Les DSI face au nouveau risque roi : la confiance en l'intégrité informationnelle

Gouvernance

Gartner : l’intégrité informationnelle détrône l’économie au palmarès des risques émergents

Par Laurent Delattre, publié le 21 mai 2026

L’IA n’est plus seulement un levier d’innovation : elle devient la principale source de risque stratégique. C’est ce qui ressort de la dernière étude Gartner alors que 3 des 5 risques principaux identifiés en 2026 par les dirigeants portent autour de l’IA.

L’IA n’est plus seulement un accélérateur de productivité, un poste budgétaire ou un sujet d’innovation. Elle devient aussi une machine à fragiliser la confiance. Selon la dernière enquête trimestrielle de Gartner sur les risques émergents, le « risque d’intégrité de l’information » arrive désormais en tête des préoccupations des responsables des risques au premier trimestre 2026, devant les risques économiques ! Le « low-growth economic environment » – l’environnement à faible croissance, mêlant instabilité financière, inflation et chômage élevé – qui trustait la première place depuis la seconde moitié de 2025, est purement et simplement sorti du top des risques émergents.

Un signal faible ? Un signal brutal, plutôt ! Les entreprises comprennent aujourd’hui que le problème n’est plus seulement de protéger les données, mais de savoir si ce qu’elles lisent, exploitent, résument, transmettent ou automatisent est encore fiable. Avec une menace qui effraie : « si mon savoir informationnel est compromis, mes IA le sont aussi » !

Quand l’IA abîme la matière première de la décision

Gartner définit ce risque informationnel comme celui provoqué par la prolifération des jeux de données publics peu fiables, des contenus générés par IA et des données politisées, qui réduisent l’accès à une information exacte et peuvent mener à des décisions coûteuses ou à des stratégies mal orientées.

Ainsi, à mesure que les modèles s’insinuent dans les chaînes de décision métier, les organisations réalisent qu’elles ne maîtrisent plus suffisamment ni la qualité des données qu’elles ingèrent, ni la fiabilité des sorties qu’elles produisent, ni la traçabilité des choix opérés.

Autrement dit, la menace ne se limite plus aux deepfakes ou à la désinformation publique. Elle entre dans les chaînes de décision de l’entreprise, dans les tableaux de bord, dans les études de marché, dans les synthèses produites par les copilotes, dans les scénarios stratégiques et, demain, dans les décisions prises par les agents IA.

« Les préoccupations liées à l’IA et à l’intégrité informationnelle recouvrent des problématiques de risques liées à l’innovation rapide de l’IA et à des vulnérabilités touchant la planification organisationnelle, la transparence et la réglementation, les acteurs malveillants et la communication des dirigeants » explique Gamika Takkar, directrice de recherche au sein de la pratique Risk & Audit de Gartner.

Entre une vitesse d’innovation que les directions n’arrivent plus à absorber, des flous réglementaires qui paralyse la planification, une montée en puissance d’attaquants capables de produire de la désinformation industrielle à coût marginal, et enfin l’incapacité des dirigeants à communiquer sur ce qu’ils savent réellement ou ignorent de leurs propres systèmes IA… Tout contribue à faire de l’IA une source de multiples risques émergents.

Trois des cinq premiers risques sont liés à l’IA

Le classement publié par Gartner est en ce sens révélateur. Le risque d’intégrité de l’information passe de la deuxième à la première place. L’IA agentique reste quatrième. Un nouveau risque, l’écart de préparation des salariés à l’IA, entre directement à la cinquième place. En clair, trois des cinq premiers risques émergents relèvent désormais de l’IA, de ses usages ou de ses effets organisationnels.

Ce n’est pas anodin. L’IA agentique introduit une rupture spécifique : elle ne se contente plus de produire du texte ou de recommander une action. Elle peut décider, enchaîner des tâches, déclencher des processus, interagir avec des systèmes et agir dans un cadre métier.

Gartner y voit un risque lorsque ces décisions s’écartent des politiques internes, des objectifs de l’organisation, des principes éthiques ou des contraintes légales.

Gouverner l’IA ne consiste pas seulement à choisir un modèle ou à cadrer les usages. Il faut gouverner les intentions, les données, les droits d’action, les traces, les exceptions et les responsabilités. Toute entreprise se doit donc désormais d’organiser la vigilance, la vérification et l’esprit critique autour de l’information produite ou transformée par les machines.

