Souveraineté numérique, mode d’emploi DSI entre cloud et IA agentique au travers de trois entretiens et trois visions complémentaires

Gouvernance

Souveraineté numérique: cloud, agents IA et dépendances

Par Laurent Delattre, publié le 28 janvier 2026

La dépendance numérique européenne s’invite désormais au cœur des arbitrages DSI, sous l’effet combiné de la géopolitique et de l’industrialisation accélérée de l’IA. Voici trois regards complémentaires, qui rappellent que la souveraineté n’est pas un absolu mais une trajectoire faite d’exécution, d’infrastructures crédibles et de dépendances maîtrisées.

Présente au premières « Rencontres de la souveraineté numérique », la rédaction d’IT for Business a rencontré DSI et acteurs économiques français pour évoquer les enjeux de la dépendance numérique européenne et l’impact de la géopolitique dans l’agenda des DSI. Robert Vesoul, CEO de Illuin Technology, Thomas Reynaud, DG de Scaleway et Iliad, et Arno Pons, délégué général de Digital New Deal partagent leurs points de vue et leurs retours d’expérience au micro de Thomas Pagbé.

Ces trois entretiens se répondent comme les trois étages d’un même débat, celui de la capacité des entreprises européennes à reprendre la main sur leur destin numérique sans se raconter d’histoires.
Trois regards à la fois différents et complémentaires qui illustrent la complexité des enjeux et la diversité des approches. Robert Vesoul focalise l’attention sur l’usage et l’exécution, là où l’IA sort du PowerPoint pour devenir un système de production qui doit tenir dans la durée. Thomas Reynaud apporte un éclairage industriel centré sur les sujets de performance, de robustesse et de coûts qui précèdent et rendent crédibles les offres Cloud européennes au-delà de la souveraineté numérique. Arno Pons défend des approches pragmatiques avec une vue réaliste des forces en présence mais aussi la nécessité pour l’Europe de convertir sa force réglementaire en puissance de standardisation.

Pris ensemble, ces trois regards dessinent une même logique, la souveraineté n’est ni un slogan ni un absolu. C’est une trajectoire qui se construit en combinant infrastructure compétitive, expériences agentiques industrialisables et stratégie de dépendances maîtrisées.

« Des agents spécialisés orchestrés entre eux pour une expérience client très complète »

Pour Robert Vesoul, CEO d’Illuin Technology, le déploiement des agents IA repose sur une condition essentielle : la collaboration étroite entre équipes data, IA et IT. Les agents combinent IA générative et capacités du système d’information.

Le dirigeant illustre son propos avec Bouygues Télécom, où Illuin déploie depuis mi-2025 sa solution Dialog pour automatiser plus de 50 % de la relation client. L’exemple de l’explication de facture révèle la complexité que peuvent désormais gérer ces systèmes : derrière une question simple se cachent plusieurs intentions, de l’incompréhension à la volonté de négocier un dépassement de forfait.

La réponse passe par l’orchestration de plusieurs agents spécialisés. L’un analyse la facture en s’appuyant sur le SI, l’autre propose des offres adaptées au profil du client. Cette interaction fluide transforme un appel de support en opportunité commerciale.

C’est cette maturité qui laisse présager, selon Robert Vesoul, une accélération de l’adoption des solutions agentiques en 2026-2027.

« Notre priorité numéro un, ce n’est pas la souveraineté, c’est la performance technologique »

Pour Thomas Reynaud, DG du groupe Iliad, Scaleway doit d’abord convaincre ses clients par ses capacités techniques avant de jouer la carte européenne. Avec plus de 400 développeurs, l’entreprise a bâti une stack logicielle capable de répliquer 90 % des cas d’usage des hyperscalers avec un niveau de fiabilité élevé, le tout 30 % moins cher.

La souveraineté n’arrive qu’après, mais elle devient de plus en plus audible dans le contexte géopolitique actuel. Groupe européen à capitaux européens, Scaleway échappe aux législations extraterritoriales américaines comme le Cloud Act et le Patriot Act, un argument qui résonne désormais auprès des DSI soucieux de résilience.

Ce qui freine encore la bascule ? Un déficit de notoriété et une certaine inertie : les solutions américaines sont bien installées et le changement fait peur. Mais les lignes bougent. Thomas Reynaud cite des clients comme Mistral, de grandes entreprises, et une victoire récente symbolique : l’appel d’offres de la mairie de Copenhague pour l’ensemble de ses services cloud.

« Passer de la régulation à la standardisation pour peser au niveau mondial »

Le think tank Digital New Deal vient de publier « The Dependency Economy of AI », une cartographie mondiale de 25 stratégies nationales face à la dépendance dans la chaîne de valeur de l’IA. Arnaud Pons, son délégué général, en tire quatre archétypes : le partenariat, la loi, l’autonomie complète et la gestion locale des usages.

L’idéal serait l’autonomie sur toute la stack, à la manière américaine ou chinoise. Mais même ces puissances n’y parviennent pas totalement, comme le montre la dépendance américaine aux semi-conducteurs taïwanais. L’Europe doit être pragmatique : elle n’en a pas les moyens.

La stratégie recommandée ? Un mix de deux approches. D’abord, transformer la réglementation en levier de standardisation mondiale, comme l’Europe a su le faire avec le GSM dans les télécoms. Ensuite, s’inspirer du modèle brésilien ou indien : accepter certaines dépendances, mais se concentrer sur les usages stratégiques, notamment la linguistique, souvent négligée.

L’enjeu est de définir ce qui doit rester autonome pour peser dans le jeu des interdépendances, et gérer le reste avec lucidité grâce à des outils comme le nouvel indice de résilience numérique (IRN).

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