Sorte de chasse au gaspi numérique, l’éco-conception est une démarche qui peut s’avérer rentable à bien des niveaux, à condition d’en maîtriser tous les aspects…

Par Marie Varandat

« Toute démarche autour d’un Internet responsable a un effet vertueux significatif sur la marque employeur de l’entreprise et sur sa capacité à recruter de nouveaux talents, estime Maxime Duclaux, directeur Relations institutionnelles, RSE, Ethique et Risques de Solocal. Par ailleurs, les marchés sont de plus en plus attentifs aux démarches extra-financières que les entreprises peuvent conduire. Il y a fort à parier que la responsabilité d’une entreprise deviendra bientôt un critère de choix pour l’investissement futur des actionnaires et le soutien des investisseurs ».
Et n’oublions pas les clients qui, eux aussi, sont de plus en plus enclins à privilégier les marques « éco-responsables ». Au niveau de l’IT, cette éco-responsabilité commence avec l’éco-conception, une démarche visant à concevoir un service numérique plus performant d’un point de vue environnemental, économique et social.

Identifier les leviers d’optimisation

« Contrairement à la rumeur répandue parmi les DSI, faire de l’éco-conception ne se résume pas à changer sa manière de développer, alerte Frédéric Bordage, fondateur de GreenIT.fr. Beaucoup trop d’entreprises font appel à nos services quand c’est déjà trop tard, à savoir quand elles commencent à écrire les lignes de code ».

De fait, l’éco-conception n’est pas juste une affaire de programmation. Elle prend en compte l’ensemble du cycle de vie d’un service (voir encadré). Objectif : identifier tous les leviers d’optimisation. « Il faut partir du service, cerner les impacts (utilisateur, réseau, serveur, etc.) et agir en conséquence, précise Frédéric Bordage. Il n’existe aucune quantification indiquant, par exemple, qu’en agissant sur tel levier, on obtient tel avantage. Cette analyse d’impact est propre à chaque entreprise et au service concerné. Aujourd’hui encore, la majorité des entreprises font l’impasse sur cette analyse, pensant que les problèmes viennent des serveurs et du code. Après une Analyse de Cycle de Vie (ACV), elles se rendent vite compte que l’impact est bien plus souvent du côté des terminaux et des utilisateurs ».

Pour mener cette analyse, les entreprises peuvent faire appel à des prestataires comme GreenIT.fr ou encore le Pôle Ecoconception, deux organismes spécialisés dans les ACV qui accompagnent les entreprises dans la mise en oeuvre d’une démarche d’éco-conception. Elles peuvent aussi s’appuyer sur un ensemble de solutions promues par l’ADEME, dont notamment Bilan Produit, un outil d’aide au calcul des impacts environnementaux d’un produit, ou encore Ecodesign Pilot, développé en collaboration avec l’université de Vienne. Libre et gratuit, Ecodesign Pilot procède par étapes, l’objectif étant d’amener l’entreprise à se poser les bonnes questions pour pouvoir identifier les mesures réellement efficaces à mettre en oeuvre.

Également préconisés par l’ADEME, Ecofaire propose un guide d’éco-conception plus particulièrement destiné aux PME et PMI tandis que la « Boîte à outils pour achats responsables » fournit un ensemble d’outils pour mettre en place une politique d’achats responsable. « L’éco-conception est un concept jeune, souligne Frédéric Bordage. Les outils évoluent rapidement, mais le manque de compétences sur le marché
reste le principal frein. Peu de gens savent éco-concevoir pour la simple raison qu’il existe très peu de formations sur le sujet ».

Une éco-conception synonyme de rentabilité et de clients satisfaits

Et pour cause ! Si de nombreux DSI réfléchissent au sujet, trop peu franchissent le pas, persuadés que l’éco-conception est une embûche de plus qui augmente les coûts de développement d’un service.

