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Fabrice Coquio (Digital Realty) : « N’importe qui peut faire un data center, le problème, c’est de le remplir »
Par Thierry Derouet, publié le 10 mars 2026
En visitant le campus francilien que Digital Realty présente comme son plus grand site exploité en France, une évidence s’impose : derrière la fièvre des annonces autour de l’IA, le vrai sujet est désormais industriel. Refroidissement liquide, densité électrique, interconnexion, raccordement, délais administratifs, coûts télécoms, retour sur investissement.
À première vue, le décor pourrait sembler familier : baies, allées techniques, contrôle d’accès, redondance, promesse de continuité. Mais au fil de la visite organisée par Digital Realty, dans ce campus francilien que le groupe présente comme son plus grand site exploité en France, ce n’est pas tant la puissance installée qui impressionne que le changement d’époque qu’elle raconte. Derrière la fièvre de l’IA, derrière les milliards annoncés, derrière les discours sur la souveraineté, le sujet redevient brutalement matériel : des délais, des câbles, des mégawatts, des tuyaux, des dalles, de la latence, des coûts télécoms.
Dans ce lieu que Digital Realty présente comme son plus grand campus exploité en France, Fabrice Coquio, président de Digital Realty en France, a livré une lecture particulièrement directe du moment. Loin d’un discours promotionnel lisse, il a surtout défendu une idée simple : la bataille de l’IA ne se gagnera pas dans les communiqués, mais dans l’infrastructure. « On n’a jamais autant parlé des data centers, même pour le grand public, parce qu’on a lié le fait qu’il n’y a pas d’IA sans data center », résume-t-il.
Dans le plus grand campus de data centers de France, la visite commence par la contrainte
Dès l’ouverture, le ton est donné. Fabrice Coquio installe le décor industriel du moment. « On est quand même ici sur le plus gros campus en activité d’un seul data center », explique-t-il, évoquant un site ayant « dépassé largement les 80 % de remplissage après 1,3 milliard d’investissements ». Avant d’ajouter : « C’est pour ça qu’on pousse un peu les murs. »
La formule n’est pas anodine. Elle dit à elle seule que le marché n’est plus dans l’abstraction, mais dans la tension capacitaire. Elle dit aussi que le data center n’est plus un simple décor de fond de la révolution IA : il redevient un objet central, avec ses limites physiques, ses arbitrages industriels et ses enjeux de transformation.
Le choix de la visite le souligne d’ailleurs presque malgré lui. Certaines salles clients ne peuvent plus être montrées. Les espaces sensibles, qu’ils soient liés à l’État ou à des acteurs critiques, deviennent inaccessibles. À la place, le groupe met en avant des infrastructures de refroidissement liquide. Le symbole est fort : ce que l’on montre désormais, ce n’est plus seulement la salle blanche, c’est la tuyauterie de la puissance.
« Il n’y a pas d’IA sans data center » : le retour brutal du réel
Fabrice Coquio n’a pas cherché à vendre une simple démonstration technologique. Il a voulu faire de cette séquence un moment de clarification. « L’année 2025 est quand même, sur des tas d’aspects, une année un peu spéciale, de rupture », explique-t-il. À ses yeux, cette rupture tient à une prise de conscience collective : les data centers ont cessé d’être une infrastructure invisible.
« Il n’y a pas d’IA sans data center », répète-t-il. Mais il ajoute immédiatement un point décisif : il ne s’agit pas de n’importe quel data center, ni de n’importe quelle localisation. Autrement dit, la question n’est plus seulement celle des modèles ou des applications. Elle est aussi celle des bâtiments, de la densité électrique, de la latence, du refroidissement, du raccordement et de la géographie des flux.
Vue depuis ce campus géant, la promesse de l’IA reprend donc un poids très concret. Elle chauffe. Elle consomme. Elle réclame des délais longs. Elle exige des arbitrages de conception. Et elle place au premier plan des objets jusqu’ici assez peu spectaculaires : alimentation électrique, redondance, interconnexion, génie climatique.
Cette lecture rejoint d’ailleurs d’autres signaux déjà observés sur le marché, où l’IA pousse les datacenters à repenser puissance et sobriété.
Des projets « gazeux » aux chantiers réels : Fabrice Coquio attaque les effets d’annonce
C’est sans doute la prise de position la plus forte de la matinée. Là où une partie de l’écosystème célèbre l’emballement autour de l’IA et la multiplication des montants annoncés, Fabrice Coquio préfère remettre le sujet sur terre. Il parle d’« énormes effets d’annonce », puis de « projets plus ou moins matures, pour ne pas dire gazeux ».
Le mot frappe. Il vise clairement cette inflation de promesses financières qui accompagne la nouvelle ruée vers les infrastructures IA. Et Fabrice Coquio va plus loin : « L’avantage du private equity, c’est que ça peut être assez rapide et efficace. L’inconvénient, c’est que c’est assez opaque. (…) Vous pouvez dire tout et n’importe quoi. »

En creux, il oppose cette logique à celle de son propre groupe. « Nous, on est obligé de dire ce qu’on fait et de faire ce qu’on dit. C’est aussi basic que ça. » La phrase est cinglante. Elle sert à distinguer l’investissement annoncé de l’investissement réalisé, le storytelling de l’actif effectivement construit, raccordé et exploité.