Le risque économique recule, le risque informationnel monte

Autre enseignement intéressant : l’environnement économique à faible croissance, pourtant très présent dans les préoccupations des entreprises au second semestre 2025, ne figure plus parmi les principaux risques émergents. Bien évidemment, la pression économique ne disparaît pas. Loin de là. Mais dans l’esprit des responsables des risques, l’incertitude la plus inquiétante se déplace. Ce n’est plus seulement la conjoncture qui menace la stratégie, c’est la qualité même des informations sur lesquelles cette stratégie s’appuie.

Depuis des années, les DSI investissent dans la qualité de données, la gouvernance, la cybersécurité, la conformité et l’analytique. Mais l’IA générative et l’IA agentique changent l’équation. La donnée fausse ne reste plus confinée dans un rapport. Elle peut être reprise, reformulée, amplifiée, intégrée dans un processus automatisé et transformée en action. Le risque n’est donc plus seulement l’erreur. C’est l’erreur industrialisée.

Préparer les salariés, pas seulement déployer les outils

Arrêtons-nous un instant sur le cinquième risque émergent de ce classement : l’écart de préparation des collaborateurs à l’IA. Le sujet n’est pas la formation continue au sens classique mais bien la capacité d’une organisation à transformer son capital humain au rythme imposé par l’adoption des agents et des copilotes intelligents. La problématique recoupe d’ailleurs une autre étude de Gartner qui prévoit, qu’à l’horizon 2027, la moitié des entreprises dépourvues de stratégie IA centrée sur les personnes perdront leurs meilleurs talents au profit de concurrents mieux organisés.

Pour Gartner, les entreprises ont beaucoup parlé de cas d’usage, de copilotes, d’automatisation et de ROI. Elles ont moins souvent traité la question centrale : qui sait encore vérifier ce que l’IA produit ? Qui sait détecter une source faible, une hallucination plausible, une synthèse biaisée ou une automatisation mal alignée ? L’acculturation à l’IA ne peut plus se limiter à apprendre à rédiger un prompt. Elle devient une compétence de contrôle.

Pourtant, seulement 27 % des dirigeants disposent d’une stratégie IA complète et 20 % seulement estiment leur main-d’œuvre véritablement prête. Le risque, pour les DSI, n’est donc plus seulement d’échouer techniquement un déploiement, mais de générer des poches de productivité IA isolées, mal supervisées, qui creusent un écart de compétence avec le reste de l’organisation. Cette désynchronisation devient un facteur d’exposition au même titre qu’une dette technique : elle érode silencieusement la résilience et l’efficacité opérationnelle.

La géopolitique comme amplificateur de chaos

Gartner ajoute un autre angle : l’incertitude géopolitique. Les tensions internationales, les changements de politiques publiques, les actions commerciales, les cyberattaques, les conflits et les catastrophes naturelles créent un flux de risques externes difficiles à anticiper. Dans ce contexte, Gartner recommande de travailler par matrices de scénarios, en définissant les enjeux prioritaires, les forces motrices, les scénarios possibles, leurs implications et les plans d’action associés.

Et l’on peut aisément faire le lien avec le premier risque évoqué ci-dessus. Plus l’environnement est instable, plus les entreprises se reposent sur des outils d’aide à la décision. Mais plus elles le font, plus elles doivent s’assurer que ces outils ne consolident pas une réalité déformée. L’intégrité de l’information dans un paysage géopolitique incertain et volatile devient ainsi une composante de la résilience numérique, au même titre que la disponibilité des systèmes, la protection des identités ou la continuité d’activité.

Les DSI à l’heure du « TrustOps »

Pour Gartner, les entreprises ont voulu aller vite sur l’IA, mais elles vont devoir réintroduire de la méthode, du contrôle et de la traçabilité. Ce que l’on appelait hier la « gouvernance des données » devient désormais une « gouvernance de la confiance ». Il faudra savoir d’où vient l’information, comment elle a été transformée, quel modèle l’a interprétée, quel agent l’a utilisée, quelle action en a découlé et qui en assume la responsabilité.

Cette mutation suppose un investissement parallèle sur quatre fronts : la gouvernance des modèles/des données/des agents IA, la transformation des compétences, la résilience géopolitique des chaînes technologiques et la capacité d’anticipation par scénarios.
Désormais, les DSI devront pouvoir apporter une réponse à la nouvelle question émergente des COMEX : « peut-on encore faire confiance à l’information qui circule dans l’entreprise ? ». L’étude Gartner suggère que, pour les directions des risques, la réponse est bien loin d’être acquise.

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