Gouvernance
Baptiste Grigy (DSI du CEA) : « Ici, la DSI est au coeur d’une mine de savoirs et de souveraineté technologique »
Par François Jeanne, publié le 19 juin 2026
Au sein de la recherche française, le CEA incarne depuis 1945 une certaine idée de souveraineté technologique. Pour Baptiste Grigy, l’institution offre une ouverture fantastique sur le futur des technologies et l’accès à cette expertise de pointe nourrit en continu les équipes IT. Entre exigences opérationnelles, choix stratégiques assumés en matière d’autonomie numérique et intégration maîtrisée de l’IA, la DSI évolue ainsi au rythme des grands défis scientifiques et industriels.
L’histoire du CEA se conjugue avec celle du nucléaire français, et en filigrane avec celle d’une certaine idée de la souveraineté. Aujourd’hui, le Commissariat à l’Énergie Atomique et aux Énergies Alternatives est un acteur majeur de la recherche, au service de l’État et de l’économie (700 industriels partenaires, 260 start-up créées depuis 1972). Ses 22 000 collaborateurs, dont 1 700 doctorants et post-doc, travaillent dans quatre domaines principaux, à savoir les énergies bas carbone (nucléaire et renouvelables), le numérique (semi-conducteurs, HPC, quantique), la médecine du futur, la défense et la sécurité.
Le CEA se positionne au premier rang des organismes de recherche dans le Top 100 des innovateurs mondiaux, selon le classement Clarivate. C’est également la première organisation française de recherche en termes de dépôts de brevets en Europe en 2024, selon l’Office européen des brevets (OEB). Un palmarès que son DSI Baptiste Grigy, dans son bureau du plateau de Saclay, jadis choisi pour son isolement, mais aujourd’hui au voisinage d’un des plus prestigieux campus universitaires français (X, CentraleSupelec, ENSTA, etc.), apprécie à sa juste valeur… et même au-delà.
Dans nos échanges préparatoires, vous avez utilisé un terme étonnant pour parler du CEA, que vous avez qualifié « d’organisation fantastique ». Pourquoi cet émerveillement ?
Parce que le CEA est une mine de savoirs. Nous y avons un accès à la connaissance de très haut niveau. C’est l’un des endroits, en France et en Europe, où l’on peut trouver les informations les plus à jour, les plus innovantes, sur les quatre verticaux que sont la défense, la médecine du futur, le numérique et l’énergie. Ce sont les principaux défis sociétaux de ce siècle.
Cet accès au savoir, que signifie-t-il pour un DSI ?
Cela veut dire, tous les matins, recevoir une revue de presse sur ces quatre verticaux. Être sollicité pour participer à des conférences sur nos sites ou ailleurs. Pouvoir rencontrer des chercheurs à la pointe de ces sujets-là. C’est aussi vrai dans mon domaine du numérique, sur le HPC (Calcul haute performance) et le quantique, par exemple. J’aimerais que les journées fassent 48 heures pour pouvoir tout lire, suivre tous les sujets.
Pour moi comme pour mes équipes, cela nous pousse encore plus à l’apprentissage, à la recherche de la connaissance, du renouvellement et de l’amélioration de nos compétences. Et c’est une nécessité en particulier dans les métiers des systèmes d’information, quand on voit à quelle vitesse ils évoluent.
Concernant les data centers par exemple, il y a au sein de la DRT [la Direction de la recherche technologique, NDLR], des experts et des chercheurs qui travaillent sur le futur de l’IA, donc celui de ces centres de données, notamment sur la partie énergétique. Ils ont récemment piloté la rédaction du rapport Data 2040. Bien sûr, mon horizon de travail est bien inférieur à cela puisque le schéma directeur actuel des SI couvre uniquement la période de 2025 à 2028. La mission première de la DSI, c’est de faire en sorte que les gens aient un poste de travail adapté et disposent de tous les services nécessaires à leurs activités de recherche ou de soutien. Mais je vois une complémentarité avec cette population d’experts qui raisonnent à 20 ans sur ce que seront la micro-électronique, les data centers, les approvisionnements en énergie… Nous travaillons sur les mêmes sujets, mais pas au même moment.

Nous sommes d’abord concentrés sur le run, à savoir faire en sorte que tous les salariés – chercheurs, ingénieurs, personnels fonctionnels, supports – puissent travailler de manière performante avec des outils à jour.
Justement, comment votre DSI est-elle organisée ?