Le raisonnement est simple : un data center ne se résume pas à une ligne dans une présentation. Il faut un terrain, des autorisations, un raccordement, un design, un financement, puis des années de travaux. Dans ce secteur, le béton reste un meilleur révélateur que le communiqué.
« N’importe qui peut faire un data center » : le vrai sujet, c’est le remplissage
Autre phrase qui claque : « N’importe qui peut faire un data center. Le problème, c’est de le remplir. » Le propos n’est évidemment pas à prendre au pied de la lettre. Il ne minimise pas la complexité technique des infrastructures. Il vise surtout à rappeler que la construction seule ne suffit pas à faire un modèle économique viable.
Pour Fabrice Coquio, le vrai sujet n’est pas d’ériger un bâtiment, mais d’en faire un nœud utile, durable, rentable. Il insiste d’ailleurs sur une confusion devenue fréquente : celle qui mélange le data center, les GPU, les usages IA, les logiciels, les clouds et les investissements associés. « Tout le monde appelle data center ce qui n’est pas forcément du data center », glisse-t-il.
Cette confusion lui sert à alerter sur un autre risque : celui des centres de training massifs conçus autour de cycles technologiques très courts. Comment raisonner sur vingt ans quand les équipements qui feront tourner les usages les plus intensifs risquent de devenir obsolètes en trois ou quatre ans ? Là encore, il tranche sèchement : « Là, c’est du niveau CE1, ce n’est pas très complexe, ça ne passe pas. »
Autrement dit, le marché pourrait très vite se heurter à une question redoutable : que valent des actifs pensés pour une économie longue, si les équipements qui les justifient se déprécient à très grande vitesse ?
Quatre ans pour livrer : le temps industriel n’est pas le temps politique
Dans un moment où l’IA donne souvent l’illusion de l’instantanéité, Fabrice Coquio réintroduit une variable décisive : le temps long. Et sur ce point, il choisit une position à contre-courant. Pas de French bashing chez lui. « Quand j’entends que la France est un enfer administratif extrêmement long (…) c’est des gens qui ne connaissent pas le dossier », dit-il.
Il ne nie pas les lourdeurs, mais il les replace dans une comparaison européenne. Son vrai message est ailleurs : les procédures existent, elles sont identifiables, et elles doivent être anticipées. « Il y a un process, c’est une durée, c’est maîtrisé, c’est au porteur de projet d’anticiper ce process-là », insiste-t-il.
Puis vient la phrase qui résume tout : « Il faut quatre ans, quatre ans et demi, entre le moment où l’on est prêt et le moment où l’on dit au client : rentrez. »
Cette réalité industrielle agit comme un antidote à l’euphorie ambiante. Elle dit qu’entre l’annonce et la mise en service, il y a du foncier, des agréments, des enquêtes publiques, des raccordements, des arbitrages techniques et des retards possibles. Bref, il n’y aura pas de grand soir du data center.
Cette question du temps rejoint aussi un débat plus large déjà traité par IT for Business sur les tensions électriques auxquelles les datacenters doivent faire face.
Refroidissement liquide, densité, PUE : l’IA change la nature même du data center
La visite l’a montré très concrètement : l’IA ne modifie pas seulement le contenu informatique des sites, elle transforme aussi leur enveloppe technique. Ce que Digital Realty a choisi de montrer, ce sont des espaces prééquipés pour le direct liquid cooling, avec tout ce que cela implique en termes de distribution, de flexibilité et d’ingénierie.
Le fond du message est clair : le data center standard ne suffit plus toujours. Fabrice Coquio l’exprime à sa manière lorsqu’il explique que, pour les entreprises, l’IA ne consiste pas à remettre « une petite couche de poussière autrement ». Selon lui, c’est « l’organisation même du legacy IT » qui doit être revue. Et cela vaut aussi pour les infrastructures qui accueillent ces usages.
Il insiste sur la notion de flexibilité. Être AI ready, dit-il, c’est être capable d’adapter rapidement un hall, une alimentation, un circuit de refroidissement, des structures porteuses, en fonction de besoins qui n’existaient pas encore il y a deux ans. « On a un cas (…) où, entre le moment où on signe la commande (…) et le service, en quatre mois, c’est prêt », assure-t-il.

Baie d’interconnexion au sein du campus de Digital Realty, où se joue une part très concrète de la puissance numérique.
Il ajoute un détail très parlant : certaines baies peuvent monter à « 2,5 tonnes ». Et surtout, il met en avant le rendement énergétique de ces nouveaux dispositifs : « Nous, on est déjà en mode réel sur du 1.1 de PUE ».
