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Avec le « vibe copying », l’IA ébranle l’hégémonie d’Adobe et de Microsoft Office…
Par Laurent Delattre, publié le 15 octobre 2026
En trois semaines, un développeur d’Atlanta et une poignée d’indépendants ont publié, à grand renfort d’agents IA, des répliques gratuites de Photoshop, Premiere, Word, Excel ou AutoCAD : l’ère du « vibe copying » est née ou, comme dirait Yoda, « commencé, la guerre des clones a ». Encore loin des originaux, ces photocopies applicatives soulèvent néanmoins déjà d’épineuses questions juridiques et invitent éditeurs comme DSI à se demander ce qui protège encore un logiciel.
«Le logiciel a vécu. » La sentence est signée Brandon Thomas, ingénieur passé par Square puis patron de Storyteller.ai. Elle s’accompagne d’une fanfaronnade qui en dit long sur un phénomène récent mais bien réel : « Je viens de recréer Photoshop d’une traite. En entier. » Derrière la provocation, un fait avéré.
Depuis la fin septembre, ce développeur d’Atlanta publie sur GitHub, sous la bannière de son studio ArtCraft, des réimplémentations « en salle blanche » (« clean room design » en anglais, autrement dit recréer un logiciel sans consulter son code source) des logiciels phares d’Adobe, de Microsoft, d’Autodesk, d’Avid et de Figma. Des clones écrits en Rust avec l’aide de Claude Opus 5.5. Et il est loin d’être seul.
Après le « vibe coding », voici donc le « vibe copying ». Ce nouveau sport numérique consiste à confier à des agents de codage une tonne de captures d’écran, la documentation publique et le comportement observé d’un logiciel commercial, puis leur demander d’en produire un double fonctionnel.
Sur le fond, l’idée n’a rien de nouveau. En 1984, Phoenix Technologies a défrayé la chronique en vendant un BIOS compatible IBM conçu en salle blanche qui allait permettre, dans la foulée, l’émergence des « PC compatibles ». Autre exemple, Photopea imite Photoshop dans un navigateur depuis 2013. Et WPS Office a repris le fameux ruban de Microsoft depuis des années.
Non, ce qui est vraiment nouveau, c’est le coût et la cadence avec lesquels ces « clones » sont réalisés ! Là où il fallait des équipes et des années, un ingénieur aguerri pilotant une flotte d’agents IA aligne désormais une suite entière en quelques semaines !
Il n’en fallait pas davantage pour mettre en émoi les marchés, les créatifs et, forcément, les services juridiques de Microsoft, Adobe et consorts…
Treize clones en trois semaines
Le dépôt GitHub de PhotoCraft, le clone de Photoshop signé ArtCraft, a été ouvert le 30 septembre dernier. Puis sont venus VectorCraft (Illustrator), FilmCraft (Premiere), LightCraft (Lightroom), PdfCraft (Acrobat Pro), EffectCraft (After Effects) et DesignCraft (InDesign). De quoi rendre dépressifs tous les chefs de produit d’Adobe !

Le mouvement s’est ensuite emballé : cette semaine, ArtCraft a ajouté à son catalogue WordCraft, GridCraft et DeckCraft, ses pendants de Word, Excel et PowerPoint, mais aussi CADCraft pour AutoCAD, SoundCraft pour Pro Tools et FigCraft pour Figma. Treize applications au total, produites en 15 jours, publiées sous licences MIT ou Apache 2.0, compilées nativement pour macOS, Windows et Linux et, pour la plupart, également exécutables dans un navigateur grâce à la technologie WebAssembly.

Et la sauce commence à prendre. Au 12 octobre, les sept dépôts des « clones Adobe » cumulaient plus de 97 000 étoiles sur GitHub, dont 50 000 pour le seul PhotoCraft, auquel plus de 150 comptes avaient déjà contribué.
