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Avant Lille, retour sur le « rapport d’étonnement » du Forum InCyber au Japon et au Canada

Par Thierry Derouet, publié le 04 février 2026

Le Forum InCyber Europe 2026 se tiendra à Lille Grand Palais du 31 mars au 2 avril 2026, avec une promesse simple : sortir des mots-valises pour parler d’arbitrages. Son directeur général, Guillaume Tissier, nous raconte ce que l’international lui a appris, au Japon et au Canada, sur la perception des menaces. La cybermenace est mondiale, mais la maturité demeure locale. Et, derrière la sécurité, une question devenue centrale pour les DSI : de quoi dépend-on, exactement ?

La scène est banale, presque paisible. Une rue de Tokyo. Un vélo laissé là. Et cette idée, plus lourde qu’elle n’en a l’air : la confiance peut devenir un angle mort. Dans le récit de Guillaume Tissier, la cybersécurité commence souvent ainsi : par une habitude sociale qui tient debout… jusqu’au jour où le numérique, lui, ne respecte rien. Ni les frontières. Ni la honte. Ni la réputation.

Le Forum InCyber a grandi à Lille. Il s’est ensuite frotté à d’autres marchés : le Canada, puis le Japon. Pas pour « exporter un événement français », insiste Guillaume Tissier, mais pour reproduire une méthode et accepter que le contenu, l’objectif, la sensibilité soient locaux. Même écosystème (public / privé / académique / politique), même volonté d’assembler plutôt que d’empiler des stands, mais une différence décisive : la manière dont chaque pays regarde la menace.

Japon : la confiance comme retard, la résilience comme déclencheur

Le paradoxe japonais frappe d’abord par contraste. Pays hyper industrialisé, champion de l’automatisme, vitrine de la robotique : tout y suggère une maturité cyber précoce. Et pourtant, observe Guillaume Tissier, le sujet a été longtemps pris « avec beaucoup de retard ». Pas faute de technologies. Plutôt faute d’un imaginaire du danger.

La cyber, au Japon, a changé de statut lorsqu’elle a cessé d’être un bruit d’experts pour devenir une affaire de continuité : ports, production, logistique, symboles. Quand une attaque perturbe des flux ou immobilise un acteur visible, la sécurité n’est plus un sujet de DSI : elle devient un sujet politique. Guillaume Tissier relie ce basculement à une autre évidence japonaise : l’insularité et la résilience « physique ». Un pays entraîné à vivre avec l’instabilité du sol découvre que le numérique peut, lui aussi, faire vaciller le réel.

  • « Tu pars de chez toi en laissant la porte ouverte. Tu peux laisser ton vélo dans la rue sans l’attacher. (…) Ils ont appliqué ce même rapport à la confiance dans le monde numérique. »

    Guillaume Tissier
    directeur général du Forum InCyber

Et quand la décision est prise, la réponse est décrite sans romantisme : « Quand ils ont un ordre de bataille, ils y vont. » Le Japon accélère, structure, encadre. Dans cette dynamique, le Forum InCyber s’est implanté à Tokyo, en assumant une ligne éditoriale locale. L’objectif, raconte Guillaume Tissier, n’est pas de faire la leçon, mais d’offrir un lieu où un écosystème en construction se rencontre, se compare et se discipline.

Un point ressort, très concret pour les entreprises européennes : le Japon s’équipe, souvent avec des solutions globales, mais cherche à éviter la monoculture. Autrement dit : la sécurité n’est plus seulement l’achat d’un produit ; c’est la gestion d’une dépendance. Ce glissement du « se protéger » au « ne pas s’enfermer » est un fil rouge qui ramène naturellement à Lille.

Canada : l’interdépendance assumée, la dépendance pilotée

Le Canada n’écrit pas la même histoire. Ici, l’idée d’une rupture nette avec les États-Unis relève du fantasme. Guillaume Tissier parle plutôt de pilotage : réduire certaines dépendances, renforcer des marges de manœuvre, sans imaginer une coupure complète. Une manière d’admettre l’interdépendance comme un paramètre stratégique.

Le détail qui dit beaucoup : l’édition canadienne se consolide à Ottawa, pour sortir d’un bassin et toucher davantage le niveau fédéral. Quand l’État est dans la pièce, la cyber prend une autre texture : budgets, doctrine, continuité, défense, programmes. Et, pour des acteurs européens, la leçon est limpide : un marché se conquiert rarement au charme. Il se conquiert souvent par un partenaire, un intégrateur, une capacité à durer.

Retour à Lille : pourquoi 2026 parlera « dépendances »

Ce détour par Tokyo et Ottawa éclaire le choix de thème à Lille : « Maîtriser nos dépendances numériques ». Un vocabulaire assumé, presque thérapeutique. Guillaume Tissier le dit sans détour : le mot « souveraineté » est devenu un piège à débats de définition. On s’y épuise. La dépendance, elle, se mesure. Elle se cartographie. Elle se négocie.

Dans son échange, Guillaume Tissier déroule une grammaire très opérationnelle : dépendances juridiques, contractuelles, financières, technologiques, et même en compétences. Et derrière, un constat que les DSI connaissent par cœur : sortir d’un grand fournisseur ne se décide pas comme on change de navigateur. La réversibilité se compte en années, en équipes rares, en coûts politiques, en risques de rupture.

Ce que Lille 2026 veut remettre au centre, c’est précisément ce passage du réflexe au pilotage : mesurer ses dépendances (y compris dans le détail des composants), les qualifier en risques, puis activer des leviers. Les achats, notamment, reviennent comme un acteur clé : on achète souvent à court terme, sur des critères fonctionnels et budgétaires. Mais lorsque la dépendance devient un risque stratégique, il faut réinjecter du long terme dans la décision : clauses, réversibilité, multi-sourcing, trajectoires, compétences.

Un rendez-vous, et une promesse : sortir du flou

Le Forum InCyber a souvent été un thermomètre : il capte les tendances, les tensions, les signaux faibles. L’édition 2026 veut être davantage qu’un reflet. Elle veut être un moment d’outillage : comment un DSI explique à son COMEX que la sécurité n’est pas qu’un budget, mais un choix de dépendances ; comment on évalue le coût sur la durée de vie d’un système ; comment on prépare la sortie avant même d’entrer ; comment on évite de découvrir, trop tard, que la porte était restée ouverte.

Rendez-vous : Forum InCyber Europe 2026, 31 mars — 2 avril 2026, Lille Grand Palais, thème : « Maîtriser nos dépendances numériques ».


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