Le sujet n’est donc plus seulement la capacité à héberger des machines, mais la capacité à faire évoluer vite un bâtiment pour absorber des densités, des charges et des schémas thermiques inédits. Pour prolonger ce point, on pourra aussi relire notre analyse sur les défis des datacenters durables à l’ère de l’IA générative.
L’inférence rapproche l’IA des hubs et redonne de la valeur à l’interconnexion
C’est probablement le point le plus stratégique de la présentation pour les DSI. Fabrice Coquio explique que le sujet n’est plus seulement le training massif, éloigné, construit là où le foncier et l’énergie coûtent moins cher. Le sujet qui arrive déjà, y compris dans ses installations parisiennes, c’est l’inférence.
Et cette inférence, dit-il, change la géographie de la valeur. Pourquoi ? Parce qu’elle est sensible à la distance, à la latence et au coût des échanges. « Le coût télécom, il est toujours facteur de distance et de quantité », rappelle-t-il. Donc, pour réduire les coûts, il faut rapprocher l’inférence de la consommation.
Autrement dit, ce qui fait la valeur de ce campus n’est pas seulement sa taille. C’est sa position dans un hub. Un endroit où se croisent clouds, opérateurs, entreprises, services et réseaux. « Le moindre coût, ce n’est pas le moindre coût facial », résume-t-il. Le moindre coût, c’est aussi la possibilité d’arbitrer entre plusieurs partenaires déjà présents sur place.
Il décrit d’ailleurs le hub comme une véritable place de marché. « C’est l’hypermarché Auchan », lâche-t-il, dans une image un peu triviale, mais parfaitement compréhensible. La valeur du lieu n’est pas seulement technique ; elle est écosystémique.
Souveraineté : au-delà des slogans, la question du contrôle et du financement
La discussion a logiquement glissé vers la souveraineté. Là encore, Fabrice Coquio a choisi d’écarter les définitions trop faciles. Pour lui, le sujet ne se résume pas à la nationalité de l’actionnaire ou à l’adresse du siège. « Ce qui compte sur la souveraineté, c’est de contrôler la machine, de contrôler la data, donc de contrôler le réseau », affirme-t-il.
Mais il ramène surtout la question à sa dimension la plus inconfortable : le financement. Car à ses yeux, l’Europe parle beaucoup de souveraineté numérique sans toujours accepter le coût que cela suppose. Son exemple sur les câbles sous-marins est éclairant. « Tout le monde dit qu’il faut de la souveraineté, mais effectivement, personne ne veut ou peut mettre de l’argent », tranche-t-il.
Le propos est d’autant plus intéressant qu’il est tenu par le patron France d’un groupe américain. Il ne cherche pas à effacer le débat, mais à le déplacer : la souveraineté n’est pas seulement un récit politique ou un critère juridique, c’est aussi une politique d’investissement, d’infrastructures et de contrôle opérationnel. Cette question rejoint des débats plus larges déjà abordés dans IT for Business sur la souveraineté numérique, le cloud, les agents IA et les dépendances.
Paris, Marseille, Méditerranée : la nouvelle géographie des infrastructures numériques
Depuis ce campus géant de la région parisienne, Fabrice Coquio a aussi remis la géographie au centre du jeu. À l’entendre, la France possède un atout rare : deux hubs dans le top 10 mondial, Paris et Marseille. Et la dynamique marseillaise, déjà bien documentée, continue de s’accélérer.
« Marseille a accru en 2025 de 30 %. C’est considérable », dit-il, avant de comparer cette croissance à celle de hubs plus installés, comme Paris, Londres ou Amsterdam. Puis il avance presque une projection : « À ce rythme-là, ça dépasse Paris très vite. »
Le message est clair : Paris concentre une partie des usages, des entreprises, de l’inférence et de l’interconnexion. Marseille, de son côté, s’impose comme un carrefour méditerranéen et international de premier plan, renforcé par l’arrivée de nouveaux câbles et par la logique de plateforme régionale défendue par le groupe. Ce point prolonge directement ce que nous écrivions déjà sur le rôle stratégique de Marseille dans la géographie mondiale des câbles et des flux.
Une infrastructure très terrestre
Au fond, cette visite disait cela sans le formuler tout à fait. Dans ce que Digital Realty présente comme son plus grand campus exploité en France, l’IA n’a rien d’un nuage. Elle pèse, chauffe, consomme, réclame des autorisations, des transformateurs, des réseaux, de l’eau glycolée, des chantiers longs et des clients capables de payer dans la durée.
Fabrice Coquio y a livré un discours parfois rugueux, souvent très direct, mais cohérent d’un bout à l’autre. Il a moqué les projets « gazeux », relativisé les annonces spectaculaires, rappelé que le vrai sujet n’est pas de construire, mais de remplir, insisté sur les délais incompressibles, replacé l’inférence au plus près des hubs et ramené la souveraineté à une question de contrôle et d’investissement.
Dans une époque saturée de récits sur la puissance numérique, cette séquence avait au moins le mérite de rappeler une évidence : la révolution de l’IA commence, très concrètement, par une infrastructure très terrestre.
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