Paul Cohen-Scali, DSI de la Sacem : l’IA chamboule les outils, pas la mission de la data company des créateurs

Gouvernance

« La technologie change sans cesse, mais notre mission de data company reste la même. »

Par Laurent Delattre, publié le 16 octobre 2026

Créée il y a 175 ans pour permettre aux auteurs, aux compositeurs et éditeurs de musique d’être rémunérés, la Sacem continue de se réinventer et d’accompagner les évolutions du secteur musical. Elle est confrontée, souvent avant les autres, à chacune des ruptures technologiques qui bouleversent la création, la diffusion et l’exploitation des contenus. Après le disque, la radio, la télévision et le streaming, c’est désormais l’IA qui vient questionner jusqu’à la définition d’une œuvre et de son auteur. Et bousculer la DSI…


Entretien avec Paul Cohen-Scali, DSI de la Sacem


Société civile à but non lucratif appartenant à ses membres, la Sacem collecte les droits d’auteur auprès des entreprises et des plateformes qui diffusent les œuvres de son répertoire, avant de les répartir entre leurs ayants droit. Elle accompagne également les créateurs, finance des projets culturels et défend le droit d’auteur auprès des institutions françaises et européennes.

Derrière cette mission, une collecte et une exploitation de données de grande ampleur : identifier les œuvres diffusées, retrouver leurs auteurs, compositeurs ou éditeurs, appliquer les bonnes clés de répartition et reverser les sommes collectées. La Sacem revendique ainsi depuis plusieurs années son statut de « data company », même si cette réalité, rappelle son DSI Paul Cohen-Scali, remonte en fait à sa création.

La Sacem a été créée en 1851. Quelle était sa mission initiale ?

La Sacem a été fondée par des auteurs, des compositeurs et un éditeur de musique pour défendre leurs droits et leur permettre d’être rémunérés lorsque leurs œuvres étaient utilisées. À l’époque, tout se faisait sur papier. Pour adhérer, il fallait prouver que l’on était réellement auteur ou compositeur devant une commission de pairs. Les auteurs démontraient leur capacité à écrire, les compositeurs à composer. Ces examens ont perduré jusqu’à une période relativement récente.

Créée initialement pour la musique jouée en concert, la Sacem a ensuite accompagné l’arrivée de la musique enregistrée, du cinéma, puis de nouveaux métiers liés à l’audiovisuel, comme les réalisateurs de clips, les doubleurs ou les sous-titreurs. Son rôle reste centré sur la gestion des droits liés au son, tandis que d’autres sociétés sœurs couvrent le théâtre, la littérature ou les œuvres dramatiques.

Longtemps, les auteurs devaient déposer un texte, une partition ou un enregistrement. Aujourd’hui, seules les métadonnées de l’œuvre (titre, auteurs, compositeurs, éditeurs et répartition des droits) sont obligatoires. Le dépôt du fichier est devenu optionnel, ce qui simplifie les démarches et limite les risques de cybersécurité.

« Aujourd’hui, seules les métadonnées de l’œuvre sont obligatoires. Le dépôt du fichier est devenu optionnel, ce qui simplifie les démarches et limite les risques de cybersécurité. »

Pourquoi en parler comme d’une data company ?

Parce que notre métier a toujours reposé sur la donnée. Dès 1851, il fallait savoir quelle œuvre avait été créée, qui en étaient les auteurs, les compositeurs, les éditeurs et comment répartir les droits. Ces fondamentaux n’ont pas changé.

La technologie a certes transformé la création musicale, fait émerger de nouveaux droits, comme la reproduction mécanique, et multiplié les canaux de diffusion : radio, télévision, cinéma, Internet puis streaming. Mais notre mission reste identique : collecter les droits auprès des diffuseurs, rapprocher leurs programmes de notre référentiel et rémunérer les bons ayants droit.

Comment expliquez-vous votre position de leader mondial ?

La Sacem bénéficie d’un cadre français et européen favorable au droit d’auteur, notamment avec la rémunération pour copie privée, qui compense une partie des usages des supports de stockage, contrairement à certains pays comme le Royaume-Uni.

Mais notre position repose surtout sur notre efficacité opérationnelle et notre système d’information. Contrairement à une idée reçue, nous ne sommes pas en situation de monopole. Les créateurs choisissent librement l’organisme qui gère leurs droits et peuvent en changer. Notre objectif est donc que la plus grande part possible des sommes collectées leur revienne.

