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OpenText met ses partenaires au cœur de sa bascule agentique

Par Vincent Verhaeghe, publié le 17 avril 2026

Deux ans après son dernier passage à Paris et sur fond de changements importants de sa direction, l’éditeur canadien a fait de son Summit la vitrine d’une transformation radicale : une refondation produit autour de l’IA agentique, un partenariat majeur avec AWS sur le cloud souverain européen, et un retour d’expérience interne chiffré que les partenaires sont invités à transposer chez leurs clients.

Le Palais Brongniart, ses tubes pneumatiques encore visibles dans les murs et son histoire boursière, a servi de décor au retour parisien d’OpenText après deux ans d’absence. « La philosophie de cet événement, c’est de vous présenter notre vision et notre stratégie sur les prochains mois, les prochaines années, et de vous expliquer comment on va mettre en œuvre cette stratégie », a posé en ouverture Benoît Perriquet, Senior Vice President Global Accounts de l’éditeur. Le calendrier donne à cette séquence un relief particulier : quelques jours après l’événement, le 20 avril 2026, Ayman Antoun, ancien cadre dirigeant d’IBM, prendra officiellement les rênes d’OpenText en qualité de CEO, succédant à James McGourlay qui assurait l’intérim depuis août 2025.

Un changement de direction qui intervient après une année 2025 mouvementée après le départ en août dernier du CEO Mark J. Berrenechea. Ce dernier a payé les pots cassés après des résultats 2025 mitigés et une stratégie d’expansion via des acquisitions, dont celle de Micro Focus en 2023, qui a (trop) complexifié le portfolio.  Entre cette transition au sommet, une refonte stratégique assumée et un contexte européen assoiffé de souveraineté, la plénière parisienne offrait aux clients et partenaires français une lecture assez nette des chantiers à venir.

Un éditeur canadien qui assume sa géographie

Premier signal envoyé dans la salle : la présence en ouverture de Nathalie Drouin, ambassadrice du Canada en France, qui pour l’occasion était aussi l’ambassadrice d’OpenText. Son message (alternant l’anglais et le français comme il se doit) a été clair : un milliard de dollars d’investissement dans la sécurisation, une volonté de coopérer avec les pays partageant les mêmes valeurs, une adoption responsable et pragmatique de l’intelligence artificielle. Et cette formule, qui résume assez bien l’angle de toute la matinée : « la confiance est le meilleur accélérateur. Elle fait la différence entre une transformation subie et une transformation choisie. » 

Le rappel n’est pas innocent. OpenText est une société canadienne, fondée en 1991 à Waterloo (Ontario). L’éditeur revendique un chiffre d’affaires de 5,2 milliards de dollars sur les douze derniers mois, 13 000 collaborateurs dans le monde, une présence dans 180 pays et une base installée de 120 000 entreprises clientes dont beaucoup de grands comptes. Depuis l’absorption de Micro Focus en 2023, son portefeuille couvre la gestion de contenu, la cybersécurité, les réseaux d’échange B2B, la gestion des opérations IT, le DevOps et l’automatisation applicative. Une diversité impressionnante, mais qui a coûté sa place à Mark J. Berrenechea.

En France, l’éditeur affiche 35 ans de présence, 2 000 clients, 200 partenaires actifs et 300 collaborateurs. Les grands comptes cités sur scène par James McGourlay, CEO par intérim et pour quelques jours encore en attendant l’intronisation d’Ayman Antoun, illustrent la diversité sectorielle revendiquée par la filiale : L’Oréal, Michelin, ArcelorMittal, Air France, BNP Paribas, Crédit Agricole, STMicroelectronics. « Nous avons un écosystème de clients très diversifié, et cette diversité se reflète dans la diversité des compétences de nos équipes françaises », a souligné Benoît Perriquet.

Dans un paysage où les éditeurs américains multiplient les habillages juridiques pour échapper au Cloud Act, et où les alternatives 100 % européennes peinent à monter en puissance, la carte canadienne d’OpenText prend une valeur stratégique. Le message implicite est qu’OpenText n’est soumise ni à l’extraterritorialité américaine, ni aux débats qui entourent les hyperscalers US.

