Le blacklistage de Huawei, et probablement d’autres fournisseurs chinois d’équipements High Tech, aura des conséquences sur les entreprises européennes.

Pour aider les DSI à décrypter les impacts des multiples annonces de ces derniers jours, ITfor Business fait le point…

Les Faits

Le mercredi 15 mai, Donald Trump a signé un « Executive Order » déclarant une urgence nationale et interdisant aux entreprises américaines de technologies d’information et de communications de vendre et fournir des composants matériels ou logiciels aux « adversaires étrangers ». L’Executive Order ne nomme pas directement Huawei, ni la Chine.
Deux jours plus tard, le ministère du Commerce américain annonce avoir ajouté Huawei sur la liste noire des entreprises dont les activités sont jugées contraires aux intérêts américains, interdisant de fait les fournisseurs de composants américains à commercer avec le géant Chinois.
Le lundi 20 mai, Reuters dévoilait que Google, se conformant à l’Executive Order et sous la pression de l’administration américaine, avait suspendu la fourniture de nouveaux certificats Android auprès de Huawei, interdisant de fait l’accès aux services Google à tout futur smartphone Huawei ainsi que l’accès aux mises à jour Android non disponibles en open source.
Dans les heures qui suivaient, Intel, Qualcomm, Broadcom, Micron Technologies et autres acteurs majeurs américains annonçaient en avoir fait autant.
Mardi, 24 heures après les annonces de Reuters, le gouvernement américain annonçait une période probatoire de 90 jours durant laquelle aucune sanction ne serait appliquée aux entreprises américaines menées à temporairement poursuivre leurs échanges économiques avec Huawei (spécifiquement).
Mercredi, la contagion s’étend à l’international. Plusieurs entreprises exploitant des technologies américaines annoncent également suspendre jusqu’à nouvel ordre leurs échanges avec Huawei et ses 68 entreprises affiliées à l’instar du japonais Panasonic et de l’Allemand Infineon.
Mais l’annonce la plus dramatique pour le groupe Chinois est celle d’ARM qui se voit suspendre immédiatement toutes relations avec Huawei, une partie de ses technologies étant d’origine américaine. Or les processeurs Kirin qui équipent la plupart des smartphones Huawei sont sous licence ARM. Dès lors, si Huawei, via sa filiale HiSilicon, peut poursuivre la fabrication de ses processeurs existants, le groupe se retrouve bloqué dans le développement des futures évolutions de ses KirinEt l’industriel ne paraît pas en mesure de pouvoir se passer d’ARM à courts et moyens termes.

Une affaire d’abord politique

Depuis des mois, les US accusent Huawei de connivence avec le gouvernement chinois et de l’aider activement dans ses opérations d’espionnage notamment par le biais de Backdoors placées volontairement au cœur des équipements.
Mais au-delà de ces accusations, le bannissement s’inscrit dans un bras de fer commercial entre la Chine et les USACar, si l’actualité s’est effectivement focalisée sur Huawei, l’Executive Order de Donald Trump peut à tout moment s’appliquer à OnePlus ou Xiaomi par exemple. Selon le New York Times, le chinois Hickvision, spécialiste des systèmes de surveillance, serait la prochaine entreprise à rejoindre la liste noire du gouvernement américain. Beaucoup d’observateurs accusent aujourd’hui Donald Trump de jouer une partie de Poker avec le gouvernement Chinois dans laquelle l’Europe pourrait être une des premières victimes.
Ce Blacklistage s’inscrit aussi dans une guerre de domination sur la 5G, Huawei ayant clairement pris de l’avance sur ses concurrents américains. 

Les conséquences côté Smartphones

Sur le marché des Smartphones, Huawei réalise 50% de ses ventes à l’international. Son Blacklistage n’aura à court terme que très peu d’impact sur son marché local, les Chinois n’ayant pas accès au Google Play Store et aux services Google.I ls utilisent des services proposés par les opérateurs locaux comme Tencent App Store, WeChat et autres Amap.
Toutefois l’annonce de la suspension des relations entre ARM et Huawei place le groupe Chinois dans une situation très difficile à moyen terme, même sur son propre marché, s’il ne peut plus faire évoluer ses processeurs Kirin.
Pour ce qui est des smartphones vendus en Europe, la situation est très sombreLe blacklistage de Huawei oblige Google à ne plus lui vendre de nouveaux certificats d’accès aux services Google (Google Play Store, Google Maps, Google Gmail notamment) et à ne plus lui diffuser les patchs de sécurité.
En pratique, Huawei ne pourra donc plus sortir de nouveaux modèles sous Android. Les modèles existants vont en revanche continuer d’accéder à tous les services Google. Autrement dit, le quotidien des utilisateurs actuels de smartphones Huawei ne sera pas affecté par la décision américaine.
La situation est en revanche plus délicate en ce qui concerne les mises à jour de sécurité. Huawei n’y aura plus accès en avance de phase.Le constructeur chinois devra donc attendre la publication des patchs sur le code open source d’Android avant de pouvoir construire et diffuser les correctifs qui s’imposent. Pour les entreprises équipées de terminaux Huawei, ce retard de publication constituera un risque de sécurité important qu’il va falloir gérer, même si Huawei et Google ont ouvertement annoncé travailler de concert pour trouver une solution.
Plusieurs DSI français nous ont signalé avoir suspendu leurs commandes de smartphones Huawei suite aux annonces américaines, une démarche qui paraît prudente et raisonnable.

