Gouvernance
L’avenir numérique de l’Europe ne se construira pas en silos
Par La rédaction, publié le 27 mai 2026
La souveraineté numérique ne se décrète pas derrière des murs européens. Elle se gagne dans les dépôts open source, les communautés de développeurs et les écosystèmes mondiaux où se fabriquent déjà les futurs champions de l’IA et du logiciel.
Par Mike Linksvayer, Vice-président chargé de la politique développeurs, GitHub
L’Europe veut sa souveraineté numérique. Mais le chemin pour y parvenir ne passe pas par la reconstruction des infrastructures d’hier. Il passe par les écosystèmes ouverts et mondiaux où naissent encore aujourd’hui les entreprises dominantes de demain.
L’élan qui sous-tend actuellement la volonté européenne de souveraineté numérique se comprend aisément. Le raisonnement est le suivant : nous avons raté la vague précédente, nous dépendons trop fortement d’infrastructures conçues ailleurs, et nous devons corriger cela. C’est un diagnostic historique recevable. Mais c’est un mauvais guide pour préparer l’avenir. La vérité, plus inconfortable, est que presque tout le débat sur la souveraineté reste tourné vers le passé. Il s’organise autour de couches mûres de la pile numérique – infrastructures hyperscale, systèmes d’exploitation, logiciels d’entreprise – comme si l’avantage de demain allait se jouer dans des marchés déjà structurés, saturés et soumis à une concurrence féroce.
Changer de prisme
Ce ne sera pas le cas. L’écrasante majorité de la richesse et des capacités futures sera créée dans des technologies et des modèles économiques qui ne rentrent pas encore nettement dans les catégories existantes. Tout simplement parce que les progrès de l’IA et des sciences rendent possible une intégration étroite autour des résultats, tout en dissociant simultanément les composants pour les réutiliser et les recombiner. Ce nouveau paradigme ouvre ainsi la voie à de nouvelles formes de coordination entre les marchés industriels, grand public et professionnels. Débattre du contrôle des infrastructures d’hier alors même que ces nouvelles catégories se définissent ailleurs n’est pas une stratégie de souveraineté. C’est une diversion.
La prochaine vague ne se gagnera pas en silos
La prochaine génération d’entreprises dominantes – celles qui compteront en 2040 comme les géants actuels comptent aujourd’hui – ne naîtra pas dans des silos. Elle se construira dans des écosystèmes. Et l’open source mondial est l’un des mécanismes les plus puissants que l’humanité ait conçus jusqu’à présent pour bâtir rapidement de tels écosystèmes. Il réduit le coût de l’expérimentation, accélère le rythme auquel les idées se combinent et se renforcent, et permet à de nouvelles entreprises d’atteindre une taille significative plus vite que ne le permettrait n’importe quelle alternative fermée ou limitée à un cadre national.
Des leçons à tirer du passé
Ce n’est pas une hypothèse théorique. C’est observable dans toutes les grandes plateformes logicielles des deux dernières décennies. Pour l’Europe, la question n’est pas de savoir si les écosystèmes comptent, mais si elle choisit d’en être l’un des moteurs clés. Recréer les champions d’hier sur les marges d’aujourd’hui ne permettra pas d’obtenir une souveraineté significative demain.
Dupliquer est la mauvaise stratégie
L’Europe peut prendre la tête de l’innovation de demain – mais cela suppose de faire d’autres paris. Une collaboration ouverte et mondiale permet aux talents et aux capitaux européens de se concentrer sur les domaines émergents où le jeu reste ouvert, plutôt que de passer la prochaine décennie à dupliquer des infrastructures de base qui existent déjà et qu’aucun modèle économique durable ne rend moins coûteuses lorsqu’on les reconstruit à partir de zéro. Chaque euro et chaque heure d’ingénierie consacrés à cette duplication sont un euro et une heure qui ne servent pas à bâtir le prochain niveau d’innovation.
L’interdépendance est le moteur de l’accumulation de l’innovation
Il existe toutefois une version de l’argument de souveraineté qui, elle, regarde vraiment vers l’avenir. Elle part d’un constat simple : c’est l’interdépendance qui permet à l’innovation de se cumuler et de s’accélérer. Les entreprises technologiques américaines n’ont pas prospéré en construisant tout elles-mêmes. Elles ont réussi parce qu’elles ont accepté de s’appuyer sur les meilleurs intrants disponibles à l’échelle mondiale – des meilleurs talents aux logiciels open source, en passant par des chaînes d’approvisionnement et des composants qu’elles ne contrôlaient pas – puis d’aller plus vite que les autres à partir de cette base. Leur avantage ne venait pas du contrôle, mais de la liberté d’accéder aux meilleurs apports du monde et de concentrer leurs efforts sur la découverte de ce qui viendrait ensuite.
Connecter et non contrôler
Dans les marchés logiciels modernes, l’échelle vient moins du contrôle que de la connexion. Pour des économies riches en talents et en capitaux, participer à des écosystèmes logiciels partagés n’est pas une dépendance. C’est un levier. C’est ce qui permet à un nombre relativement restreint de personnes talentueuses, au sein d’une entreprise relativement petite installée dans n’importe quelle ville européenne, de construire quelque chose que le monde entier utilise – et paie.
Autrement dit, l’objectif devrait être de créer les conditions dans lesquelles les entreprises européennes deviennent celles qui conçoivent les logiciels dont tout le monde, partout, choisit de dépendre. Cela suppose d’investir dans les communautés de développeurs, dans la participation à l’open source, dans les institutions de recherche qui les alimentent. Cela suppose aussi de faire partie d’un environnement politique – de la mobilité des talents à l’intégration des marchés – qui permette aux nouvelles entreprises de croître sans être réglementées jusqu’à l’insignifiance avant même d’avoir atteint une taille critique. L’Europe possède cette capacité. La vraie question est de savoir si ses décideurs passeront la prochaine décennie à regarder en arrière, vers ce qui n’a pas été construit, ou s’ils feront en sorte que le monde entier dépende de ce que l’Europe construira ensuite.
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