En France, on a des idées. En Chine on les met en œuvre. Et très vite à très grande échelle. Avec des bénéfices évidents, mais aussi des risques. Qu’il est difficile d’obtenir le bon dosage entre technologie et liberté…

Cette caricature truculente n’est toutefois plus complètement d’actualité en ce qui concerne la Chine… Ces douze dernières années, mon travail m’y a conduit une fois par an, et j’ai pu voir l’évolution de ce pays à la fois fascinant et effrayant. Par sa force de frappe – sa capacité à mobiliser beaucoup de ressources –, la Chine est pour moi l’un des pays les plus marquants par son évolution sociétale, à travers l’utilisation et le développement de la technologie. Je l’ai traversée d’est en ouest il y a quelques jours, et les exemples d’appropriation de la technologie sont légion et bien plus développés qu’en France.

J’adore mon pays, mais parfois nous avons une capacité phénoménale à nous auto-ralentir. La Chine, elle, a su rapidement s’adapter et non seulement copier, mais surtout réellement utiliser les technologies émergentes. Prenez le paiement, par exemple. J’étais à la gare de Shanghai HongQiao, une petite gare modeste de Shanghai – à peine trente quais -, admirant les CRH (China Railways Highspeed), dont les atouts – à l’heure, service à la place, confortables, peu chers – ont de quoi faire pâlir la SNCF… Désirant prendre un petit déjeuner, j’ai arpenté la galerie située à l’étage de la gare. Parmi la centaine de boutiques et magasins d’alimentation, l’oncle McDonald me tendait les bras, j’y suis rentré. Au moment du paiement, grosse surprise, grosse claque : impossible de payer en liquide ou par carte Visa !

Entendons-nous bien : nous ne sommes pas dans une boutique typiquement chinoise, mais bien chez McDonald’s, la « worldwide company» !
Vous pensez que le monde va vite ? Les Chinois sont encore plus rapides ! On se dit que pour un pays qui, il y a quelques années, fonctionnait énormément au liquide, la révolution numérique a frappé très fortement. Finalement, de retour dans la galerie, je me prends au jeu de regarder les moyens utilisés par les gens pour payer leurs achats. Force est de constater que l’usage est ancré dans les moeurs. Le paiement mobile est quasi systématique. Le système est simple : votre identité est liée avec votre compte en banque, le tout déclaré sur votre application – WeChat, par exemple, qui a dépassé la barre du milliard d’utilisateurs actifs mensuels – et le tour est joué.
Évidemment, pour le gouvernement chinois, c’est du pain béni pour contrôler l’économie du pays et lutter contre la fraude. Fini le liquide, ou presque, et tous les travers qui vont avec.

Et je me pose la question… Notre prisme de Français nous fait oublier que nous ne sommes que 66 millions – moins que les 71 millions de l’agglomération de Shanghai ! -, et pourtant nous sommes enlisés dans une léthargie qui nous empêche de nous développer. Comment notre pays, qui se targue d’avoir des idées novatrices et une capacité de créativité forte, peut se montrer à la fois si créatif et à la fois si peu enclin à transformer l’essai ? Cela tient peut-être dans la capacité d’un gouvernement, quel qu’il soit, de pouvoir imposer de gré ou de force des modes de fonctionnements, d’une manière générale, mais aussi de façon spécifique, sur les technologies.

Le Gaulois réfractaire aurait-il encore frappé ? Comme disait un de mes collègues lui aussi grand voyageur : « L’avantage de la Chine, c’est que si tu perds ta voiture, vu le nombre de caméras, on la retrouvera vite.» Il faisait allusion aux caméras qui mitraillent les axes routiers et les intersections. La Chine s’est lancée plus récemment dans la surexploitation de ces caméras. Leur nombre, estimé à 200 millions au milieu de l’année dernière, devrait plus que doubler d’ici 2020, selon plusieurs sources. Dans les rues, dans les centres commerciaux, elles sont capables de reconnaissance faciale et participent au projet d’attribuer une note « sociale » aux citoyens en fonction de leur comportement. Ça fait peur, et ce n’est pas de la science-fiction. Je vous invite à regarder l’épisode Nose Divede la série Black Mirrorsur Netflix. Nous y sommes. De là à se dire que l’esprit gaulois a peut-être du bon…

Mais, pour en revenir à ma phrase introductrice, lorsque nous découvrons des technologies, immédiatement, parce que c’est culturel, nous en cherchons les inconvénients plutôt que d’en tirer le bénéfice, et ce contrairement à nos amis chinois. C’est aussi vrai pour les directions informatiques. Nous sommes enlisés dans des technologies, des usages, qui parfois mettent des œillères au sein de nos équipes qui les empêchent de proposer des services innovants, disruptifs. Il faut que ce soit souvent nos utilisateurs qui nous le rappellent, en mettant en place des services que nous n’aurions pas cautionnés, ou que nous trouvons trop « dérangeants ».

Passion raisonnée, liberté contrôlée, c’est ce doux mélange paradoxal que nous aimerions atteindre. Jusqu’où aller pour tirer le meilleur usage des technologies … tout en préservant le respect de la vie privée ? Tenez, un dernier exemple. Que faire lorsque le directeur général de notre entité chinoise me suggère que nous pourrions doter les employés de capteurs de géolocalisation pour optimiser les parcours au sein de l’usine ? Avec un prisme chinois, rien de choquant. Avec un prisme français, je vous laisse imaginer le problème…

(*) Mathieu Flecher est le pseudonyme d’un DSI bien réel.
mathieu.flecher at gmail.com