Le CEA, ce sont deux grands ensembles : il y a le civil pour environ deux tiers de l’activité, et la Direction des applications militaires pour le reste. Pour ma part, je ne parle que du civil. Dans ce périmètre, il y a trois directions opérationnelles : la Direction de la recherche technologique, la Direction des énergies et la Direction de la recherche fondamentale. S’ajoutent à celles-ci des directions fonctionnelles, dont la DSI fait partie, ainsi que des directions de centre, quatre pour le civil, en l’occurrence un ensemble Saclay- Fontenay-aux-Roses en région parisienne, puis Grenoble, Cadarache et Marcoule.
Nous parlons au CEA de filière SI. Il y a la Direction des systèmes d’information, sous ma responsabilité, qui s’occupe de tous les SI nationaux ainsi que de ceux de Saclay et Fontenay. Et il y a des services appelés STIC, pour Services des Technologies de l’Information et de la Communication qui sont rattachés aux trois autres centres civils. Au total, la filière du CEA compte environ 250 collaborateurs répartis sur l’ensemble des sites. Enfin, la fonction cyber est rattachée à la DSSN [Direction de la Sécurité et de la Sûreté Nucléaire, NDLR], une entité très importante pour le CEA, où la sécurité a toujours représenté un enjeu majeur.
Qu’est ce qui fait le quotidien de vos équipes ?
Avec les infogérants qui nous renforcent, nous sommes d’abord concentrés sur le run, à savoir faire en sorte que tous les salariés – chercheurs, ingénieurs, personnels fonctionnels, supports – puissent travailler de manière performante avec des outils à jour, au bureau ou lorsqu’ils travaillent depuis chez eux.
En termes de projets, le plus important actuellement s’appelle Convergence. Il s’agit de la rénovation de notre système de gestion, un gros changement d’ERP qui nous fait passer de SAP ECC à SAP S/4HANA. Et nous complétons ce noyau avec des logiciels pour tous les processus achats, car nous sommes tenus par le code de la commande publique. Nous renforçons également en parallèle l’outillage des processus RH.
Vous êtes plutôt dans une approche best of breed ?
Pas exactement. SAP concerne certes principalement le cœur finance. Mais si, pour les achats, nous avons retenu le logiciel d’un éditeur belge, c’est surtout pour répondre à une exigence : nous limitons, en fonction de la sensibilité des données, les souscriptions à des produits en mode SaaS, or c’est aujourd’hui la politique de nombreux éditeurs de ne plus proposer que cela. Nous nous retrouvons donc, dans certains cas, à devoir choisir des outils de niche permettant un fonctionnement on-premise.

Le CEA est toujours resté dans cette logique d’autonomie et de résilience. Nous avons néanmoins plusieurs projets en cours afin de diminuer encore nos dépendances critiques.
Aujourd’hui, avec le retour des questionnements sur la souveraineté, vous devez vous sentir un peu moins seul avec ce type de stratégie, non ?
Complètement. J’assume totalement les choix faits par le passé. Il y a eu un cas emblématique, avec un débat sur Office 365 dans l’organisme. Il est vrai que cela apporte des gains de productivité, d’intégration et d’usage qu’on ne retrouve pas sur des solutions on-premise. Malgré tout, mes prédécesseurs ont décidé de ne pas le déployer. À l’époque du go to cloud généralisé, ces choix ont souvent dû être justifiés parce qu’ils paraissaient à contre-courant. Avec l’actualité, il est plus facile d’expliquer pourquoi. Aujourd’hui, cela nous évite d’engager des transformations majeures puisque le CEA est toujours resté dans cette logique d’autonomie et de résilience. Nous avons néanmoins plusieurs projets en cours afin de diminuer nos dépendances critiques.
Vous avez beaucoup de chercheurs ici. Ce n’est pas une population compliquée à servir ?
Je dirais plutôt exigeante, et c’est très bien d’avoir des clients exigeants. Ils ont des besoins qui vont bien au-delà de la bureautique. Ils réalisent des manipulations, ils utilisent des équipements industriels. Leurs besoins sont très différents de ceux d’une société de service standard où tout le monde ne ferait que de l’office. Je pourrais faire le parallèle avec mon ancienne entreprise, Thales, qui compte énormément d’ingénieurs. Il y a, dans un cas comme dans l’autre, des personnes capables de se monter leur propre environnement de travail, très autonomes. Nous avons une bonne proportion de Linuxiens ici…
L’open source a donc sa place au CEA ?
Bien sûr, et aussi au sein de la DSI, pour des raisons notamment financières. Sauf que ce que l’on n’achète pas à un éditeur, il faut avoir la force de travail en interne pour le gérer, ce qui n’est pas toujours le cas, car nous sommes un établissement public avec des règles budgétaires et des plafonds en nombre d’emplois.
