La tech au service des bénévoles : entretien avec Lionel Babin (PFP)

Gouvernance

Lionel Babin (Petits Frères des Pauvres) : « Être DSI dans une association, c’est mettre la technologie au service d’une cause »

Par Laurent Delattre, publié le 22 mai 2026

Aux Petits Frères des Pauvres, la technologie doit avant tout soutenir l’engagement des bénévoles et faciliter l’accompagnement des personnes âgées isolées. À la tête de la DSIN depuis 2019, Lionel Babin explique comment les outils numériques aident l’association à mieux coordonner ses actions, tout en restant simples et accessibles pour ceux qui agissent sur le terrain.


Entretien avec Lionel Babin, DSIN des Petits Frères des Pauvres


Parmi les quelque 1,925 million d’actifs dans le monde associatif en France (chiffres ministériels, 2025), il y a de nombreux DSI.

Et ils n’arrivent pas dans ces structures par hasard, nous explique ici Lionel Babin.

En quelques mots, pouvez-vous nous rappeler qui sont les Petits Frères des Pauvres ?

Nous nous consacrons depuis 1946 à la lutte contre l’isolement des personnes âgées en situation de précarité affective, sociale ou financière. L’association compte aujourd’hui environ 650 salariés et s’appuie sur un réseau de près de 14 500 bénévoles. Elle fonctionne pour plus de 88 % avec les dons du public. Le reste vient de financements privés ou de subventions publiques.

Aujourd’hui en France, 750 000 personnes âgées sont en situation de mort sociale [baromètre solitude et isolement des personnes âgées, PFP/CSA Research 2025, NDLR].

Chaque année, nous en accompagnons plus de 26 000 dans la durée, à travers des visites, des séjours de vacances, des actions collectives ou encore un soutien dans les moments de rupture. Nous sommes également adossés à une fondation et à l’entité PFP-AGE qui gère une trentaine d’établissements d’accueil. Par ailleurs, compte tenu de l’ampleur de la solitude et de l’isolement des personnes âgées en France, nous mettons en place des dispositifs de mobilisation des citoyens.

L’association opère-t-elle dans tous les milieux ?

Nous avons aujourd’hui un maillage territorial avec plus de 400 équipes opérant en France. Cela nous permet d’intervenir aussi bien en milieu urbain qu’en milieu rural, avec des actions comme le dispositif « Baraque à Frat », avec Frat pour Fraternité, qui va à la rencontre de nos populations cibles dans les zones les plus isolées, les zones blanches.

Comment vous êtes-vous retrouvé DSI de l’association ?

J’ai d’abord travaillé en ESN avant de rejoindre les PFP en 2007, d’abord en externe pendant trois ans, puis comme salarié. J’en suis devenu DSIN en 2019, lors de la création de ce poste. Tout cela est d’abord arrivé parce qu’à ce moment de ma vie professionnelle, j’avais envie de travailler sur des projets à plus long terme, de voir les impacts concrets de mes réalisations, donc de basculer du côté client, de celui qui faisait vivre les solutions.

« Vous ne pouvez pas être informaticien dans une association comme dans une société lambda. »

Vous dites rejoindre l’association. Ce n’est pas neutre comme vocabulaire. Il y a un côté « missionnaire » ?

Oui je le pense. Lors de mon contrat initial, j’ai découvert qu’on pouvait donner du sens à ce métier. Je veux dire par là que, même si le DSI est l’expert de la tech au sein d’une association, il est aussi un maillon de la chaîne qui permet à ses actions d’exister. Vous n’êtes pas à l’extérieur de sa mission. C’est ce que je répète régulièrement aux membres de mon équipe : notre savoir-faire d’informaticien, ici, sert directement à aider la vie des bénévoles et à l’accompagnement des personnes âgées. Vous ne pouvez pas être informaticien dans une association comme dans une société lambda. À partir du moment où vous devenez salarié dans ce secteur, il faut que la mission de l’association vous touche et ses valeurs aussi.

C’est une population très particulière à servir que ces bénévoles ?

Un bénévole s’engage pour la cause, pas pour passer trois heures derrière un outil complexe. Notre défi, c’est de trouver en permanence le bon équilibre : rigueur, sécurité, simplicité d’usage et accès large. Les outils doivent soutenir leur action de terrain, jamais la freiner.
Notre objectif, c’est de leur rendre accessible, le plus simplement et avec la meilleure ergonomie possible, des outils nécessaires à leur activité de terrain. Par exemple, un accès à notre intranet ou à un espace de formation en ligne, mais aussi à un CRM de gestion de l’activité, qui leur permet d’avoir des informations sur le travail de leur équipe, de ses bénévoles, sur les actions menées auprès des personnes qu’ils accompagnent, sur les personnes invitées à des activités…

Quels sont les projets phares que vous avez menés récemment, et avec quels moyens ?