Aviator Studio : l’outil qui peut changer le métier des partenaires

Muhi Majzoub, Executive Vice President Product and Engineering, a déroulé l’annonce la plus structurante pour les revendeurs et intégrateurs : la mise à disposition d’Aviator Studio, plateforme no-code conçue pour construire, tester et déployer des agents IA. L’outil n’est pas né en laboratoire marketing. « Pour l’année écoulée, nous avons travaillé très dur sur la construction d’agents. Nous en avons construit beaucoup, et au fur et à mesure de nos expériences internes, nous avons déterminé que nous avions besoin d’un outil qui permette à nos six mille ingénieurs de construire des agents selon un ensemble de standards », a expliqué Muhi Majzoub. Une fois validé en interne, le studio a été ouvert aux partenaires et clients.

La démonstration menée sur scène par Bertrand Pinchon, Director Solution Consulting, a montré la construction en direct d’un agent de vérification de notes de frais : sélection d’un template, paramétrage par prompting, ajout de sources de données et de plugins, choix du modèle d’IA (Gemini 2.0 dans l’exemple, mais la plateforme certifie aujourd’hui cinq à sept modèles), test avec visualisation pas à pas du raisonnement, puis mise en production. Deuxième niveau montré : l’assemblage d’agents en workflow pour composer ce que Muhi Majzoub a appelé une « digital workforce ». Le tout sans écrire une ligne de code.

Pour le channel, la question économique est centrale : comment monétiser cette capacité ? En entretien avec ChannelScope, Shannon Bell, Chief Digital Officer et CIO d’OpenText, a posé le cadre. « Aviator comme capacité produit, nous le positionnons et le vendons pour que nos partenaires puissent le proposer aux clients. Nous avons des dizaines de cas d’usage Aviator déjà disponibles avec les produits », indique-t-elle. Sur la création via Aviator Studio, la logique est différente : les partenaires peuvent construire des agents pour leurs clients, et les clients peuvent en concevoir eux-mêmes.

En revanche pas de marketplace agentique au programme. Ou plutôt pas encore. « Nos partenaires peuvent les construire avec leurs clients, mais nous n’avons pas de marketplace pour industrialiser ces agents. Cela pourrait évoluer dans le temps. Dans les premières étapes, nous nous sommes vraiment concentrés sur la mise à disposition de la capacité. Mais cela fait partie des éléments que nous pourrons examiner dans notre roadmap produit », nuance Shannon Bell. Le signal est clair : les partenaires qui se positionnent rapidement sur la construction d’agents métiers pour leurs clients disposent d’une fenêtre avant que l’éditeur ne structure une éventuelle offre packagée.

Sur la certification des modèles, Muhi Majzoub a ouvert une porte utile pour les intégrateurs travaillant sur des secteurs régulés : « Si vous travaillez avec un modèle qui est spécifique à votre domaine ou à votre industrie, nous sommes heureux de travailler avec vous pour le certifier et l’inclure dans notre API. » Côté modèles LLM, OpenText assume une posture d’indépendance, dans la droite ligne de son historique multi-cloud.

« Nous positionnons Aviator et le vendons pour que nos partenaires puissent le proposer aux clients et qu’ils puissent aussi concevoir des agents IA pour ces mêmes clients », hannon Bell, Chief Digital Officer et CIO d’OpenText

Customer Zero : un milliard de dollars d’économies et un argumentaire clé en main

Si la démonstration Aviator Studio a captivé la salle, l’intervention la plus chargée en munitions commerciales pour les partenaires est venue de Shannon Bell elle-même. Son rôle, dans l’organisation, cumule deux casquettes : elle pilote l’IT interne d’OpenText et sert de cas d’école pour l’ensemble du portefeuille. « Nous sommes très fiers d’être le client zéro de nos propres produits et solutions », a-t-elle résumé.

Le programme est simple dans sa formulation, ambitieux dans son ampleur. Et, cerise sur le gâteau, il répond aux attentes des actionnaires… Objectif initial : un milliard de dollars d’économies sur dix ans, en utilisant les produits maison. La séquence est particulièrement importante. « L’ordre a beaucoup d’importance, parce que nous n’avons pas commencé par l’IA. Nous avons commencé par regarder nos données et nos processus métier, et nous sommes assurés qu’ils étaient optimisés, pour qu’ensuite, quand nous avons superposé l’IA, nous puissions réellement en réaliser les bénéfices », a détaillé Shannon Bell. Rationalisation, optimisation, puis seulement intelligence artificielle.