Voilà pourquoi de grands éditeurs comme Universal Music Publishing ou IMPEL, ainsi que des sociétés d’auteurs étrangères comme la SOCAN (Canada) ou la KOMCA (Corée du Sud) nous confient la gestion de leurs répertoires, par exemple la K-pop pour certains territoires. Nous négocions ensuite des licences avec les grandes plateformes comme Amazon, Apple, Spotify ou YouTube, récupérons leurs données de diffusion et répartissons les droits entre les ayants droit.

Il y a cependant des sociétés technologiques qui promettent des frais de gestion moins élevés. Comment la DSI contribue-t-elle à la compétitivité de la Sacem ?

Ces acteurs ne couvrent pas l’ensemble des services que nous assurons. Mais cette concurrence nous pousse à rester compétitifs, en maintenant la qualité de nos traitements tout en réduisant nos coûts. La direction financière, les métiers et la DSI travaillent ensemble pour les analyser et identifier des gains d’efficacité. Le principal indicateur est le ratio entre nos frais de fonctionnement et les droits collectés. En 2025, il était d’environ 9,8 %, ce qui nous place parmi les organismes les plus performants au monde. Nous répondons également à des appels d’offres pour obtenir de nouveaux mandats partout dans le monde. En augmentant les volumes traités, nous mutualisons davantage nos coûts et améliorons encore ce ratio.

« Transformer une organisation de cette taille n’est pas simple. Il faut faire évoluer les compétences, les responsabilités, les relations entre la DSI et les métiers, mais aussi les processus de production et d’exploitation. »

Cette pression économique concerne-t-elle les équipes de la DSI ?

La DSI compte environ 170 collaborateurs internes sur 1 350 personnes à la Sacem au total. Nous représentons approximativement un quart du budget de gestion de l’entreprise, ce qui crée évidemment des obligations de performance.

Ce sont les managers et moi-même qui devons surveiller les budgets. Cela fait partie de notre responsabilité. En revanche, mettre en permanence le nez des équipes dans les coûts n’est pas nécessairement la meilleure manière de les mobiliser. Je préfère que les collaborateurs se concentrent sur ce qu’ils délivrent et sur la manière de le délivrer le plus efficacement possible. Ils trouvent davantage de satisfaction et de reconnaissance lorsqu’ils produisent des services utiles, efficaces et appréciés. L’efficience économique doit résulter de cette capacité à mieux délivrer, pas uniquement d’une injonction à réduire les dépenses.

La difficulté consiste évidemment à ne pas confondre activité et valeur. Nous pourrions produire beaucoup de fonctionnalités qui ne servent à personne. Il faut donc regarder la satisfaction des métiers, l’utilisation des services, les délais de livraison et la qualité de fonctionnement.

Sur le fond, une DSI reste une DSI, que l’on travaille dans la chimie, les télécommunications, les paris ou la musique. Mais notre organisation est évidemment alignée sur les métiers et sur les grands flux de valeur de la Sacem. Je l’ai encore fait évoluer récemment dans le cadre de la transformation vers SAFe engagée en 2021.

C’est une transformation qui a pris beaucoup de temps, non ?

Je considère que le passage à SAFe a été réalisé en environ trois ans.

Transformer une organisation de cette taille n’est pas simple. Il faut faire évoluer les compétences, les responsabilités, les relations entre la DSI et les métiers, mais aussi les processus de production et d’exploitation. L’acculturation prend du temps.

Nous avons complètement changé notre manière d’interagir avec les métiers. Nous avons mis en place un pipeline CI/CD commun à l’ensemble des équipes de développement. Nous avons rattrapé une grande partie du retard accumulé dans la livraison des projets. Nous avons également fait un choix que peu d’entreprises ont mené jusqu’au bout : toute la DSI fonctionne selon cette logique, y compris la production et les infrastructures.

Nous sommes dans une logique d’amélioration continue. Il n’existe pas de ligne d’arrivée définitive dans ce type de transformation. Nous devons encore progresser, mais nous disposons d’un modèle beaucoup plus efficace.

Parcours de
Paul Cohen-Scali

Depuis 2019 :
Directeur des systèmes d’information, Sacem
–
2008-2019 :
DSI puis DOSI du PMU
–
1997-2008 :
Plusieurs responsabilités à la DSI de Bouygues Telecom, dont directeur SI Relation client et Internet
–
1989-1997 :
Ingénieur d’études chez Capgemini
–*–
Également, membre du board et de l’executive board de DDEX, organisme international chargé de la standardisation des échanges de données dans l’industrie musicale
–
Formation :
Ingénieur diplômé de l’ENSTA (1989)
Certification Leading SAFe

Vous avez aussi dû traiter une partie de votre legacy, notamment sur votre « data factory » des droits d’auteur ?

