Cloud

Les architectures au défi de la complexification continue des clouds

Par Alain Clapaud, publié le 04 novembre 2026

Plus que jamais, le cloud public s’impose comme une composante nécessaire du système d’information afin de pouvoir innover sur des architectures modernes et, bien évidemment, d’exploiter les IA les plus puissantes. Même après dix ans de grands projets de « move-to-cloud », les architectures continuent donc à évoluer et à se complexifier.


SOMMAIRE DU DOSSIER

Partie 1 : Souveraineté, innovation et maîtrise des coûts, le nouveau triptyque cloud

Partie 2 : Les architectures au défi de la complexification continue des clouds

Partie 3 : Mythos force la cybersécurité du cloud à un changement d’échelle (le 05/11)

Partie 4 : FinOps : optimisation stratégique et bien plus encore (le 06/11)

Partie 5 : Un vrai besoin de nouvelles compétences à la DSI (le 06/11)


L’heure où le cloud pouvait être considéré comme un silo à part, bien isolé du système d’information, est derrière nous. Au contraire, les entreprises sont toutes engagées dans une stratégie cloud hybride. Une étude Nutanix de 2024 affirmait ainsi que 89 % des DSI français déclaraient mettre en œuvre un environnement hybride combinant cloud public et privé. « Nous avons toujours pris en compte ce besoin et, quand nous avons démarré avec VMware uniquement, puis avec d’autres solutions comme OpenStack, c’était pour répondre à la demande de nos clients », affirme Maxime Hurtrel, principal product manager chez OVHcloud. « Ceux-ci souhaitaient trouver les mêmes technologies dont ils disposaient en interne, mais managées par un acteur du cloud présentant un TCO intéressant. Aujourd’hui, à part chez quelques pure players de la tech 100 % natifs cloud, cette approche hybride n’est pas révolue, loin de là. »

Le groupe Massa, grossiste en pneumatiques et pièces détachées automobiles basé à Cannes-Mandelieu, a suivi cette démarche. Il a opéré un move-to-cloud de l’ensemble de ses infrastructures informatiques vers AWS. « Une partie de notre système d’information était en VMware, une autre en OpenStack. Orange Business Services a étudié avec nous la possibilité d’aller vers l’offre VMC on AWS, raconte Christophe Charbonnier, DSI du groupe. Cette option technique nous permettait de limiter les risques et d’éviter une rupture trop importante pour nos équipes. » L’idée du DSI était de migrer rapidement, puis de monter en puissance de manière progressive sur les technologies cloud native d’AWS. « Nous avions pris un contrat de trois ans pour bénéficier d’un discount très important de la part d’AWS, de l’ordre de 40 %. Depuis, l’acquisition par Broadcom a quelque peu changé la donne puisque ce n’est plus AWS qui facture, mais Broadcom. Nous avons perdu cette ristourne. » Si le DSI a souscrit pour un an de plus auprès de Broadcom, il compte accélérer la migration des applications vers AWS, et ce même si, pour les logiciels « legacy », une migration simple n’est pas possible. « Nous avons pris soin de bâtir notre architecture réseau sur AWS et non pas sur VMware, ce qui doit simplifier notre migration future. Nous avons déjà quitté notre réseau MPLS pour aller vers le réseau SASE de Cato Networks. Et maintenant que nous avons mené ces projets, nous allons pouvoir reprendre la migration et capitaliser sur nos connaissances. »

Christophe Charbonnier

DSI du groupe Massa, membre du CIP Med

« Le but de la migration de notre infrastructure VMware vers AWS était de nous acculturer à l’écosystème d’un hyperscaler, de monter en puissance sur la manière dont fonctionnent ses outils, et de pouvoir innover sur des services comme l’IA. »

La balkanisation du cloud en marche

Le concept de move-to-cloud vers un hyperscaler unique a rapidement connu des entorses. Les DSI doivent gérer de plus en plus de fournisseurs cloud, pour leurs applications SaaS, les infrastructures IaaS et PaaS de leurs applications modernes, et parfois pour absorber les infrastructures différentes de leurs données. Cette hétérogénéité est d’une certaine manière réclamée par les métiers pour aller chercher des services de pointe chez tel ou tel acteur.