La part de l’IA dans la concrétisation de ces photocopies logicielles n’a rien d’anecdotique : selon les relevés de contribution analysés par le blog Mad Robot, Claude Opus 5.5 apparaît comme coauteur d’environ 77 % des modifications (« commits ») des sept applications, le reste provenant pour l’essentiel d’autres modèles Claude, de Codex et de GitHub Copilot. Pas de codage humain dans la boucle… Que du prompt.
Un phénomène en passe de devenir viral
Aussi récent soit-il, le vibe copying inquiète déjà Wall Street. Le 13 octobre, Stephen Bersey, responsable de la recherche technologique américaine de HSBC, a abaissé sa recommandation sur Adobe d’« achat » à « conserver », ramené son objectif de cours de 310 à 267 dollars et rogné d’environ 1 % ses prévisions de chiffre d’affaires, au nom d’un risque d’image et d’une possible fuite des utilisateurs amateurs.
Pour justifier cette opération de photocopie massive, Brandon Thomas explique avoir buté « une fois de trop » sur les frais de résiliation d’Adobe. Ça sent le règlement de comptes. Le sujet est d’autant plus sensible que l’éditeur a accepté cette année de verser 150 millions de dollars pour solder une plainte fédérale de 2024 qui l’accusait de piéger ses abonnés. Adobe a payé pour clore l’affaire, sans pour autant reconnaître le moindre manquement.
Brandon Thomas serait-il donc le nouveau Robin des Bois du numérique ? Pas vraiment. Sa démarche n’a rien de philanthropique : les applications sont certes gratuites, mais ArtCraft entend se financer en vendant des crédits d’accès à ses modèles de génération d’images et de vidéos, intégrés aux outils clones. Par ailleurs, chaque « Craft » se pilote également en ligne de commande ou via un serveur MCP (Model Context Protocol) afin d’être directement exploitable par des agents IA.
Pas de miracle, mais des perspectives
Ces clones sont-ils pour autant à la hauteur des originaux ? Évidemment pas. La promesse initiale d’une « parité à 100 % en un mois » a été ramenée à 99 % « en quelques mois ». Les fiches de présentation revendiquent pour WordCraft 87 % des commandes du ruban de Word mais 62 % de parité réelle, et pour GridCraft 89 % des commandes d’Excel et 93 % de ses fonctions de calcul, tout en reconnaissant que le tableur n’est qu’à moitié prêt pour un usage réel.
À première vue, PhotoCraft ressemble à s’y méprendre à Photoshop. À l’usage, la ressemblance s’arrête vite. Brandon Thomas concède lui-même que ses applications sont encore loin d’être prêtes pour des usages professionnels. Et les bugs sont nombreux. Le projet comptait près de 800 tickets ouverts mi-octobre. Les premiers utilisateurs déchantent : un fichier Photoshop (PSD) enregistré n’est plus tout à fait le même et l’image exportée s’en trouve abîmée, les photos brutes des appareils (RAW) sont à peine prises en charge, les pinceaux sont rudimentaires et aucun module complémentaire (plug-in) ne fonctionne. Enfin, les performances s’effondrent parfois fortement sur des commandes complexes ou exigeantes.

À l’essai, dans tous ces clones, on constate d’emblée que certaines icônes ne font rien, que l’intégration à l’OS et à l’écosystème laisse à désirer, et que tout sent finalement les plâtres trop frais. La feuille de route de CADCraft, par exemple, reconnaît qu’un DWG enregistré perd tout ce que l’application ne modélise pas. Et son auteur avoue que les fichiers produits n’ont jamais été vérifiés dans AutoCAD.