Les résultats de la première année de cette cure d’amaigrissement sont spectaculaires. L’objectif de cent millions de dollars d’économie a été largement dépassé. Soixante-dix produits OpenText déployés en interne. Cinq cents équipes basculées sur la plateforme Enterprise Service Management, gérant trente mille tickets par mois. Réduction de 70 % du helpdesk de niveau 1 grâce au service management et à l’IA. Plus de trois cents contrats fournisseurs résiliés. 16 % de baisse sur les incidents majeurs. Quarante data centers fermés ou consolidés. Trois cent vingt applications éliminées sur un parc initial de 1 600. Huit mille développeurs migrés sur la plateforme de delivery interne, gérant dix milliards de lignes de code.

Le premier bilan est si encourageant que l’objectif final a été revu à la hausse : 1,5 milliard de dollars sur dix ans désormais. Et surtout, l’éditeur met cette expérience à disposition de son réseau. « Ce que nos partenaires nous demandent, c’est de partager ces enseignements pour qu’ils puissent prendre les cas d’usage, les business cases autour des économies que nous avons réalisées, et les présenter aux clients pour implémenter les mêmes cas d’usage », confirme Shannon Bell. White papers, études de valeur, éléments chiffrés, méthodologies : l’équipe business value consulting d’OpenText travaille aux côtés des partenaires sur la construction de leurs argumentaires commerciaux. « Il est essentiel que nous partagions cette expérience avec la communauté de partenaires. »

Pour les intégrateurs et ESN qui vendent des projets de rationalisation applicative, de consolidation d’infrastructures ou de modernisation cloud, c’est un argumentaire clé en main, scalable à des organisations de toutes tailles. L’interrogation sur une éventuelle certification dédiée « Customer Zero » reste sans réponse formelle pour le moment. OpenText investit massivement dans le training produit, mais n’a pas formalisé de parcours spécifique sur la méthodologie d’optimisation.

OT Migrate et la réouverture du chantier de modernisation

Second pan de la roadmap dévoilé par Muhi Majzoub : le lancement d’OT Migrate, une suite d’outils destinés à accompagner les clients dans leur trajectoire cloud. « Si vous êtes en off-cloud et vous avez besoin d’aller vers le cloud privé, nous vous donnerons les outils dont vous avez besoin pour migrer. Si vous êtes dans le cloud privé sur une plateforme single-tenant, et que vous avez besoin d’être dans un cloud public multi-tenant, nous vous donnerons également les outils pour vous aider à migrer. »

Là encore, l’expérience interne d’OpenText sert de référence commerciale directe. Faire passer une organisation de 1 600 à 400 applications, fermer 40 data centers sur un parc initial de 100, migrer 8 000 développeurs sur une plateforme unifiée : ce sont exactement les chantiers que les intégrateurs et ESN du channel retrouvent chez leurs clients grands comptes. Pour les partenaires qui disposent des compétences d’architecture, de data migration et de gouvernance documentaire, l’opportunité projet est substantielle.

Côté IT Operations, l’objectif affiché est la construction d’une « ticketless enterprise » couvrant IT, RH et support client, sur la base de la plateforme SMAX enrichie d’IA embarquée. Sur la cybersécurité, OpenText pousse ses briques d’advanced data protection et prépare une couche de gestion d’identité étendue aux agents IA, ainsi qu’une anticipation sur les enjeux quantiques.

La souveraineté comme mode de déploiement, pas comme posture

La troisième annonce structurante concerne le positionnement d’OpenText comme launch partner d’AWS European Sovereign Cloud. L’invitation sur scène de Stephan Hadinger, Director Head of Technology chez AWS France, a permis de détailler le projet. Huit milliards d’euros d’investissement, démarrage en Allemagne puis extension au reste de l’Europe, infrastructure opérée par des équipes entièrement européennes et séparée physiquement et logiquement des opérations internationales d’AWS.