La conformité est aussi venue compliquer la donne. Par exemple, pour offrir des services en Chine, il faut s’appuyer sur un fournisseur local ; autre cas, stocker des données critiques en France implique de les confier à un prestataire HDS s’il s’agit de données de santé, ou à un fournisseur SecNumCloud si ces données sont concernées par la réglementation française, notamment NIS 2 qui arrive. Yann Pageaut, directeur des partenariats en charge du cloud, de la data et de l’IA chez Ippon Technologies, souligne aussi l’impact de la politique américaine actuelle sur le secteur IT européen. « L’administration Trump a fait naître un intérêt fort pour les solutions souveraines et une volonté nouvelle de ne pas dépendre d’une technologie entièrement américaine. Qu’une entreprise du CAC 40 se pose la question, cela semble légitime, mais de nombreuses ETI et PME nous interrogent aujourd’hui aussi à ce sujet. » Le responsable évoque la richesse de l’écosystème cloud français, avec l’arrivée de S3NS et Bleu, respectivement partenaires de Google Cloud et Microsoft Azure, mais aux capitaux français. Il en rappelle toutefois quelques limites : « Un acteur français porte la responsabilité juridique du service, mais celui-ci embarque des technologies américaines. Quid en cas de kill-switch américain ? Les plateformes pourront sans doute survivre à la coupure du lien avec les USA, mais pas éternellement, faute de mises à jour… »

Yann Pageaut

Directeur des partenariats d’Ippon Technologies

« Les grandes entreprises sont toutes en hybride. La vraie question qui se pose à elles aujourd’hui : comment mettre en place une nouvelle stratégie incluant des environnements sur des clouds souverains ? »

Outre les plateformes de confiance qui vont sans doute fleurir dans de nombreux pays et sur chaque continent, le besoin de déployer des IA au plus près des utilisateurs fait resurgir l’intérêt du modèle edge computing. Aux infrastructures on-premise et aux data centers géants du cloud public vont venir s’ajouter des mini-data centers dédiés à l’IA. C’est en tout cas le modèle auquel croit David Gurlé, le fondateur d’Antimatter, un « néocloud » conçu pour exécuter des IA en edge dans un mode distribué. « Les entreprises seront de plus en plus dépendantes du digital et des IA. C’est pourquoi nous avons choisi de nous concentrer sur ce besoin en développant une infrastructure pour exécuter des inférences sur le modèle open source. Nous avons imaginé des micro-data centers dans des conteneurs maritimes avec une solution très frugale en termes de consommation énergétique. » Les entreprises peuvent déployer ces micro-data centers sur le parking de leur bâtiment ou au plus près de leurs usines, et la puissance disponible qui n’est pas consommée peut être louée à des tiers afin d’amortir plus rapidement l’investissement. La solution est notamment compatible avec OpenStack.

Kubernetes, l’espéranto du cloud ?

Cette diversification du cloud a un effet immédiat : celui d’accroître encore la complexité des infrastructures à gérer par les équipes de production. Chaque fournisseur a ses propres API, ses spécificités en termes de facturation, de provisioning des services de calcul, stockage et réseau. L’entreprise doit monter en puissance sur chacun de ces clouds ou opter pour la sous-traitance : « La complexité des infrastructures à gérer augmente et la pression en termes de sécurité s’accroît avec les nouvelles menaces émergentes, constate Bastien Aerni, VP of strategy and technology adoption chez GTT Communications. Les grands groupes industriels préfèrent canaliser leurs investissements vers leur cœur de métier et s’appuyer sur des expertises pour le reste. La plupart des clients optent pour déléguer cette compétence, notamment auprès d’acteurs qui ont des équipes dans chaque pays. » L’opérateur compte justement 15 centres d’hébergement et peut proposer des services résilients dans les pays où il dispose de plusieurs data centers.

