Nous y voilà ! Non, je ne vais pas vous parler du Covid-19, toutes les actualités IT ou presque y font déjà allusion. Ni même du provisionning qu’il a fallu faire. Je vais vous parler du fléau de ces deux dernières semaines… de la contradiction la plus sublime qu’il m’ait été donné de voir depuis quelques années… du rêve, du Graal qui devient réalité, puis un enfer… Roulement de tambour… Oui, je vous parle du télétravail et de ses conséquences !

On rembobine ? Il y a quinze jours, au-delà de la crise sanitaire qui se profilait, une grande partie de la population commençait à télétravailler. Si vous voulez sauter au jour 15, je vous invite à visionner l’excellente vidéo de Laura Calu et je suis sûr que vous vous y reconnaîtrez tous… enfin ceux qui ont des enfants.

Mais si je rembobine au jour 1, ça donne quoi dans votre entreprise, chez vos collaborateurs, dans vos équipes ? Et vous-même ? Voilà ce qu’il s’est passé chez moi.

Jour 1. J’ai ramené mes deux écrans du bureau, et je me suis mis royal sur la grande table du salon. Il m’a bien fallu quelques heures pour me sentir bien à l’aise. Et j’ai pu commencer à travailler. Enfin non, pas vraiment, la première conf call avec les airpods dans les oreilles c’est mort, on oublie. Mais la journée fut courte. On dépile les mails et surtout, le soir, on récupère les enfants (bac et brevet : le combo 2020) puisque l’internat n’en veut plus, et on mange des pâtes.

Jour 2. On savoure le café à la maison, et les ennuis commencent. Les deux enfants ont besoin d’installer des applications pour les profs, prennent des cours en ligne et, là, la promiscuité (pas celle dont parle Coluche) entre en jeu.
Je me rends compte que si le confinement dure, il va me falloir oublier la table du salon. Ce n’est pas une zone propice : trop près du mixeur pour préparer la soupe, trop près de la télé qui diffuse BFM. Va falloir trouver un plan B. D’ailleurs ce soir, c’est riz (et sur Netflix aussi).

Jour 3. Les enfants sont stabilisés et on commence sérieusement, avec les collègues, à comparer nos espaces de travail respectifs. On partage nos installations, nos difficultés et, sans surprise, les premières jérémiades se font sentir : on a tous eu un jour 2 difficile, un jour de rodage, un jour où chaque membre de la tribu a revendiqué son territoire de télétravail.
Moi, autant au bureau je suis le mâle Alpha, autant à la maison avec un bac-boy et un brevet-boy, je dois m’incliner et faire le dos rond. Et ce soir, c’est moi qui cuisine les pâtes.

Jour 4. C’est le premier vrai jour de collaboration efficace avec les collègues. Nous avions mis en place quelques réunions Teams – et malheureusement ce début de semaine aura été laborieux pour Microsoft – et nous suivons le rythme des réunions quotidiennes et hebdomadaires instaurées avec les équipes. Tout en se disant bien que ce serait plus sympa « dans la vraie vie ». Devant autre chose que des pâtes ou du riz…

Jour 5. La plupart des collègues de la DSI sont en télétravail, et c’est pareil dans les autres directions métiers.
Un sentiment injuste m’envahit. Depuis des années, des mois, des semaines, nous nous évertuons à mettre en place des services toujours plus efficaces, modernes pour, au final, lorsque l’on demande des budgets, on nous explique que « ce n’est pas important ».
On se met en quatre pour faire des choses innovantes avec un coût limité, et personne ne nous en remercie… Mais, miracle en ce jour 5, sans que nous n’ayons rien fait d’exceptionnel, beaucoup de messages arrivent pour nous remercier de pouvoir travailler à la maison comme au bureau, avec un VPN qui fonctionne « super bien » – Wow ! -, des visioconférences Teams qui sont « super ». Je ressens toutefois un peu le syndrome de l’imposteur : on n’a rien fait de spécial, « business as usual »… Mais, au final, tout le monde est content, et mes managers et moi ne boudons pas notre plaisir. Mais, ce soir, devant le riz, point ne souris.

Semaine 2. La première semaine est passée sans trop d’encombres. La suivante sera moins drôle. Sans rentrer dans le détail, nous devons adapter l’organisation IT à celle de l’entreprise. Mais le télétravail continue. Un petit groupe avec les RH s’est formé pour établir les règles de fonctionnement en télétravail, les « Do & Don’t », pour permettre aux salariés de travailler dans de bonnes conditions. Et sans aller jusqu’à leur conseiller de varier leur alimentation.

Et alors ? Au final, les avis sont plutôt unanimes : le télétravail c’est bien quand on en a envie, mais quand c’est cinq jours par semaine, en confinement, avec la famille et néanmoins les impératifs de travail, il est difficile de tenir…
Les échanges que j’ai eu avec mes collègues me laissent à penser que, post-crise Covid-19, bon nombre de salariés vont en revenir.
Ce qui apparaissait comme un Graal, comme un critère différenciant en termes d’attractivité pour un job, n’est au final plus du tout perçu de la même façon. Nous nous étions lancés avec les IRP dans un accord pour permettre aux salariés de pouvoir télétravailler une journée par semaine.
Sans que cela soit remis en question, l’envie est nettement moins forte dans mes équipes, jusqu’à parfois provoquer un retour arrière sans équivoque : « Mathieu, tu sais, la demande de télétravail que je t’ai faite, ben en fait je suis plus trop sûr… ».

Comme quoi rien ne remplace la relation de proximité, le non-verbal, l’acuité visuelle, le silence que finalement on trouverait à un open space, et les odeurs suaves de la cantine…
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Par Mathieu Flecher, DSI d’une entreprise industrielle française
Mathieu Flecher est le pseudonyme d’un DSI bien réel

Tribune écrite fin mars et publiée dans le numéro 2249 daté avril du magazine IT For Business.