Ma direction compte une dizaine de personnes, avec un pôle technique qui gère tout le parc, le support aux utilisateurs, et toute la partie infrastructure. Et un pôle projet avec des besoins standards à servir : établir une comptabilité, produire des fiches de paye, mettre un espace formation à disposition des salariés et des bénévoles, etc.

Mais nous avons aussi et surtout un rôle d’accompagnement des métiers, pour les aider à se moderniser en mettant en oeuvre les bons outils face à leurs besoins spécifiques. Par exemple, avec ce fameux CRM qui représente une véritable colonne vertébrale pour l’activité de toute l’association, en faisant le lien avec les bénévoles et en nous fournissant par ailleurs de précieuses informations. Mais il pose aussi un problème spécifique de gestion des droits d’accès au SI, qui doivent être différenciés selon les profils. Un de nos premiers grands projets structurants a donc été la mise en place d’une solution d’IAM, pour pouvoir fédérer et centraliser les accès des salariés et des bénévoles. Dans tous les cas, il faut emporter l’adhésion des bénévoles car il n’est pas question d’imposer.

« Un de nos premiers grands projets structurants a donc été la mise en place d’une solution d’IAM, pour pouvoir fédérer et centraliser les accès des salariés et des bénévoles. »

Concrètement, à quel moment et comment un bénévole utilise-t-il ce CRM ?

Il a besoin de communiquer avec les autres bénévoles de son équipe. Il a aussi la nécessité de signaler qu’il est bien passé chez Madame Intel, parce qu’en rentrant du travail le soir, il a fait un petit détour et fait un compte-rendu de sa visite. Côté association, l’outil donne accès à beaucoup d’informations partagées et facilite le suivi des actions et des personnes accompagnées.

Ce CRM est aussi, par certains côtés, le SIRH de nos bénévoles. C’est lui qui va nous permettre de suivre un contact qui nous a sollicités pour nous rejoindre, de l’inviter à une réunion d’information en un lieu proche de chez lui, puis à un entretien, avant qu’il devienne bénévole.

Un logiciel de CRM, c’est onéreux non ? Quelle solution avez-vous retenue ?

Suite à un appel d’offres, nous avons choisi d’utiliser la version de Salesforce destinée aux associations [Non-Profit Cloud, NDLR]. Dans certains cas, nous bénéficions d’une politique spécifique de certains fournisseurs à destination du secteur associatif, avec des tarifs préférentiels, et une souplesse dans l’accompagnement. Il y également du mécénat de compétences : nous avons au sein de l’association des personnes qui choisissent de finir ainsi leur carrière, détachés de leur entreprise.

Le monde associatif est-il concerné par les questions de cybersécurité ?

Il y a eu plusieurs grosses attaques ces dernières années, dont la plus marquante a concerné la Fondation de France fin 2024. Heureusement, nous échangeons beaucoup entre professionnels du secteur, en particulier sur ces sujets de cybersécurité. Et puis, il y a des partenaires qui nous aident sur des expertises bien particulières, parce que nous avons des ressources plutôt limitées dans nos DSI.

Comment faites-vous pour embarquer les bénévoles dans une politique de cyber ?

Les bénévoles ne sont pas un point de faiblesse ; ce sont au contraire des partenaires essentiels de notre action. Leur niveau d’aisance numérique est très hétérogène, mais c’est le cas dans n’importe quelle organisation. Notre rôle n’est donc pas de les pointer du doigt, mais de les accompagner.

Quand les règles sont compréhensibles, simples et appliquées avec bienveillance, les bénévoles les adoptent très naturellement. Notre objectif est que la sécurité protège leur mission… sans jamais l’alourdir. Évidemment, nous avons la même politique d’accompagnement avec les salariés.

« Les bénévoles ne sont pas un point de faiblesse ; ce sont au contraire des partenaires essentiels de notre action….
uand les règles sont compréhensibles, simples et appliquées avec bienveillance, les bénévoles les adoptent très naturellement. »

Vous avez fait référence à des clubs de DSI auxquels vous participez. Lesquels ?

Je suis très impliqué, depuis sa création en 2018, dans Solidar’IT, un groupe qui réunit près de 40 DSI d’associations, de fondations et d’acteurs du secteur social. C’est un espace précieux dans lequel nous partageons et nous mutualisons nos réflexions, nos pratiques et nos projets. Dans un secteur où les ressources sont limitées, cette mutualisation est un levier essentiel. Par exemple, cela peut nous permettre d’aller chercher de meilleurs tarifs chez les fournisseurs. Nous pouvons aussi gagner du temps en ciblant plus rapidement les bons acteurs, qui peuvent avoir des retours d’expérience dans notre secteur. Il y a aussi des différences de maturité : certaines DSI sont en avance et peuvent faire profiter les autres de leur vécu, par exemple sur des sujets comme les chartes informatiques, les chartes IA, etc.

