Gouvernance
Open source : Bruxelles cherche des idées et des euros
Par Laurent Delattre, publié le 12 janvier 2026
La Commission européenne veut faire de l’open source un actif stratégique d’autonomie numérique. Elle lance un « Call for Evidence » qui doit alimenter une future communication autour des écosystèmes numériques ouverts européens, mais également le futur Cloud & AI Development Act. En toile de fond, la nécessité d’une approche industrielle, coordonnée et mesurable des écosystèmes ouverts européens.
La Commission européenne lance en ce début d’année 2026 un appel à contributions (et une recherche de preuves) qui servira ensuite à élaborer et affiner une nouvelle stratégie open source européenne. Cette consultation, ouverte pendant quatre semaines, doit nourrir une communication prévue au premier trimestre 2026, sans volet législatif ni étude d’impact.
L’objectif est de mettre au point un plan d’action et un engagement de la part des différents acteurs du numérique pour que l’Open Source devienne un pilier de la souveraineté numérique européenne. La Commission européenne est notamment en quête de propositions de financement, de retours d’expérience et de constats sur les forces et fragilités des infrastructures open source.
Cette initiative vise également à répondre au dernier rapport de la Linux Foundation qui dénonçait, en septembre dernier, un sous-investissement structurel de l’Europe dans l’open source, en particulier dans la maintenance et la sécurité des briques critiques.
Poids et rôle de l’Open Source en Europe
Depuis plusieurs années, les organisations qui opèrent des briques critiques de l’open source – en particulier les registres publics de dépendances et les services associés – alertent sur un déséquilibre structurel : ces infrastructures servent des milliards (voire davantage) de téléchargements chaque mois, largement tirés par des usages à l’échelle industrielle, alors qu’elles restent souvent financées par un assemblage fragile de dons, subventions et sponsorings limités dans le temps, ce qui complique la planification et l’investissement dans la résilience, le staffing et la sécurité de la supply chain logicielle.
Dans le même temps, une partie de l’écosystème ouvert plaide pour des mécanismes de financement public-privé à l’échelle européenne, dont la proposition d’un EU Sovereign Tech Fund, en s’appuyant sur des précédents nationaux, comme le Sovereign Tech Fund allemand. Cette revendication s’appuie aussi sur les travaux cités par la Commission européenne (et datant de 2021), qui estiment qu’environ 1 milliard d’euros d’investissements OSS (Open Source Software) réalisés par des acteurs de l’UE ont produit un impact économique évalué entre 65 et 95 Md€, et qu’une hausse 10 % des contributions pourrait générer un surcroît de PIB mesurable (de 0,4 à 0,6 % du PIB européen). L’open source n’est plus seulement un modèle de développement, mais un « bien public » qui irrigue l’économie numérique.
Ce que propose Bruxelles et pourquoi maintenant
La Commission a donc ouvert une initiative « Call for Evidence » pour encourager « des écosystèmes numériques ouverts européens ». Elle vise à définir une stratégie non législative pour renforcer l’usage, le développement et la réutilisation des actifs numériques ouverts, avec un calendrier prévu au premier trimestre 2026 pour l’adoption d’une communication cadre.
La Commission rappelle que 70 à 90 % des lignes de code modernes reposent sur des composants open source et que l’UE dépend encore largement de fournisseurs non européens, qui soulèvent des risques croissants de souveraineté et de sécurité. Elle veut faire de l’open source un levier pour réduire la dépendance européenne aux acteurs américains. L’enjeu n’est pas uniquement de « consommer » de l’open source pour réduire des coûts, mais de sécuriser et d’entretenir un socle industriel devenu indispensable.
Surtout, Bruxelles élargit le périmètre au-delà du logiciel « classique ». L’initiative vise des secteurs critiques où l’open source devient une brique de souveraineté : technologies Internet, cloud, IA, cybersécurité, open hardware, et applications industrielles (automobile, manufacturing). Elle souligne aussi l’explosion des modèles d’IA ouverts comme illustration de cette « emprise » de l’open source dans les piles technologiques contemporaines.
Enfin, la Commission présente cet appel comme complémentaire au futur Cloud and AI Development Act, annoncé en parallèle et qui devrait à termes structurer un volet « infrastructures » de la stratégie industrielle européenne sur le cloud et l’IA : un texte législatif attendu au premier semestre 2026, visant à accélérer le déploiement de capacités de datacenters durables en Europe et à combler le déficit d’offres de calcul cloud/IA hautement sécurisées « made in EU » pour des cas d’usage critiques, tout en apportant davantage de clarté et de critères communs sur ce qui peut être considéré comme une offre cloud « souveraine » sur le marché européen. Dans les documents de cadrage déjà publiés, Bruxelles indique vouloir mobiliser des initiatives publiques et privées sur l’ensemble de la chaîne de valeur (des processeurs et accélérateurs aux technologies de refroidissement, jusqu’aux briques logicielles), avec en parallèle l’idée d’installer des « AI Gigafactories » dédiées à l’entraînement de très grands modèles, en complément des AI factories adossées au réseau EuroHPC, et d’introduire des critères minimaux applicables aux services cloud proposés en Europe. Un signal qui, côté DSI, pourrait se traduire à terme par un durcissement (ou au minimum une harmonisation) des exigences d’achat et d’éligibilité pour certaines catégories de charges de travail.
Enjeux concrets et leviers envisagés
Bruxelles veut donc désormais (enfin ?) passer du soutien ponctuel à une approche systémique : encourager les contributions et l’adoption dans le secteur public, soutenir des modèles économiques durables pour mainteneurs et startups, et investir dans des infrastructures de confiance (hébergement, registres, services de maintenance) afin d’éviter que la valeur créée en Europe profite principalement à des acteurs extérieurs.
Des rapports récents montrent une adoption large, mais une maturité organisationnelle inégale, avec trop d’organisations qui consomment sans contribuer, ce qui fragilise la pérennité des projets critiques.
Un premier pas, mais vers quoi ?
Le principal risque est que des mesures de financement sans gouvernance adaptée créent des effets d’aubaine ou une bureaucratie lourde. Une bonne exécution exige des mécanismes transparents, indépendants et orientés communauté, ainsi qu’un partage clair des responsabilités entre États, industrie et institutions européennes. Par ailleurs, la mise en œuvre devra concilier sécurité (et donc des exigences réglementaires), ouverture, et flexibilité pour ne pas étouffer l’innovation.
Reste que cette initiative européenne pourrait enfin marquer un tournant tant attendu : transformer l’Open Source en bien public numérique soutenu par des instruments financiers et des politiques d’adoption. Alors que la géopolitique impacte désormais lourdement l’agenda des DSI, le sujet est désormais ouvertement sur la table. Son succès dépendra de l’équilibre entre financement, gouvernance communautaire et capacité à convertir les contributions en produits compétitifs européens. Ce qui imposera aussi aux différents acteurs de l’open source européen de trouver un peu plus d’harmonie et de coordination sinon quoi l’initiative se transformera en un catalogue supplémentaire de bonnes intentions sans effets concrets.
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