Stephan Hadinger a insisté sur deux points techniques. « C’est une infrastructure qui est hors de portée des non-Européens. C’est-à-dire qu’elle répond à des scénarios comme un kill switch. Il n’y a pas de kill switch. Il n’y a aucune possibilité pour une personne aux États-Unis ou ailleurs d’avoir un impact sur cette infrastructure ». Deuxième garantie avancée : la gouvernance. Le Général Philippe Lavigne, ancien chef d’état-major de l’armée de l’air française et ancien numéro 2 de l’OTAN, siège au conseil d’administration de la structure pour veiller à la défense des intérêts européens.

Le dispositif intervient dans un contexte où les alternatives aux hyperscalers américains peinent à convaincre les directions juridiques européennes, et où la souveraineté juridictionnelle reste un point chaud. Les analystes de Gartner chiffrent désormais le marché mondial du cloud souverain IaaS à plus de 80 milliards de dollars en 2026, avec un triplement attendu des investissements européens. AWS European Sovereign Cloud se positionne sur cette dynamique, tout en conservant l’ambiguïté inhérente aux offres de « souveraineté opérationnelle » proposées par les hyperscalers américains.

Pour OpenText, la souveraineté est présentée comme un mode de déploiement parmi d’autres, au même titre que le SaaS public, le cloud privé ou l’on-premise. Shannon Bell l’énonce sans détour : « Notre stratégie est de donner à nos clients, et à nos partenaires, autant d’options que possible en termes de modèles de déploiement. Pour nous, le cloud souverain est un modèle de déploiement parmi d’autres. » Les partenaires distribuent les solutions OpenText sur l’ensemble de ces options. Et OpenText ne s’arrête pas à AWS. « AWS est notre première offre souveraine européenne, mais nous nous attendons à élargir. Il y a des acteurs 100 % européens, et nous nous attendons au fil du temps à élargir. Nous avons largement été pilotés par la demande client sur ce que nous supportons en premier », précise Shannon Bell.

The Agentic Genome, le livre-manifeste d’OpenText

Au-delà des annonces produit, OpenText a également mis en avant la parution d’un ouvrage cosigné par Shannon Bell, Tom Jenkins et Steve Wagstaff. The Agentic Genome propose une grille de lecture par analogie avec le génome biologique : décomposer l’organisation en tâches élémentaires automatisables par l’IA agentique, pour reconstruire un « génome » opérationnel. Le livre se présente comme un plan d’attaque pratique pour lancer un déploiement agentique, avec des cas d’usage tirés de la base installée de l’éditeur. Pour les partenaires, c’est un support de conversation en avant-vente directement exploitable.

Le « content with context », fondation stratégique

Derrière ces annonces, OpenText défend une thèse structurante. L’efficacité de l’IA ne dépend pas uniquement des modèles, mais de la qualité, de la gouvernance et du contexte des données qui l’alimentent. « L’IA, pour être efficace, a besoin de contenu contextualisé. Et c’est ce que nous faisons », a martelé James McGourlay.

Le dispositif repose sur trois sources de contenu identifiées : le contenu humain (documents, images, vidéos, emails), le contenu machine issu de l’ITOM et du monitoring d’infrastructure, et le contenu transactionnel du Business Network. Le tout sécurisé par une couche transverse de cybersécurité. « Le volume des données est à un niveau où l’humain ne peut tout simplement plus les gérer », souligne Muhi Majzoub, qui voit dans l’IA générative la seule réponse industriellement viable.

OpenText décompose sa trajectoire IA en quatre niveaux : l’IA embarquée dans les applications, les agents in-app (Aviator), l’IA composable (Aviator Studio avec support des protocoles agent-to-agent et MCP), et l’entreprise agentique, construite en partenariat avec AWS, Google Cloud et d’autres. Pour les partenaires, la lecture est simple : vendre de l’IA sans fondation documentaire gouvernée, c’est bâtir sur du sable.

Le rendez-vous parisien avait valeur de remise en selle, après deux années d’absence et une transition managériale brutale à Waterloo. Mission accomplie, au moins dans le message. Les partenaires, eux, attendent désormais du concret : une éventuelle marketplace pour productiser les agents construits via Aviator Studio, une spécialisation souveraineté formalisée dans le programme partenaires, et surtout un stock de cas clients français activables en avant-vente.


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