Gouvernance
Gartner : les États-Unis découvrent – finalement – les vertus du RGPD
Par Marie Varandat, publié le 13 mai 2026
Régulièrement moqué outre-Atlantique comme une « invention bureaucratique » bridant l’innovation, le modèle européen de protection des données semble avoir finalement séduit l’oncle Sam. Mais les États-Unis ne font rien à moitié : plutôt qu’une loi unique, ils déploient une mosaïque de législations d’États qui promet un casse-tête réglementaire bien plus complexe – et potentiellement plus bloquant pour l’innovation – que le RGPD.
Longtemps considérés comme beaucoup plus permissifs que l’Europe en matière de protection des données, les États-Unis sont en train de changer brutalement de posture réglementaire. Selon une étude publiée fin avril par Gartner, les États américains ont infligé 3,425 milliards de dollars d’amendes à des entreprises pour violations des lois sur la protection des données en 2025. Un montant colossal qui dépasse à lui seul le total cumulé des sanctions prononcées au cours des cinq années précédentes.
Et pour Gartner, ce n’est qu’un début. Le cabinet prévoit une accélération continue des sanctions jusqu’en 2028, à mesure que les États américains renforcent leurs législations et que l’intelligence artificielle multiplie les usages de données personnelles dans les entreprises voire favorise la fuite de données par des cyberattaquants augmentés.
Derrière cette flambée des sanctions, Gartner identifie surtout un changement profond d’attitude des régulateurs. « Les autorités américaines sont passées d’une phase de sensibilisation du marché à une phase d’application agressive des lois », explique Nader Henein, VP Analyst chez Gartner.
L’IA transforme la donnée en bombe réglementaire
L’étude intervient alors que l’IA générative accélère massivement les besoins en données dans les entreprises. Assistants conversationnels, copilotes métiers, agents IA autonomes, personnalisation avancée, automatisation documentaire : la quasi-totalité des nouveaux usages repose sur la collecte, l’analyse ou le traitement de volumes considérables de données. Et c’est précisément ce qui inquiète les régulateurs américains.
Car plus les entreprises déploient de systèmes d’IA, plus elles doivent démontrer leur capacité à contrôler l’usage des données qui alimentent ces modèles : provenance, consentement des utilisateurs, durée de conservation, droit à l’effacement, explicabilité des traitements automatisés ou encore supervision des décisions algorithmiques. Or, comme le souligne Nader Henein, trop d’entreprises abordent encore les sujets de conformité avec des dispositifs conçus avant l’explosion de l’IA générative : « Les programmes de protection des données mis en place autour de 2020 sont désormais obsolètes ». De fait, les mécanismes existants deviennent insuffisants dans un contexte où les réglementations se durcissent tandis que l’IA générative multiplie les usages de données personnelles, les traitements automatisés et les risques liés à la traçabilité des informations.
Les États-Unis font leur « coming out » européen
Vu d’Europe, la spectaculaire flambée des sanctions observée aux Etats-Unis par Gartner peut faire sourire… jaune. Depuis l’entrée en vigueur du RGPD en 2018, les entreprises européennes évoluent déjà dans un environnement beaucoup plus strict en matière de collecte, d’exploitation et de protection des données. Cookies, consentement, transferts de données, conservation des informations personnelles, publicité ciblée ou encore droit à l’effacement : ces dernières années, les autorités européennes – et notamment la CNIL en France – ont considérablement renforcé leurs contrôles. Les géants américains de la tech ont d’ailleurs régulièrement dénoncé ce qu’ils considéraient comme une approche trop restrictive de l’innovation numérique.
Parallèlement, ce tournant américain apparaît d’autant plus surprenant dans le contexte politique actuel. Les positions de Donald Trump, comme celles d’Elon Musk ou Mark Zuckerberg, par exemple, sur la modération des contenus, les réseaux sociaux ou encore l’encadrement de l’IA, ont souvent alimenté l’idée d’un modèle américain beaucoup plus permissif que celui de l’Europe.
Force est de constater à travers les chiffres publiés par Gartner que les Etats-Unis ont changé de posture : notre RGPD pourrait finalement ne pas être si absurde. Selon Gartner, sur les 50 États américains, 46 seraient déjà sur une trajectoire similaire à celle de l’Europe : 22 disposent désormais d’une législation complète sur la protection des données et 24 autres États travaillent actuellement sur des réglementations similaires.
L’Amérique invente le « Super-RGPD » : 50 lois pour le prix d’une
Ironiquement, ce changement de posture pourrait même conduire les États-Unis vers un environnement réglementaire encore plus complexe que celui de l’Europe. Car contrairement au RGPD, qui harmonise les règles à l’échelle européenne, le modèle américain repose sur une multiplication de lois locales, au niveau de chaque États, avec des exigences parfois différentes.
Résultat : les entreprises américaines et internationales vont devoir composer avec une mosaïque réglementaire de plus en plus difficile à piloter. Gartner estime ainsi que cette multiplication des législations locales crée un environnement particulièrement complexe pour les organisations opérant sur plusieurs territoires, contraintes d’adapter leurs pratiques selon les États, les autorités locales et les différentes obligations de conformité.
La situation est d’autant plus préoccupante pour les entreprises que Gartner montre aussi que la protection des données ne relève plus uniquement de la conformité juridique. Avec l’explosion des usages de l’IA, la qualité, la traçabilité et la gouvernance des données deviennent désormais des conditions essentielles au fonctionnement même des systèmes IA : sans contrôle précis des données utilisées pour entraîner ou alimenter les modèles (provenance, consentement, sécurité, biais, durée de conservation ou conditions de réutilisation), les entreprises s’exposent non seulement à des sanctions réglementaires, mais aussi à des risques opérationnels majeurs : modèles biaisés, décisions automatisées contestables, fuites d’informations sensibles ou incapacité à déployer l’IA à grande échelle.
Dès lors, l’Europe ne peut que se féliciter de ce changement de posture américain tout en regrettant le manque d’uniformisation des réglementations à l’échelle fédérale.
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