Frédéric Bordage, co-fondateur de GreenIT.fr

Menée par le Pôle écoconception et management de cycle de vie de la CCI de Saint Étienne/Montbrison et l’Institut de développement de produits de Montréal, l’étude « L’éco-conception : quels retours économiques pour l’entreprise ? » prouve le contraire.
Les auteurs ont surveillé des produits éco-conçus depuis au moins un an par 30 entreprises réparties entre la France et Québec. Ils ont fait le constat que, pour une très nette majorité (27 sur 30), les produits éco-conçus ont généré une marge bénéficiaire au moins aussi importante que s’ils avaient été conçus de façon traditionnelle.

De fait, un service délivré avec deux fois moins de ressources serveur, par exemple, est forcément plus rentable. D’autant que l’éco-conception va bien au-delà de l’optimisation technique, comme le souligne Frédéric Bordage : « Nous avons par exemple préconisé à BS Web, une start-up qui propose un service de veille tarifaire en B to B, de remplacer son site web par une alerte mail. Aujourd’hui,ses clients n’ont plus à se connecter à un service sur site, ils reçoivent une alerte quand une modification intervient. Ils sont ravis parce qu’ils perdent ainsi beaucoup moins de temps à suivre les tarifs de leurs concurrents. Résultat, BS Web a triplé le nombre de ses clients. Preuve que simplicité, sobriété et, de manière générale, l’éco-conception ne va pas forcément à l’encontre des attentes des clients ».

Le cofondateur de GreenIT. fr cite aussi l’exemple de la refonte d’une application critique d’une banque de détail. « Consultés, les 40 000 utilisateurs internes ont préféré les vieux écrans tabulaires aux interfaces bling-bling, car ils permettaient d’aller plus vite. Autrement dit, si on met 100 % des ressources sur la promesse de base, on est forcément pertinent, efficace, rapide… et le client est satisfait. À l’inverse, si on disperse les ressources pour avoir la plus belle interface ou pour multiplier les services en ne consacrant finalement que 30 % des ressources à la promesse de base, on perd le client ».
Et de conclure sur la sobriété de l’interface de Google : « L’éditeur ne s’est pas trompé de combat en mettant toutes ses ressources dans la recherche ».

3 QUESTIONS À :
MAXIME DUCLAUX, directeur Relations institutionnelles, RSE, Ethique et Risques de Solocal

Depuis quand et pourquoi pratiquez-vous l’écoconception ?

Nous avons procédé à la refonte du site pagesjaunes.fr de fin 2014 à septembre 2015 avec pour objectifs d’assurer une publication et un accès responsables aux contenus que nous diffusons tout en réduisant, sensiblement, l’impact environnemental et l’empreinte carbone de l’entreprise.

Quels leviers d’optimisation avez-vous utilisés ?

Nous avons construit notre démarche autour d’optimisations techniques : adaptation de la taille et de la résolution des images aux capacités du terminal cible, compression pour limiter le poids des transferts, etc. En parallèle, nous avons réalisé une ACV multicritères très complète, et orienté notre stratégie en conséquence. Typiquement, les terminaux des utilisateurs, leur type et les durées de connexion ont été pris en compte afin de modéliser finement les émissions de gaz à effet de serre et la consommation d’eau par utilisateur, visite, page, etc.

Quels bénéfices avez-vous retirés de la démarche ?

Le nombre de requêtes HTTP a été réduit de 43 % et le poids moyen des pages d’un tiers. Les émissions de gaz à effet de serre ont été réduites de l’ordre de 15 % et la consommation d’eau de 21 %. La démarche a aussi permis d’améliorer et de simplifier le parcours utilisateur.

Cet article a été publié à l’origine dans le numéro 2247 du magazine IT FOR BUSINESS.

Chaque semaine, retrouvez sur ITforBusiness.fr un nouvel épisode de notre série « RSE & GREEN IT » :

Episode 1 : Mesurer l’empreinte environnementale du numérique
Episode 2 : Une IT plus responsable grâce à l’écoconception