Surtout, il ne faudrait pas oublier – comme le font un peu trop volontiers les « photocopieurs » – que l’essentiel de la valeur d’Adobe ne se voit pas sur une capture d’écran. Ainsi le redoutable remplissage génératif de Photoshop tourne sur Firefly, dans le cloud, et plusieurs filtres neuronaux s’exécutent sur les serveurs de l’éditeur. La fonction Camera Raw embarque vingt ans de profils d’objectifs et de boîtiers. La science de la couleur, de l’épreuvage en quadrichromie aux nuanciers Pantone sous licence, relève autant du savoir-faire que du contrat. En vidéo, les transformations colorimétriques des caméras ARRI ou RED passent par des kits de développement que les éditeurs paient et intègrent à chaque version. Rien de tout cela ne se « devine » en observant une interface, ni même en lisant une documentation. Le vibe copying a ses limites intrinsèques.
D’un autre côté, les clones se révèlent gratuits, multiplateformes, plutôt véloces, sans abonnement aux augmentations incontrôlées et, a priori, sans cette tyrannie de l’« enshittification » à laquelle les géants américains nous ont habitués pour mieux nous refourguer leurs services. Si la compatibilité des fichiers est un jour correctement préservée, ces applications pourraient très bien servir d’alternatives pour tous les usages d’appoint ou occasionnels. Un usage appelé à devenir le quotidien de bien des utilisateurs, quand les IA agentiques génèreront pour eux tous les documents utiles.
Des clones à la pelle
Reste la tendance de fond. ArtCraft attire tous les regards, mais n’a pas inventé le genre. Dès la mi-septembre, Tenzen Studio lançait Photon Studio, un éditeur d’images gratuit (mais pas open source) pour macOS, Windows et Linux. Il ouvre et enregistre les fichiers PSD et reprend à l’identique les raccourcis clavier de Photoshop. Son auteur affirme avoir dépensé environ 2 000 dollars de jetons d’IA (sur GPT-6 Astra, Claude Fable et Codex) pour en écrire la première version. Tenzen vend déjà, à 59 dollars chacun, Light Studio et Vector Studio, ses pendants de Lightroom et d’Illustrator.

Et la liste des clones ne cesse de s’allonger à une vitesse affolante. En écrivant cet article, nous avons recensé près d’une quarantaine de logiciels « vibe-copiés ». Star des stars, Photoshop compte à lui seul plus d’une douzaine de tentatives de clonage réalisées en moins d’un mois. Parmi elles figurent PhotoSuite, qui promet une compatibilité PSD et PSB « 1:1 » et l’interface la plus proche de l’original, Patchy, de Seth Robinson, qui tourne jusque dans un navigateur, ou encore ImageFlow, Compositor et ses dérivés OmaPhoto et Xuan.
PhotoSuite illustre d’ailleurs les zones grises du genre : Ivan Kuckir, le créateur de Photopea, accuse publiquement son auteur anonyme d’avoir repris son code. Ce dernier reconnaît être parti d’une copie de Photopea, mais assure l’avoir depuis réécrite module par module.
Le phénomène du Vibe Copying déborde d’ailleurs largement de la bureautique et de la création. Les portages de jeux vidéo recompilés à grand renfort d’IA se multiplient, au point que les auteurs des portages artisanaux de Zelda et de Banjo-Kazooie sont partis en guerre contre ces « slopcomps », jugés bâclés. Et la boîte à outils REA (« Reverse Engineer Anything »), qui branche les agents de codage sur des désassembleurs comme Ghidra ou IDA, a franchi en quelques jours la barre des 100 000 étoiles sur GitHub, et en compte aujourd’hui près de 240 000… même si ses propres concepteurs se gardent bien de prétendre qu’elle clone quoi que ce soit.
Plus étonnant encore, plutôt que de chercher à tuer ces expérimentations dans l’œuf, Microsoft a choisi de les accompagner. L’éditeur a annoncé le 13 octobre la création de Xbox Labs, une petite équipe de développeurs de jeux, d’ingénieurs et de scientifiques placée sous la houlette de Scott Van Vliet, le CTO de Xbox. Dans un mémo interne, Asha Sharma, la patronne de Xbox, explique que l’initiative trouve son inspiration dans ces nouvelles tendances et tous ces projets destinés à faire tourner des jeux sur des machines pour lesquelles ils n’ont jamais été conçus. Au programme : décompilation et recompilation de titres anciens, exécution dans le navigateur grâce à WebAssembly et WebGPU, portage sur les Mac Apple Silicon et outils pour les moddeurs, que Microsoft promet de partager avec toute l’industrie. Une façon habile de reprendre la main sur un mouvement qu’il serait vain de combattre… même si Xbox Labs n’a encore annoncé ni jeu, ni outil, ni calendrier.
