Les Etats ont les moyens de défendre leurs entreprises honnêtement sans avoir la bassesse d’appeler la xénophobie à la rescousse.

S’il est un domaine de haute technologie dans lequel la vieille Europe a encore la suprématie, c’est bien celui des équipementiers télécoms. Ericsson est toujours le numéro un des infrastructures, NSN et Alcatel-Lucent restent dans la course. Toutefois, ces dernières années ont vu l’émergence, puis la croissance à marche forcée, de deux géants issus de l’empire du Milieu, Huawei et son dauphin ZTE, qui sont venus menacer la suprématie du Suédois.

C’est alors que les autorités occidentales se sont alarmées des risques potentiels liés à la fourniture, par des compagnies chinoises, d’infrastructures technologiques vitales au cœur de nos réseaux de communication mobile. Les différentes agences de sécurité ont étalé dans les médias leurs soupçons d’espionnage effectué par le biais de ces équipements. Ainsi, très récemment, les Etats-Unis ont adopté une résolution limitant le recours de leurs opérateurs téléphoniques à des matériels chinois. Et certaines autorités nationales ont demandé à l’Europe d’en faire autant, toujours pour les mêmes raisons. Heureuse coïncidence pour nos équipementiers européens et nord-américains que cette avalanche de précautions !

Pourquoi ne pas exclure aussi les téléphones mobiles ?

Si la limitation de la concurrence peut être souhaitable, quelle est la réalité de la menace ? Il n’y a jusqu’à maintenant aucune preuve que ces équipements renferment des backdoors destinées à être exploitées par les services secrets chinois. Si mouchards il y a, ce sont les mêmes que ceux que nous, Occidentaux, incluons dans les matériels que nous avons fournis ou continuons à fournir à des régimes démocratiques… ou pas. Comment, dès lors, justifier ces mesures de précaution ? Et pourquoi, dans ce cas, personne en Europe ne s’est inquiété du duopole américain Cisco-Juniper, qui accapare le marché des routeurs depuis des dizaines d’années. L’espionnage serait-il l’apanage de nos concurrents asiatiques ? Enfin, si l’on soupçonne les équipements télécoms de camoufler des moyens d’espionnage, pourquoi ne pas faire la même analyse au niveau des composants et des téléphones, et interdire l’importation d’appareils dont les processeurs sont  fabriqués en Asie ? Parce qu’il deviendrait alors trop difficile de s’équiper ! En effet, il est au moins aussi aisé d’enfouir des portes dérobées au fin fond des processeurs, qui ne répondent qu’à des stimuli logiciels connus du seul fabricant, que dans des stations de base ou des routeurs.

La xénophobie, triste prétexte

Il est plus que temps d’arrêter la paranoïa. Les Etats ont les moyens de défendre leurs entreprises honnêtement sans avoir la bassesse d’appeler la xénophobie à la rescousse. Si la concurrence est faussée, c’est sur le terrain du dumping social et environnemental, de la propriété intellectuelle, des brevets qui protègent l’innovation et y incitent, et enfin sur celui de la légalité des subventions et des soutiens étatiques, qu’il faut défendre les prérogatives de nos entreprises et contre-attaquer une concurrence jugée déloyale. La sécurité de l’information est un enjeu trop sérieux pour être réduite à un prétexte fallacieux, dénué de preuves, que l’on brandit afin de justifier des mesures de rétorsion qui freinent la concurrence et protègent nos entreprises. Ces mesures doivent se baser sur les seuls arguments démontrés, qui sont économiques, et non pseudo-sécuritaires. Peut-être l’Europe l’aura-t-elle, elle, déjà compris ? Et si menace il y a, c’est peut-être le rôle de nos agences de sécurité d’alerter, mais c’est surtout leur devoir de bien utiliser l’argent du contribuable en le prouvant.