L’augmentation du prix de l’électricité aura un effet sur les factures des clients d’opérateurs de datacenters. Que ce soit côté client ou hébergeur, la sobriété énergétique devient un pré-requis. Témoignages d’hébergeurs du marché français.

DSI, préparez-vous à l’impact : la hausse des prix de l’électricité attendue en 2022 en France devrait faire gonfler votre facture liée à l’hébergement de vos applications et services. Malgré des travaux autour d’indicateurs d’efficacité énergétique (PUE) bas, les opérateurs de datacenters ne pourront pas compenser ce surcoût.
Côté clients, l’atterrissage sera différent d’un opérateur à l’autre. Mais la facture globale sera tout de même plus salée.

« Je suis surpris que les gens ne s’y intéressent pas plus », commente d’emblée Fabrice Coquio, président d’Interxion France, opérateur clé de datacenters sur le marché français, pour qui l’électricité représente entre 20 % et 40 % du coût de la facture. « Ces dix dernières années, les taxes de l’État ont significativement augmenté », rappelle-t-il, à tel point que la France ne propose plus le prix du KWh le plus favorable en Europe.
Chez Interxion, des clauses contractuelles stipulent que, jusqu’à 5 % d’augmentation des prix de l’énergie, les coûts restent stables. « Au-delà de 5 %, la facture augmente », précise Fabrice Coquio. Et ce sera le cas en 2022 chez Interxion, conséquence de la hausse des frais de l’État et du coût de l’électron, pointet-il. « On essaie de les limiter au plus près des clients », assure Fabrice Coquio, évoquant une augmentation qui « ne sera pas de 15 % ».

Augmentation également prévue chez Thésée Datacenter, un autre opérateur de datacenter nouvellement arrivé dans la région parisienne. La hausse, « on la subit à plein », explique son fondateur Eric Arbaretaz. Les nouveaux contrats en 2022 afficheront des coûts énergétiques supérieurs à ceux de cette année, comme ce sera le cas pour ses gros clients actuels, comme HPE ou encore Renault (à qui Thésée a racheté l’un de ses datacenters), même si la hausse sera quelque peu amoindrie par rapport à l’augmentation réelle.

Le son de cloche ne sera pas différent chez Webaxys, qui opère plusieurs datacenters en Normandie. « Depuis dix ans, nous avons absorbé les augmentations, mais là nous ne pouvons plus, explique Emmanuel Assié, son fondateur et président. La hausse que nous allons subir en tant qu’opérateur est de l’ordre de 22 %. »
Si la société a encaissé les pourcentages d’augmentation réguliers depuis des années, sans répercussion, cette hausselà ne s’insère plus dans son modèle car les enjeux financiers sont ici clés.

« UNE PRIME AUX GROS »

Au-delà de leur puissance financière, les plus gros opérateurs de datacenters, ceux ayant une consommation particulièrement importante, ont aussi la possibilité de prétendre au statut d’entreprises ou de sites électro-intensifs. Être éligible à ce statut garantit une aide de l’État (un tarif préférentiel du MWh) qui n’est pas mineure et assure un levier financier supplémentaire. Ce que les plus petits, non éligibles, ne peuvent pas atteindre.

Et c’est aussi là que le bât blesse pour Emmanuel Assié (Webaxys). Il y voit là « un allègement des taxes pour les datacenters à grande échelle qui déstabilise la concurrence car elle oppose les grands aux petits ». Alors que ceux qui en bénéficient « ne sont pas tous souverains », ajoute-t-il. Pour Fabrice Coquio, c’est aussi une histoire de capacités d’anticipation.
Avec le temps, les plus gros acteurs, comme Interxion (295 datacenters dans le monde, 110 en Europe), sont devenus de véritables traders en énergie et ont pu avoir un coup d’avance grâce à un outillage et des services de prédictibilité ‒ prédictions qu’ils reportent d’ailleurs auprès de leurs clients ‒ qui leur ont permis d’anticiper et de se préparer.
Les acteurs plus petits, reconnaît-il, ne sont pas outillés pour mesurer, anticiper et se positionner financièrement pour absorber ces augmentations. « Ils sont dans une situation critique », car ils hébergent aussi des clients de taille plus petite, très sensibles au prix.

UNE INVITATION À LA SOBRIÉTÉ NUMÉRIQUE

Pourtant, cette répercussion sur la facture finale pourrait aussi avoir un effet sur les comportements des clients. Fabrice Coquio pense que les entreprises vont de plus en plus demander à connaître leur structure de coûts et quantifier leur consommation et la part d’énergie verte apportée par l’opérateur.

Ces mesures pourraient aussi servir aux entreprises de « révélateur de leur efficience énergétique », alors que nombreuses sont celles qui ont pris des engagements en matière d’éco-responsabilité et de décarbonation de leur activité. « Quand on commence à payer, on devient très vert », lance-t-il. Ses clients lui demandent en effet de plus en plus de justifier des achats de certificats verts. Il faut dire que les opérateurs travaillent à améliorer leur performance énergétique et affichent des indicateurs d’efficacité (PUE) et des engagements, suivis par les clients.

Webaxys, de son côté, qui a déjà informé ses clients dans un courrier de l’alourdissement de leur facture, fait aussi campagne et oriente ses clients vers la sobriété numérique, les invitant à concevoir différemment leur application et leur infrastructure. « Finalement, l’augmentation [du prix de l’électricité, NDLR] est moins importante, l’enjeu est ici de comprendre que le cloud n’est pas une poubelle », témoigne-t-il. Même si cela nécessite évidemment un changement culturel que toutes les entreprises ne sont pas encore prêtes à entamer. En la matière, Thésée Datacenter, qui par ailleurs bénéficie des dernières technologies en la matière dû à son arrivée récente sur le marché, accompagne aussi ses clients à l’aide d’un jumeau numérique pour mieux évaluer les méthodes de conception des clients.

Mais finalement, cette augmentation pourrait aussi avoir un effet collatéral inattendu : certaines entreprises pourraient en effet lorgner ailleurs  et retirer leurs applications de France, quitte à sacrifier une partie de la très recherchée souveraineté. « Côté hébergeurs, on peut s’inquiéter des choix qui pourraient être pris par les clients pour ne pas subir cette hausse des prix. Par exemple, l’hébergement dans des pays étrangers ou chez un grand fournisseur de cloud public. Cela pourrait à la fois impacter économiquement les hébergeurs français en freinant l’acquisition de nouveaux clients, mais aussi la sécurité et la souveraineté des données des entreprises hébergées », pense Thomas Lanaute, directeur des ventes en Europe Continentale de BSO Network, un spécialiste de la connectivité.

DSI, préparez-vous bien à l’impact…