ont été mises en place ces dernières années. Chorus Pro traite aujourd’hui plus de 100 millions de factures électroniques par an entre les entreprises et les administrations. FranceConnect permet aujourd’hui à plus de 17 millions d’usagers de s’authentifier auprès de centaines de services en ligne. La plateforme api.gouv.fr recense plusieurs centaines d’interfaces d’échange accessibles aux administrations et aux éditeurs de logiciels publics.

Ces dispositifs ont un point commun : ils reposent sur une architecture verticale, organisée autour d’un acteur central capable d’imposer un standard technologique. Ce modèle fonctionne lorsqu’un domaine métier est clairement identifié. Mais il ne répond pas à une autre réalité de l’action publique : les parcours administratifs transverses.

Un dossier social peut impliquer une commune, un département, une CAF et une association. Un parcours logement peut mobiliser plusieurs services d’une même collectivité. Dans ces situations, chaque organisation possède sa propre représentation d’un individu, d’un dossier ou d’une prestation. Mais les systèmes ne parlent malheureusement pas souvent le même langage.

Le Référentiel Général d’Interopérabilité (RGI) avait pourtant posé le bon diagnostic dès 2015, en distinguant trois niveaux essentiels : l’interopérabilité technique (les systèmes peuvent dialoguer entre eux), syntaxique (ils échangent dans des formats mutuellement compréhensibles) et sémantique (ils s’accordent sur le sens des données échangées). Mais un référentiel ne suffit pas. Sans modèles de données partagés, interfaces d’échange standardisées et gouvernance opérationnelle, ces principes restent largement théoriques.

L’histoire du numérique montre d’ailleurs que les standards ne produisent de l’interopérabilité que lorsqu’ils sont portés par un écosystème actif. Ce sont les éditeurs de logiciels, les intégrateurs et les communautés d’utilisateurs qui font vivre un standard dans la durée, en garantissant sa mise en œuvre cohérente, son adaptation aux usages réels et sa diffusion progressive dans le tissu institutionnel.

La prochaine étape de la simplification administrative ne consistera donc pas à créer un nouveau portail. Elle consistera à bâtir une véritable infrastructure d’échange de données publiques, reposant sur des référentiels partagés, des interfaces ouvertes et une gouvernance capable d’arbitrer leur évolution. Cela suppose également de définir des standards minimaux réellement opérationnels (ex. : modèles de données communs, formats d’échange et objets métiers partagés) vers lesquels orienter les éditeurs et les collectivités, afin de dépasser le cadre encore trop général de référentiels comme le RGI et offrir ainsi aux techniciens une cible concrète d’implémentation.

Car tant que les systèmes d’information publics resteront fragmentés, la promesse de parcours administratifs réellement fluides restera fragile. L’interopérabilité horizontale n’est pas un détail technique ; c’est la condition même d’un service public numérique simple, efficace et cohérent.

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