L’ innovation technologique à l’origine des nouveaux vaccins ARN messager contre la Covid-19 annonce un nouveau paradigme industriel.

Par Antoine Gourévitch, directeur associé senior, BCG
et Arnaud De La Tour, cofondateur d’Hello Tomorrow

En lieu et place d’un virus atténué ou inactivé, les scientifiques, appuyés par l’émergence de nouvelles technologies, injectent dans nos cellules les instructions génétiques nécessaires à la fabrication des antigènes spécifiques du coronavirus. En reproduisant ainsi les procédés naturels de la défense immunitaire, l’ARN messager permet au patient de créer lui-même son vaccin.

En rupture avec les méthodes traditionnelles, ce processus d’innovation reprend les procédés de la nature et les modélise. C’est le « Nature Co-design ».

Plus question ici d’exploiter notre environnement en l’épuisant, mais de s’en inspirer pour co-concevoir les matières premières ou les produits dont nous avons besoin.
Ce « partenariat avec la nature », à la croisée des chemins de la biologie et des nouvelles technologies, peut résoudre l’inextricable compromis entre rentabilité et soutenabilité.

À l’heure où toutes les entreprises ont les yeux fixés sur leur transformation digitale, le Nature Co-Design ouvre une nouvelle ère industrielle dans laquelle la nature devient un levier d’innovation dans la santé, mais aussi dans tous les secteurs.

Ce n’est pas de la science-fiction. D’ores et déjà, des partenariats entre des start-up et des grandes entreprises brisent les codes de production, à l’instar de celui entre LanzaTech, Total et L’Oréal pour fabriquer du plastique à partir des émissions carbones.
De jeunes pousses comme Memphis Meats, spécialiste de la viande cellulaire, qui a levé 160 M$ début 2020, attirent les investisseurs.
D’ores et déjà, le ciment se fabrique à partir de micro-organismes et l’énergie par fusion nucléaire.
Plus spectaculaire et emblématique encore, le Nature Co-Design offre une solution alternative aux engrais azotés chimiques jusqu’ici indispensables pour répondre à une demande alimentaire mondiale exponentielle, mais dévastateurs pour notre environnement.
Des entreprises comme Pivot Bio ou Joyn Bio, une joint-venture entre Ginkgo Bioworks et Bayer, parviennent à fixer l’azote dans les cultures céréalières en reproduisant la capacité naturelle des microbes à convertir l’azote de l’air grâce à la biologie combinée aux technologies de l’apprentissage automatique et de la modélisation informatique.

Dans notre dernier rapport réalisé avec Hello Tomorrow, organisation mondiale des start-up de la deep tech, nous estimons à 40 % du PIB mondial l’impact économique du Nature Co-design. Selon nos estimations, les investissements atteignaient plus de 60 Md$ en 2020 et pourraient tripler à 200 Md$ en 2025.

À l’heure où les entreprises gardent les yeux fixés sur leur transformation digitale, cette nouvelle vague d’innovation industrielle portée par les progrès rapides des nouvelles technologies – comme la biologie moléculaire ou encore la science des matériaux – mérite toute leur attention. L’approche deep tech y jouera un rôle central.

Entrer dans l’ère du Nature Co-Design exige de changer de paradigme, en bouleversant les chaînes de valeur, les modes de financement et les modèles de développement.
Plus que jamais, les leaders industriels doivent élargir leur écosystème, apprendre à travailler avec les start-up innovantes et se rapprocher de la recherche scientifique.
Microsoft a ainsi constitué une équipe de biologistes à Cambridge pour travailler sur le stockage d’information dans l’ADN et le calcul biologique.

Derrière la révolution digitale se cache une révolution industrielle dont on commence à peine à prendre la mesure. Face au rythme accéléré de l’innovation technologique, les dirigeants ont tout intérêt à se saisir aujourd’hui des enjeux d’un processus d’innovation et d’une ingénierie combinant les technologies de pointe et les sciences du vivant.
La nouvelle association entre la nature et l’homme ouverte par le Nature Co-Design invite également au débat sur ses enjeux éthiques, impliquant, au-delà des acteurs économiques, les institutions et la société.