En l’absence de données de référence et malgré une méthodologie éprouvée, la réalisation d’un bilan environnemental du numérique reste difficile, mais plus que jamais utile.

Par Marie Varandat

Parce qu’il faut connaître les impacts pour pouvoir les réduire, toute démarche Green IT commence par la mesure de son empreinte environnementale.

Une opération plus complexe qu’il n’y paraît car il ne s’agit pas seulement de réaliser un inventaire de son parc informatique (quantité d’ordinateurs, de serveurs, d’équipements réseau ou encore de smartphones et autres tablettes et imprimantes), mais aussi d’y ajouter les flux associés, qu’il s’agisse des déplacements énergivores des collaborateurs, du papier utilisé pour les impressions ou encore de l’électricité consommée.

En réalité, l’opération est encore plus compliquée car, pour chaque équipement ou flux, il faut non seulement mesurer l’impact de sa fabrication, de son installation, de son utilisation, mais aussi la gestion de fin de vie, autrement dit les dispositifs mis en place pour recycler les équipements.

Une démarche normalisée

Fort heureusement, il existe des méthodes et des règles pour mener à bien un bilan d’empreinte environnementale du numérique. Recommandée par l’Union Européenne, l’analyse du cycle de vie (ACV) propose une approche rationnelle et relativement complète pour prendre en compte l’ensemble des impacts d’activités humaines sur l’environnement.
Décrite par la norme ISO 14040, elle découpe le chantier en quatre grandes étapes: définition de l’objectif et du champ d’étude; inventaire; évaluation des impacts environnementaux (bilan de toutes les émissions polluantes vers l’environnement et de toutes les ressources consommées à chaque étape du cycle de vie du système étudié); et enfin interprétation des résultats et recommandations.

Compte tenu de l’ampleur de la tâche, les entreprises procèdent généralement par grands domaines: bilan du datacenter, de l’environnement de travail des collaborateurs, des réseaux LAN et WAN, des impressions… Elles procèdent aussi parfois par périmètre géographique: siège, filiales, etc.

Quelle que soit l’approche, « un bilan doit forcément porter sur l’ensemble des critères impactant l’environnement, souligne Frédéric Bordage, co-fondateur de GreenIT.fr. Faire une évaluation monocritère, c’est prendre le risque d’opérer des transferts de pollution. Typiquement, en cherchant à réduire les gaz à effet de serre, on peut provoquer une augmentation de la consommation électrique, de l’eau ou encore des ressources abiotiques(*). Beaucoup d’entreprises se jettent sur le bilan carbone du numérique : c’est plus simple à réaliser, mais d’un point de vue empreinte environnementale de l’IT, cela n’a juste pas de sens ».

Un manque critique de données de référence

Simple en apparence, la méthode ACV nécessite toutefois un véritable investissement en temps et en ressources humaines. En soi, l’inventaire n’est déjà pas une tâche aisée, peu d’entreprises disposant d’un descriptif détaillé de leur parc informatique et des flux associés.

Mais c’est du côté de l’évaluation des impacts que les véritables difficultés apparaissent. À moins de disposer de la connaissance, difficile en effet de quantifier un flux de pollution, d’autant qu’il peut être ponctuel dans le temps et dans l’espace ou au contraire distribué en permanence sur différents points du système d’information. Plus concrètement, il faut connaître la durée de vie d’un équipement pour pouvoir amortir annuellement son impact environnemental lié à la fabrication.

De la même façon, la mesure de la consommation électrique suppose de maîtriser les sources de production locales et celles retenues par l’entreprise: photovoltaïque, hydraulique, biomasse… « La démarche est simple, la méthode aussi, mais dès qu’on entre dans la réalisation opérationnelle, il y a une infinité de détails, de données et de règles à respecter que les entreprises ne connaissent pas en général, précise Frédéric Bordage. C’est un métier ». Un métier qui s’appuie sur des bases de données élaborées par les acteurs du marché et qui constituent leur véritable fonds de commerce. « Nous avons mis plus de 10 ans à accumuler des données et des informations qui nous permettent aujourd’hui de savoir très précisément la durée d’amortissement environnemental d’un équipement ou encore de l’impact d’un flux sur la consommation énergétique, ajoute le co-fondateur de GreenIT.fr. Et comme nos compétiteurs, nous n’avons aucun intérêt à donner ou même vendre notre base d’impacts : elle constitue notre valeur ajoutée ».