Le code est libre, l’interface beaucoup moins
Ces clones sont-ils légaux ? Leurs auteurs invoquent la « salle blanche » : ils assurent n’avoir jamais consulté le code des logiciels d’Adobe, seulement observé leur fonctionnement et lu des documentations publiques. Ce n’est pas une obligation légale, juste un moyen de prouver qu’on n’a rien copié. Et sur ce terrain, ils sont plutôt bien armés, du moins en Europe. En 2012, la Cour de justice de l’Union européenne a jugé que les fonctionnalités d’un logiciel et le format de ses fichiers ne sont pas protégés en tant que tels. Mieux, le droit européen autorise tout utilisateur légitime à observer et tester un logiciel, quoi qu’en disent les conditions d’utilisation d’Adobe, qui interdisent depuis 2025 de « recréer » ses produits.
Dessins et modèles, marques, parasitisme : l’arsenal des éditeurs
Le vrai point faible des clones, c’est leur ressemblance assumée avec les originaux. Car si le code est libre, l’apparence l’est beaucoup moins. Depuis mai 2025, le droit européen protège explicitement les interfaces graphiques comme des dessins et modèles. Adobe détient aussi des milliers de brevets, contre lesquels la salle blanche ne sert à rien. Les pages qui vantent des « réimplémentations » de Photoshop ou d’Excel pourraient en outre tomber sous le coup des règles sur la publicité comparative, qui interdisent de présenter un produit comme l’imitation d’une marque. En France, enfin, les éditeurs pourraient invoquer le « parasitisme », c’est-à-dire le fait de profiter indûment des investissements d’autrui. Microsoft a d’ailleurs revendiqué « des centaines de millions de dollars » investis dans son ruban.
Ironie de l’histoire : un code écrit aux trois quarts par une IA n’est que partiellement protégé par le droit d’auteur, qui exige un auteur humain. Les cloneurs pourraient donc avoir du mal, demain, à défendre leurs propres clones.
Ce que les DSI doivent en retenir
Gratuits, disponibles sur tous les systèmes, Linux compris, et pilotables par des agents, ces outils ont de quoi séduire alors que les abonnements Creative Cloud et Microsoft 365 pèsent de plus en plus lourd dans les budgets. Mais ils cumulent aussi les signaux d’alerte : fichiers parfois altérés, maturité insuffisante, code largement généré par l’IA et absence de support. Dit autrement, il est bien trop tôt pour espérer adopter de tels outils en entreprise.
Le phénomène reste néanmoins instructif. À court terme, il offre un bon argument pour négocier les prochains renouvellements de contrats. À plus long terme, il démontre que la valeur d’un logiciel se déplace désormais vers ce qu’aucune capture d’écran ne révèle, des services cloud à l’IA intégrée, en passant par le support. Mais il dessine aussi un futur où, grâce à l’IA, chacun pourra recréer un logiciel taillé pour ses propres besoins, avec uniquement les fonctions qui lui sont utiles et un degré de personnalisation qu’aucune application actuelle ne peut prétendre offrir. Ce qui promet des défis de contrôle et de conformité bien plus importants que ce que l’actuel Shadow IT ou les solutions No-Code n’ont jusqu’ici provoqué. Le vibe copying ne tuera ni Photoshop ni Excel cette année. Mais il prouve que les remparts des logiciels propriétaires se fissurent déjà et que l’IA risque de profondément redessiner le paysage des applications, y compris celles en open source, dans les années à venir.
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