En réalité, l’open source est présent dès que nous le pouvons. Cela concrétise aussi la proximité entre les équipes de la DSI et les chercheurs, avec, de part et d’autre, une véritable appétence pour l’innovation, une envie de ne pas tomber dans une forme de routine.

L’open source est présent dès que nous le pouvons. Cela concrétise aussi la proximité entre les équipes de la DSI et les chercheurs, avec, de part et d’autre, une véritable appétence pour l’innovation.
Difficile de parler d’avenir technologique sans parler de l’IA. Comment voyezvous votre métier évoluer à l’heure de l’IA agentique ou du vibe coding ?
Je n’ai pas de boule de cristal et cela évolue tellement vite que je n’ai aucune certitude sur ce que sera la DSI dans vingt ans. En revanche, nous essayons d’anticiper au maximum les évolutions du marché. Concernant l’IA générative, il y a deux sujets complémentaires. D’un côté, il faut la mettre en oeuvre au sein de la DSI. De l’autre et prioritairement aujourd’hui, il faut pouvoir offrir des solutions, y compris agentiques, à nos chercheurs, parce que cela aura un impact important sur la capacité du CEA à rester parmi les leaders mondiaux. Ils ont énormément de temps à gagner sur la recherche bibliographique, la synthèse, la traduction, le développement logiciel… Comment faire pour qu’ils s’emparent réellement de l’IA générative ?
Je suis presque étonné qu’ils ne le fassent pas naturellement.
En réalité, ils le font. Mais notre rôle, c’est de faire en sorte qu’ils ne le fassent pas sur ChatGPT, mais plutôt sur notre instanciation Maïa de Mistral AI en interne. Il faut définir et partager les règles, les classifications de données, les différents niveaux de sécurité, ce que l’on peut partager et ce que l’on ne peut pas, l’importance des prompts et de la vérification des sources ainsi que la gestion des hallucinations…
Pour votre DSI, avec l’IA générative pour coder, pour générer des tests, etc., va se poser aussi la question de la qualité produite et du contrôle ?
Nous sommes, pour le coup, assez comparables à une organisation classique. Nous ne pilotons pas ici une ligne de production. Nous ne gérons pas une centrale nucléaire dans le cadre du SI d’entreprise. Il n’y a donc pas de sujet particulier lié à un niveau de criticité supérieur sur ce périmètre-là. Cela ne signifie pas que la sécurité avec un grand S n’est pas une priorité sur les SI, comme pour l’ensemble des collaborateurs du CEA d’ailleurs. Mais nous savons différencier ce qui a un impact de ce qui n’en a pas.
Propos recueillis par : FRANÇOIS JEANNE // Photos : MAŸLIS DEVAUX
Une place forte pour le HPC
Parmi les axes de recherche du CEA en résonance avec les métiers d’un DSI comme Baptiste Grigy, il y a bien sûr tout ce qui touche au HPC, le calcul haute performance. « Le CEA dispose en ce domaine de vraies compétences, avec des réalisations majeures, notamment sur notre TGCC, le Très Grand Centre de calcul, à Bruyèresle- Châtel, qui a accueilli le nouveau calculateur Joliot-Curie en 2018 [22 petaflops, au service des chercheurs français et européens, au travers de l’infrastructure européenne de recherche PRACE, NDLR]. » Le CEA participe également au consortium Jules Verne, qui vise à déployer un supercalculateur Exascale de classe mondiale, basé sur des technologies matérielles et logicielles européennes. Il permettra de répondre aux grands défis sociétaux et scientifiques via la convergence à l’échelle des simulations numériques, l’analyse de données massives et l’intelligence artificielle. « Ces grands centres de calcul mettent à disposition des capacités de calcul au-delà de nos murs, pour d’autres industriels ou d’autres organismes. La logique de partage est très ancienne au CEA, qui est un établissement public à caractère industriel et commercial. Le CEA a un rôle de transfert des connaissances scientifiques et de l’innovation. Son objectif a toujours été de mener à maturité des concepts technologiques pour que les acteurs économiques puissent s’en saisir et les industrialiser. »

Parcours de
Baptiste Grigy
Depuis 2024 :
DSI CEA
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2020 – 2024 :
DSI Thales Land and Air Systems
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2017 – 2020 :
Directeur MOA des projets SI, Thales LAS France
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2009 – 2017 :
PLM roll out manager puis PLM group IS manager (2011) pour Thales Global services
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2006 – 2009 :
Chef de projet informatique chez Thales Communications
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2003 – 2006 :
Chef d’équipe support bureau d’études pour Thales optronique
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FORMATION
Ingénieur CESI en Management des projets et systèmes d’information (1999)
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