IBM connaît sa plus grosse restructuration et son plus important virage stratégique depuis Lou Gerstner et sa volonté de faire de Big Blue une société de services. L’entreprise se divise en deux pour mieux abandonner l’infogérance à son triste destin…

Depuis les années 2000 et la refondation imaginée par Lou Gerstner, les services représentent plus de 60% des revenus d’IBM. Mais cette activité a historiquement toujours eu deux visages : GBS et GTS.

Global Business Services (GBS) intervient sur les couches organisationnelles, l’efficacité opérationnelle, la transformation numérique des entreprises. Ce business est en forte croissance portée par le cloud qu’il soit privé, hybride ou public (avec IBM Cloud). Elle s’est vue enrichie avec l’acquisition de Red Hat

Global Technology Services (GTS) regroupe différentes activités dont deux sont dans le collimateur depuis plusieurs années : les services de maintenance et surtout les services d’infogérance (Strategic Outsourcing et Managed IT Infrastructure Services). Cette activité, bien que rentable pour IBM, est en décroissance notamment depuis la montée en puissance du cloud public et des approches hybrides. Elle contribue pour environ 25% du chiffre d’affaires global d’IBM.

Chronique d’une mort annoncée

Depuis les années 2000, IBM a pris une habitude : couper les branches en perdition. En 1999, Big Blue abandonnait sa division réseau à Cisco. En 2004, c’est la division PC qui était vendue à Lenovo. En 2014, la division « serveurs x86 » connaissait le même sort, suivie de près par la division stockage en 2015, toutes deux elles aussi cédées à Lenovo. En 2019, une bonne partie des actifs logiciels d’IBM était vendue à HCL.

Une tradition qui se poursuit désormais avec Arvind Krishna qui a succédé à Gini Rometty en avril dernier. Ce dernier avait immédiatement annoncé vouloir engager IBM dans une période de croissance. Et sa première grande décision est donc de scinder son entreprise pour mieux se séparer d’une division promise à des temps difficiles.

Il s’agit bien d’un abandon

Arvind Krishna annonce en effet dans un blog la division d’IBM en deux entités indépendantes et autonomes. La première garde le nom IBM et toutes les activités à fort potentiel. La seconde, pour l’instant dénommée NewCo en attendant qu’un nom officiel lui soit attribué, regroupe toutes les activités de services d’infogérance, activités en déclin depuis quelque temps déjà.

La séparation est clairement expliquée par le graphique ci-dessus. NewCo hérite des activités qui dégagent le moins de marges. Avec 4600 clients dans 115 pays, NewCo représente un chiffre d’affaires annuel de 19 milliards de dollars et va hériter de 90 000 employés sur les 352 000 que compte à l’heure actuelle IBM. La séparation sera effective dans un an, en décembre 2021.

Arvin Krishna a beau expliquer que « NewCo a un brillant avenir en tant qu’entreprise indépendante », « qu’elle est leader dans son secteur » et que « les deux sociétés continueront de partager un lien fort, puisque NewCo demeurera le partenaire privilégié d’IBM en matière d’infrastructure », personne n’est vraiment dupe et tout le monde comprend bien que l’objectif est une nouvelle fois de se séparer à terme d’une branche qui freine la croissance de Big Blue.

« Il est impératif que nous demeurions tous pleinement engagés dans notre mission d’aider nos clients et que nous continuions d’agir comme un seul IBM » explique Arvin Krishna mais en limitant finalement cette vision sur le court terme. Car ce qui ressort avant tout de sa démonstration c’est que « IBM s’est toujours transformée pour mieux aider ses clients à passer d’une ère technologique à l’autre ». « Avec des ressources libérées, nous continuerons à former des partenariats stratégiques comme nous l’avons fait récemment avec Tech Mahindra, Adobe et Schlumberger » explique-t-il avant d’ajouter que « Pour donner vie à nos ambitions, nous devons aussi sans relâche faire avancer la création d’une culture qui encourage l’apprentissage, la franchise, la curiosité, la rapidité et l’innovation, bref une croissance et un état d’esprit entrepreneurial ».

Tout pour le cloud hybride

Autrement dit, IBM lâche bel et bien ses activités d’Infogérance, les laissant planer de leurs propres ailes, pour se focaliser sur le cloud hybride, une opportunité de marché évaluée à 1 000 milliards de dollars par Arvind Krishner. Et dans ce nouvel IBM imaginé par l’actuel CEO, Red Hat joue un rôle clé, ce qui n’est guère surprenant puisqu’il est aussi le grand instigateur du rachat de la marque au chapeau rouge pour 34 milliards de dollars en 2019. « L’acquisition de Red Hat nous a permis de construire une plate-forme cloud hybride ouverte et sécurisée qui s’étend sur tous les lieux où nos clients font de l’informatique : sur site, dans des environnements cloud publics privés et publics.   C’était la première étape majeure pour saisir cette opportunité et soutenir tout ce qui a suivi » écrit Arvind Krishner. Et de mettre en avant les nouvelles offres phares d’IBM, les fameux Cloud Paks, justement largement basés sur les technologies Red Hat.

Il sera intéressant de surveiller l’évolution des deux entreprises et d’observer jusqu’à quel point le CEO va réussir à insuffler sa nouvelle culture à une structure « IBM » certes allégée mais qui va conserver quand même plus de 260 000 employés de l’actuel IBM…

Un double parallèle avec HPE

Difficile de ne pas tracer de parallèle entre les actions d’IBM aujourd’hui et celles de Hewlett Packard en 2014.
Rappelons en effet que Hewlett Packard avait également choisi l’option du split des activités à l’époque pour dissocier ses activités de « constructeurs de PC et d’imprimantes » (division devenue HP Inc) de ses activités d’ « infrastructures et services » (division devenue HPE). Les deux entreprises n’ont désormais plus aucune réelle relation.
Autre similitude, l’entreprise HPE s’est elle aussi séparée dès 2016 (2 ans à peine après le split) de sa division Infogérance et services qui a fusionné avec CSC. Là encore l’objectif était de pouvoir continuer d’accélérer sans frein sur le cloud hybride.