Bastien Aerni

VP of strategy and technology adoption chez GTT Communications

« Après la tendance dominante de ces dernières années du “cloud first”, la hausse des coûts remet en question ce dogme. »

Face à cette complexité, le recours aux conteneurs logiciels et surtout à Kubernetes a pu apparaître comme un moyen d’unifier les services puisque tous les fournisseurs cloud proposent des services Kubernetes managés ou en mode SaaS. Pour autant, cette évolution n’a pas tout résolu, loin de là. Nicolas Martinez, fondateur de LayerOps, le souligne : « Kubernetes est un super outil, mais c’est une véritable usine à gaz pour des besoins qui ne la nécessitent pas forcément. » Le responsable estime que la complexité technique de Kubernetes est beaucoup trop importante pour de nombreuses entreprises aux ressources IT limitées. « Avec notre solution, l’objectif est d’éliminer toutes les compétences spécifiquement liées à un fournisseur cloud en particulier et cette expertise Kubernetes. Elle vise à donner les moyens aux entreprises de créer des environnements pour déployer des conteneurs en hybride ou en multicloud avec notre propre stack, notre propre orchestrateur. » LayerOps annonce prendre en charge huit fournisseurs cloud différents ainsi que le « bare metal ».

Une autre approche, défendue par la start-up Qovery, consiste à mettre en œuvre l’IA pour masquer toute la complexité des plateformes cloud et de Kubernetes : « Notre vocation est de fluidifier et de simplifier la gestion du cloud et des infrastructures on-premise, faire converger les deux et permettre à des équipes non IT de déployer ainsi leurs applications, résume Romaric Philogène, cofondateur et CEO de Qovery. L’IA va agir au niveau de l’infrastructure pour optimiser le fonctionnement et les coûts. » Il révèle qu’il est approché par des groupes du CAC 40 sur des sujets de souveraineté car sa solution fonctionne sur tous les clouds. « Ces acteurs sont friands de solutions qui vont leur permettre de gérer leurs infrastructures hybrides et multicloud. Ils cherchent une unification, mais sans perte de contrôle. »

La fédération de données passe outre l’hétérogénéité des clouds

Un autre moyen d’unifier ces clouds est de le faire au niveau de la data et d’utiliser la fédération de données pour mettre à disposition des métiers une plateforme d’analyse distribuée : « Les entreprises sont allées dans le cloud pour y trouver de l’agilité, et chez Snowflake ou Databricks pour obtenir le “time to value” demandé par les métiers, explique Pascal Gasp, solution architect chez Starburst. Migrer la donnée peut prendre beaucoup de temps à cause des multiples dépendances qui peuvent exister dans le système d’information. Elles doivent faire cohabiter ces solutions natives cloud avec leurs infrastructures on-premise. » La plateforme Starburst joue ce rôle, avec un moteur de requêtage SQL capable d’interroger tous les systèmes hétérogènes hébergeant les données de l’organisation. « Nous leur proposons d’avoir une jambe dans le cloud et une autre dans le on-premise et de requêter les données où qu’elles se trouvent. Ce n’est pas aussi facile qu’on peut le dire, avec de simples connecteurs à installer. Il y a des problématiques de transfert de données, des enjeux de sensibilité à gérer. Il faut mettre en place des garde-fous, faire de la fédération de plusieurs clusters pour mettre à disposition des environnements décentralisés, mais dans un modèle fédéré où chacun dispose de son cluster et peut exposer les données selon ses propres règles. » Encore une fois, la vraie problématique reste avant tout de masquer la complexité de ces architectures à l’utilisateur métier.


SOMMAIRE DU DOSSIER

Partie 1 : Souveraineté, innovation et maîtrise des coûts, le nouveau triptyque cloud

Partie 2 : Les architectures au défi de la complexification continue des clouds

Partie 3 : Mythos force la cybersécurité du cloud à un changement d’échelle (le 05/11)

Partie 4 : FinOps : optimisation stratégique et bien plus encore (le 06/11)

Partie 5 : Un vrai besoin de nouvelles compétences à la DSI (le 06/11)


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