Les conséquences côté PC

En Europe, comme aux USA, Huawei est plutôt un nouveau venu sur le marché des ordinateurs portables. Mais ces Matebooks ont été bien accueillis, à commencer par les derniers Matebook X Pro et Matebook D très attractifs en matière de rapport qualité-prix.
Les PC Huawei sont probablement trop récents pour avoir réussi à séduire les entreprises européennes dans le cadre de déploiement de parcs d’envergure. Néanmoins, bien des sociétés autorisent leurs utilisateurs à venir avec leur propre PC dans un esprit BYOD.
Contrairement à Google, Microsoft ne s’est pas exprimée publiquement sur le blacklistage de l’entreprise chinoise. La firme s’est contentée de retirer les PC Huawei de son magasin de ventes en ligne. Mais on voit assez difficilement pourquoi Windows ne rencontrerait pas les mêmes contraintes qu’Android. Le problème du Store n’étant pas aussi crucial sur Windows qu’il ne l’est sous Android, les interrogations reposent donc sur les mises à jour du système. Et la situation est assez complexe. D’une part, on ignore si Microsoft a les moyens de bannir une marque de son mécanisme Windows Update. C’est probablement le cas, mais les conséquences pourraient être handicapantes pour l’éditeur américain qui cherche à maintenir un parc Windows 10 aussi sain et « up to date » que possibleEnsuite, les entreprises européennes qui contrôlent elles-mêmes les déploiements des mises à jour via WSUS (Windows Server Update Services), SCCM (System Center Configuration Manager) ou Windows Updatefor Business devraient pouvoir continuer à mettre à jour des PC Huawei par ces mécanismes. Mais avec quelles conséquences légales ? La situation est très complexe et encore trop indécise pour avoir une véritable visibilité.
De toute façon, même en utilisant un système Linux maison, l’avenir des gammes PC de Huawei est fortement compromis si le bannissement devait se poursuivre puisqu’il n’aura plus accès aux processeurs Intel et AMD et ne pourra plus concevoir de processeurs ARM pour les remplacer.

Les conséquences côté Équipement réseau

Côté équipements réseau, Huawei utilisant ses propres logiciels, le problème des mises à jour n’existe pas. Toutefois, le constructeur est relativement dépendant de technologies américaines sur certains de ces équipements. Des entreprises comme NeoPhotonics réalisent près de 50% de leur chiffre d’affaires avec le géant Chinois, Lumentum ou Micron entre 13% et 20% de leur chiffre d’affaires.
Selon nos informations, Huawei a largement anticipé la situation et a surstocké les composants américains qui lui sont essentiels pour la fabrication et la maintenance de ses équipements actuels.
Et le constructeur a, depuis plusieurs mois, largement pensé ces futurs équipements, notamment 5G, en s’appuyant exclusivement sur ses propres technologies et celles de fournisseurs chinois, japonais et taïwanais.
Toutefois, les récentes annonces ont amené les opérateurs à adopter une attitude attentiste. Dès lors, on peut s’attendre à un retard supplémentaire dans l’arrivée de la 5G en Europe, même si les opérateurs étaient invités depuis quelques mois par bien des gouvernements à ne pas s’appuyer sur Huawei pour concevoir leurs réseaux 5G.

Quelles issues à cette crise ?

Pour Huawei, la situation est dramatique. Entreprises, opérateurs et clients finaux adoptent tous une situation d’attente et les commandes sont suspendues ou annulées.
Plusieurs scénarios de sortie de crise peuvent être envisagés mais l’image de l’entreprise est aujourd’hui durablement impactée.
Huawei peut rester bannie à long terme, et l’entreprise disparaître du paysage américain et européen.
À l’inverse, Huawei, comme ZTE l’an dernier, pourrait trouver un accord avec l’administration de Donald Trump mais ZTE avait payer 1,7 milliard de dollars et accepter de recréer son comité exécutif en intégrant des Américains, une solution que le patron actuel de Huawei a pour l’instant ouvertement exclue.
Sous la pression des acteurs américains de l’univers high-tech, Donald Trump pourrait faire marche arrière. En un sens, la période probatoire de 90 jours annoncée est déjà le fruit de la pression des acteurs américains du secteur. Elle pourrait être renouvelée de multiples fois pour adoucir les impacts de ce blacklistage.
Dernière hypothèse, les relations commerciales entre les USA et la Chine s’améliorent mais ce scénario est rendu plus compliqué par le fait que les USA rentrent de nouveau en période de campagne électorale. Tout dépend de l’impact que le bannissement des entreprises chinoises aura sur l’emploi, la fourniture de matière première et l’économie américaine dans les prochains mois.