Gouvernance
Quand un prompt vaut vingt ans d’expérience, l’autorité du chef vacille
Par La rédaction, publié le 26 juin 2026
Un bon prompt peut désormais concurrencer vingt ans d’expérience managériale. L’intelligence artificielle fragilise la légitimité du manager fondée sur l’asymétrie du savoir. En rendant l’arbitrage accessible à tout salarié capable de formuler une requête, elle déplace l’autorité vers un terrain plus exigeant : le sens, la responsabilité et le pourquoi des décisions.
De Jawad Elgannab, Enseignant-chercheur en stratégie, finance ESG & IA, Responsable Recherche, SUP de V (CCI Paris Île-de-France)
« J’ai passé mon week-end à interroger une machine sur ma stratégie, confie un dirigeant. J’avais besoin de son accord, et je ne sais plus ce que ça dit de moi. »
Quand on demande à l’IA si l’on a raison, c’est qu’on a déjà accepté qu’elle pourrait avoir raison à notre place.
Le pouvoir ne vacille pas, c’est le socle de sa légitimité qui glisse. Le sol n’a pas cédé. Il a glissé. Ce qui change ainsi à voix basse dans les comités de direction n’est pas une compétence, mais un type d’autorité.
Du manager wébérien au savoir partagé
Pour comprendre ce déplacement, il faut revenir à Max Weber. Il théorisait trois socles de domination : traditionnel, charismatique, et légal-rationnel. Ce dernier, fondement de la modernité industrielle, veut que la légitimité du chef se prouve par le diplôme, la procédure et la maîtrise du savoir. C’est ce socle que la machine frappe.
Quand 33 % des fonctions RH déclarent désormais utiliser l’intelligence artificielle dans leurs pratiques contre 9 % deux ans plus tôt (baromètre Kelio-OpinionWay 2026), ce qui change n’est pas un outil. C’est la condition de possibilité d’une autorité fondée sur la maîtrise asymétrique du savoir. Le manager légal-rationnel tirait sa légitimité de ce qu’il savait mieux. La machine restitue l’asymétrie en quelques secondes à un junior qui sait formuler une requête. Le savoir cesse d’être ce qui sépare. Il devient ce qui circule.
Plus encore, elle automatise l’opération mentale par laquelle un savoir se transforme en décision : peser des options, formuler un arbitrage. En consultant la machine pour confirmer son choix, le manager n’est plus un type légal-rationnel. Il agit comme quelqu’un qui ne sait plus d’où parle son autorité.
L’illusion des « soft skills » et le piège du chiffrage
L’institution pressent ce vide et tente de le réparer avec les outils qui l’ont produit. On désigne les soft skills (empathie, écoute) comme ultime territoire humain. On les formalise dans des grilles de performance, tandis que la Skills-Based Organization promet de matcher finement les ressources aux missions. L’adhésion des dirigeants est quasi unanime. 20 % se déclarent prêts.
C’est un contresens : on traite le glissement du rationnel par un surcroît de rationalisation. On cherche dans la mesure des soft skills ce que l’on a perdu dans la maîtrise du savoir. Le mal n’est pas dans l’IA, mais dans la croyance ancienne qu’une autorité se fonde par la mesure.
Il n’y a pas d’« autorité algorithmique ». Weber définissait l’autorité par une légitimité reconnue intérieurement. L’IA ne fonde rien de tel : elle entérine, elle réverbère. Le fait que 7 DRH sur 10 (Sopra Steria Next 2026) mobilisent l’IA sans gouvernance formelle est un aveu structurel : on emploie l’instrument là où l’on cherche encore le sens.
Le choix de l’autorité « instituante » : décider du pourquoi
Quel régime peut prendre la relève ? Ni le traditionnel, ni le charismatique. Reste l’instituant : non la règle qui s’applique, mais le geste qui ouvre. Une autorité qui se fonde sur ce que la machine, par construction, ne peut pas savoir : à quelle fin. Elle ne décide pas mieux, elle décide pourquoi.
Dans Qu’est-ce que l’autorité ?, Hannah Arendt rappelait que l’autorité tient à l’auctoritas romaine, dérivée d’augere : faire croître. L’autorité augmente celui qui obéit ; elle ouvre un espace de sens. L’IA sait amplifier, accélérer, multiplier. Elle ne sait pas faire croître.
Inscrire la décision dans une histoire demande qu’un humain réponde de ce qu’il dit. La mesure est rendue à la machine. Ce qui attend les dirigeants est la part de la décision qui exige qu’un humain en réponde.
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