Effectivement. Comme toutes les organisations anciennes, nous avons empilé des couches technologiques et accumulé de la dette. Moderniser notre data factory vise à augmenter nos capacités de traitement, à accélérer la mise à disposition de nouveaux services, à améliorer la qualité et à réduire les coûts.

Nous devons être capables de traiter des volumes toujours plus importants, de gagner de nouveaux mandats et de proposer des services de données suffisamment performants pour convaincre des sociétés étrangères ou de grands éditeurs de nous confier leurs répertoires. Cela suppose de moderniser les plateformes critiques, mais aussi de décommissionner les systèmes qui deviennent trop coûteux ou trop difficiles à faire évoluer. Ce que nous avons notamment réalisé en 2025 avec un ancien matériel Unisys. Un mainframe de ce type est coûteux à plusieurs niveaux. Au-delà de l’achat du matériel, les licences sont facturées en fonction de la puissance consommée. On continue donc à payer pour utiliser une infrastructure déjà acquise. Ce modèle se justifiait lorsqu’il apportait un avantage technologique unique, ce n’est plus le cas aujourd’hui.

Venons-en à vos usages de l’IA. Quand avez-vous commencé à l’introduire à la Sacem ?

Avant même l’essor de l’IA générative, nous utilisions déjà des techniques d’IA pour détecter les erreurs d’identification d’œuvres, les homonymies ou les incohérences dans les processus de répartition. L’IA générative est ensuite venue enrichir les usages dans plusieurs directions métiers.

Nous avons engagé une démarche structurée il y a environ trois ans. En septembre 2023, nous avons organisé un séminaire pour les managers afin de démystifier l’IA et de réfléchir à sa valeur pour les métiers, avec des start-up et des experts, dont Luc Julia. Nous avons ensuite lancé des groupes de travail et un concours interne de cas d’usage. Au final, une grande partie des propositions ont été développées, plusieurs étant aujourd’hui industrialisées.

« L’expertise humaine reste essentielle. Le développeur conserve la maîtrise du code produit, vérifie les propositions et décide de ce qui doit être intégré. »

Au sein de la DSI également ?

Oui, depuis un peu plus d’un an, tous nos développeurs peuvent utiliser GitHub Copilot dans leur environnement de développement.

La première étape de l’IA générative consistait à lui demander de produire un petit morceau de code, une fonction particulière. C’était déjà un accélérateur, notamment lorsqu’un développeur ne se souvenait plus précisément d’une syntaxe ou d’une fonction.

Puis ces outils ont été directement intégrés aux environnements de développement. Ils ont commencé à autocompléter le code et à accompagner le développeur en continu. Dans ce modèle, l’expertise humaine reste essentielle. Le développeur conserve la maîtrise du code produit, vérifie les propositions et décide de ce qui doit être intégré.

L’arrivée d’outils agentiques comme Claude Code a fait apparaître une nouvelle étape. Nous pouvons désormais décrire un besoin et laisser l’outil construire une grande partie du programme.

Même pour des applications de production ?

Pas sans cadre. Pour un outil personnel ou une petite application sans enjeu majeur, nous pouvons accepter de laisser l’IA travailler avec une grande autonomie. Mais un développement industriel doit respecter des exigences de sécurité, de qualité, de maintenabilité et d’architecture.

Une IA pourrait, par exemple, recommander l’utilisation d’une bibliothèque logicielle sans préciser que celle-ci comporte une vulnérabilité ou que la version téléchargée n’est pas la bonne. Le code fonctionne, mais il introduit un risque dans l’entreprise. Nous devons donc encadrer ce que produit l’IA et automatiser les contrôles nécessaires. Cela nous conduit à revoir l’ensemble du pipeline de continuous delivery : la manière de recueillir le besoin, de rédiger les spécifications, de définir les tests, de les automatiser, de développer, de contrôler la sécurité et de mettre en production.

L’IA ne transforme donc pas uniquement le métier du développeur. Elle peut accompagner le métier qui formule le besoin, l’architecte, le testeur, l’expert en cybersécurité et l’ensemble des personnes intervenant dans la chaîne. Et les gains potentiels ne sont plus de l’ordre de 3 %, 10 % ou 15 %. Sur certaines étapes, nous pouvons envisager des multiplications par deux, trois ou cinq de la productivité. C’est un changement considérable pour une DSI.