À côté de cela, je participe à Agora DSI où je côtoie plus de 200 DSI de tous les secteurs. Les problématiques abordées sont parfois plus larges que dans le secteur associatif, mais ce qui m’a frappé, c’est que les grands enjeux restent les mêmes partout : cybersécurité, transformation numérique, management, souveraineté des données, complexité réglementaire, etc. Cela crée un pont entre nos réalités et me permet d’apporter au secteur associatif des pratiques éprouvées.

N’est-ce pas frustrant de côtoyer des DSI avec des moyens souvent bien plus importants que les vôtres ?

Non, ce n’est pas frustrant. Dans une association, chaque euro est un euro de don, donc nous devons être exemplaires dans la manière dont nous utilisons notre budget. Cela nous pousse à privilégier des solutions vraiment adaptées.

Notre budget nous permet déjà d’assurer correctement le maintien et le renouvellement du parc informatique, ainsi que d’offrir un bon niveau de support à nos utilisateurs.

Pour les projets plus structurants, nous disposons d’un budget d’investissement priorisé en Comité de direction, avec une feuille de route claire et un schéma directeur à un ou deux ans. Et lorsqu’un besoin particulier dépasse notre capacité interne, nous savons aller chercher des financements externes.

Finalement, cette contrainte devient une force : elle nous pousse à trouver des partenaires, pas seulement des fournisseurs, et à construire avec eux des solutions réellement adaptées à notre mission.

« Dans une association, chaque euro est un euro de don, donc nous devons être exemplaires dans la manière dont nous utilisons notre budget. »

Ce budget suffit-il pour recruter à hauteur de vos besoins d’expertise ?

Le recrutement peut effectivement être un défi pour une DSI comme la nôtre, où l’attractivité salariale est moindre que dans le privé, surtout pour certains postes très spécialisés. C’est pour cela que nous cherchons à intégrer des profils plutôt hybrides, avec une expertise technique certes, mais aussi une sensibilité aux missions et aux valeurs dans l’associatif. Cela nous permet de dépasser cette tension sur les métiers de la cybersécurité et de la data par exemple.

Beaucoup de salariés sont aujourd’hui en quête de sens dans leur travail, car même s’ils gagnent bien leur vie en ESN par exemple, ils peuvent aussi avoir l’impression de ne pas laisser de trace personnelle derrière eux. Le secteur associatif répond bien à cette demande. C’est d’ailleurs un peu le sens de mon propre parcours. Même comme DSI désormais, je m’aperçois que je travaille avec des personnes particulières, avec qui collaborer au quotidien m’apporte vraiment quelque chose. Ce n’est pas rien de travailler avec des personnes qui donnent vraiment de leur temps, qui sont ultra disponibles et très engagées.


L’IA et les « invisibles »

« Vous savez, il y a près de 750 000 personnes en France qui sont en état de mort sociale. »
Lionel Babin n’est visiblement pas indifférent à ce chiffre, issu d’un rapport publié par son association à l’automne dernier. Lui qui s’efforce d’apporter des solutions utiles et ergonomiques à ses bénévoles, pour les aider à lutter contre ce drame humain, évoque une alliée potentielle inattendue pour y parvenir :
« L’intelligence artificielle, en l’adossant à des données de qualité, et en partageant certaines d’entre elles au sein des différentes associations et organismes sociaux engagés sur ces terrains, peut nous aider à anticiper les décrochages sociaux. L’IA est puissante dans bien des domaines. Bien sûr pour alléger les tâches répétitives mais aussi, c’est connu, pour détecter les signaux faibles dans des quantités de données importantes. Nous en aurions besoin pour comprendre qui est en train de passer sous nos radars. Oui, utiliser l’IA et la data pour trouver et aider ces invisibles est vraiment une belle perspective. »

Parcours de
Lionel Babin

Depuis 2019 :
Directeur des systèmes d’information et du numérique, Les Petits Frères des Pauvres

2007 – 2018 :
Responsable des systèmes d’information, Les Petits Frères des Pauvres

1995 – 2007 :
Administrateur systèmes et réseaux, AID Computers (groupe Activium)
–*–
FORMATION
Master 2 en Management des systèmes d’information et de connaissance (Université Paris 1 Panthéon- Sorbonne, 2019)

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