Vers une standardisation des calculs et des normes

Pour autant, comme DDemain, Codde by LCIE (Bureau Veritas) ou encore Neutreo by APL, GreenIT.fr participe au projet collaboratif de création d’un référentiel d’évaluation de la performance environnementale des services numériques de l’Ademe.
Baptisé NegaOctet, il a pour objectif de mettre en place les outils nécessaires à l’évaluation et à la réduction de l’impact environnemental des services numériques: méthodologie; base de données sur laquelle s’appuyer pour connaître le « poids » environnemental de chaque équipement et flux; calculateur.
Dès lors, les entreprises disposeront d’outils éprouvés pour réaliser un bilan multicritère de l’empreinte environnementale de leur IT.

En attendant, elles ont toujours la possibilité de s’appuyer sur l’accompagnement des experts du marché ou de profiter des opportunités offertes par les actions collectives organisées par le WWF, en collaboration avec GreenIT.fr.
En 2018, les deux organismes ont en effet réuni 26 entreprises du CAC 40 pour les accompagner dans la réalisation d’un bilan. « Elles peuvent ainsi se comparer entre elles, les résultats des unes servant de référence aux autres. C’est d’autant plus intéressant que, là encore, il n’existe aucune norme indiquant combien de pages il faudrait imprimer par jour ou combien d’écrans un utilisateur devrait avoir. En se positionnant par rapport aux autres, les entreprises ont une vision de ce qui peut être fait. Elles peuvent ainsi se fixer des objectifs réalisables, établis par rapport aux autres et non de façon arbitraire. On évite ainsi le syndrome de l’effort marginal qui consiste à dépenser beaucoup d’argent pour un piètre résultat », explique Frédéric Bordage.

Véritable réussite, cette première expérience d’action collective vient d’être reconduite en 2020, avec une nouvelle session qui a débuté en janvier.


(*) abiotique : ensemble des phénomènes physico-chimiques (lumière, température..) dangereuses pour la santé.

3 QUESTIONS À FRÉDÉRIC BORDAGE, cofondateur de GreenIT.fr

Combien facturez-vous un bilan ?
Il faut compter entre 10 000 et 150 000 euros. En action collective, nous arrivons à faire des bilans poussés sur le périmètre de la France pour une entreprise du CAC 40 aux alentours de 10 000 euros grâce au levier de la mutualisation. En action individuelle, la note peut dépasser les 150 000 euros, toujours pour une entreprise du CAC 40 avec un bilan étendu à ses implantations internationales.

Comment expliquez-vous une si grande différence ?
Au-delà de l’effet de la mutualisation, il faut savoir que ce sont la collecte, la consolidation et la validation des données qui coûtent le plus cher. Il n’est pas rare qu’on relève à cette occasion des incohérences, ce qui finit par être très consommateur de temps. Dès lors, on comprend aisément que plus l’entreprise possède de filiales à travers le monde, plus son bilan sera difficile à réaliser.

Combien de temps faut-il en moyenne pour établir un bilan ?
Cela varie en fonction du périmètre. À titre d’exemple, pour une entreprise du CAC 40 basée uniquement en France et qui dispose d’un inventaire fiable et à jour de son système d’information, il faut compter entre 5 et 15 jours-hommes, mise en place d’un plan d’action compris. Mais il nous est déjà arrivé de travailler sur des bilans qui ont nécessité plus de 100 jours-hommes.

Cet article a été publié à l’origine dans le numéro 2247 du magazine IT FOR BUSINESS. Il est le premier d’une série d’articles « RSE & GREEN IT » dont vous retrouverez un épisode chaque semaine sur le site ITforBusiness.fr.