« L’IA ne transforme pas uniquement le métier du développeur. Elle peut accompagner le métier qui formule le besoin, l’architecte, le testeur, l’expert en cybersécurité et l’ensemble des personnes intervenant dans la chaîne. »

Comment testez-vous cette nouvelle chaîne de fabrication ?

Nous menons actuellement trois pilotes. Le premier porte sur un projet de désendettement technologique. Nous voulons remplacer certaines briques anciennes et migrer vers des technologies davantage adaptées au cloud. Le deuxième concerne le développement d’un nouveau produit à partir de zéro. Le troisième porte sur un petit logiciel qui nous coûte environ une centaine de milliers d’euros par an : nos premiers tests nous laissent penser que nous pourrions le redévelopper avec quelques dizaines de jours de travail.

Cela modifie directement l’arbitrage entre l’achat et le développement. Certains outils que nous achetions pourront peut-être être réinternalisés, car leur coût de développement et de maintenance deviendra inférieur à celui des licences. Nous avions déjà engagé un mouvement de réinternalisation et de renforcement des équipes internes avant, mais l’IA renforce cette logique.

Côté plus sombre, les entreprises d’intelligence artificielle sont accusées d’avoir entraîné leurs modèles à partir d’œuvres protégées sans rémunérer leurs auteurs. Comment la Sacem aborde-t-elle cette question ?

Nous sommes au cœur de ce débat, mais il est important de lever un malentendu : la Sacem n’est pas contre l’intelligence artificielle. L’IA peut être un formidable outil d’aide à la création, au service des auteurs, compositeurs et éditeurs. En revanche, aujourd’hui, des IA génératives utilisent massivement œuvres, musiques, images, articles ou vidéos pour entraîner des modèles d’IA, sans autorisation ni partage de valeur. Cette situation n’est plus soutenable.

Nous demandons un cadre juridique clair qui garantisse la transparence et le respect des droits des créateurs. Actuellement, le cadre européen autorise certaines opérations de fouille de textes et de données, notamment dans des contextes de recherche. Il prévoit également la possibilité, pour les titulaires de droits, de s’opposer à l’utilisation de leurs œuvres. En 2023, la Sacem a été la première société d’auteurs au monde à exercer ce droit d’opposition – l’opt-out – pour indiquer que les œuvres de son répertoire ne pouvaient pas être utilisées librement pour entraîner des modèles. De nombreuses sociétés d’auteurs dans le monde ont fait de même. Mais ce mécanisme juridique a ses limites. Lorsqu’un fournisseur affirme qu’il n’a pas utilisé nos œuvres, c’est à nous de prouver le contraire, et ceci est quasiment impossible aujourd’hui.

C’est pourquoi la Sacem et les autres sociétés d’auteurs défendent actuellement une proposition de loi visant à inverser cette charge de la preuve. Lorsqu’il existe de fortes raisons de penser qu’un répertoire a été utilisé, il reviendrait à la société d’IA de démontrer que cela n’a pas été le cas ou de venir à la table des négociations pour conclure un accord permettant de rémunérer les auteurs dont les œuvres ont servi à entraîner ses modèles.

Ne risque-t-on pas d’opposer la défense de la culture à l’innovation technologique ?

C’est précisément ce qu’il faut éviter. La Sacem n’est pas hostile à la technologie. Toute l’histoire de la musique est liée aux évolutions technologiques : l’enregistrement, la radio, le synthétiseur, le numérique et le streaming ont transformé la création et sa diffusion. Nous ne demandons pas l’arrêt de ces innovations. Nous demandons que les acteurs technologiques respectent les règles et les droits des créateurs.

Propos recueillis par François Jeanne – Photos Maÿlis Devaux


Demain, les œuvres produites par l’IA défendues par la Sacem ?

La Sacem garde un principe central : le droit d’auteur rémunère avant tout un apport créatif humain. Paul Cohen-Scali ne ferme donc pas la porte : « Une œuvre réalisée avec l’aide d’une intelligence artificielle peut être déposée si l’IA est utilisée comme un simple outil, au même titre qu’un synthétiseur ou un logiciel de création musicale, et dès lors que le créateur apporte une contribution artistique identifiable. »
Il cite l’exemple de prompts complexes pouvant relever d’une véritable démarche créative. En revanche, « une production entièrement générée par une machine, sans intervention créative humaine, ne relève pas de la mission de la Sacem ».
Mais le débat reste largement ouvert, notamment sur l’évaluation de l’apport humain et les modalités de déclaration de l’usage de l’IA.


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