FranceTV a initié un plan de transformation de tous ses SI courant jusqu’en 2022. L’objectif est de rationaliser un existant hétérogène et souvent développé maison, par des solutions du marché. Ce plan a pour ambition finale de mettre en place des services numériques facilement accessibles et qui serviront de socle à la télé du futur.

Entretien avec Frédéric Brochard, directeur des technologies de France Télévisions

Comment le numérique a-t-il impacté vos activités, en particulier pour la production, et la diffusion ? Comment est organisée votre DSI ? Et vos SI ?

Nous sommes tout numérique depuis longtemps. Et bien sûr, la technologie est essentielle pour notre transformation. Notre spécificité audiovisuelle explique la façon dont est organisée la DTSI, direction des technologies et des systèmes d’information, qui coiffe l’IT, les systèmes d’information, les outils liés à la production ainsi que la diffusion et la distribution audiovisuelles. Une rationalisation est en cours dans tous ces secteurs.
Pour des raisons historiques, il existait autant de DSI que de chaînes, France 2, France 3… C’était un peu les Balkans. Il était devenu indispensable de simplifier et de se mettre en capacité de délivrer de nouveaux services pour la télé du futur. La tâche est en cours dans le cadre d’un plan global de transformation de l’entreprise, et plus spécifiquement d’un programme de transformation technologique courant jusqu’en 2022.
Tous les SI sont profondément remaniés. Globalement, aujourd’hui, il existe encore plusieurs systèmes d’information et de production de l’info, pour la programmation, la captation, la réalisation et le montage des sujets et des émissions. Il en existe globalement un pour le national, à Paris, un en région réparti dans 24 centres métropolitains, et un pour l’outre-mer avec 9 stations.
À terme, le but est d’avoir un seul système d’information et un système de fabrication unique pour toute l’activité. La ligne éditoriale et les captations d’images et de son resteront bien sûr en région. Pour le futur, on peut imaginer des briques techniques d’Edge en région et en outremer.
Le SI unique des rédactions permettant de partager et d’échanger toutes les données ainsi que de retrouver tous les sujets est déjà déployé sur les antennes nationales. Il est en cours de déploiement sur les réseaux. C’est une sorte de grande base de données qui inclut toutes les informations de prévisions, de programmation et celles des sujets.
Un SI Antennes unique, qui embarque toutes les données liées aux programmes, comme les droits de diffusion, les caractéristiques juridiques, les données éditoriales ou descriptives des programmes, sera déployé dans les prochains mois.
Enfin, le dernier SI, celui des fonctions corporate, recouvrant toutes les activités de gestion de l’entreprise, a d’ores et déjà été modernisé, notamment pour la partie gestion financière avec le passage des outils dans le cloud. Les réseaux IT sont également en cours d’évolution vers le tout IP. Cette technologie remplacera à termes les technologies broadcast, comme par exemple, celle utilisée pour la transmission de la vidéo entre les studios (le SDI).

Comment êtes-vous impacté par Netflix ou d’autres plateformes ? Quel est le rôle du portail france.tv dans cette nouvelle donne ?

Nous avons relevé le challenge qui prend plusieurs formes. Le portail France.tv répond au moins pour partie à celui-ci et connaît une audience en croissance.
Il s’agit aussi d’améliorer la qualité de l’image. Nous avons déjà commencé à progresser sur ce plan. Roland Garros a été diffusé en UHD (Ultra High Definition). Ce n’est qu’un début.
Un autre challenge concerne la donnée. Comme d’autres, nous devons aller plus loin dans son utilisation tout en respectant, bien sûr, tous les aspects du RGPD. Dans cette logique, une identification des internautes sur le site France.tv est imposée pour mieux profiler leur consommation de contenus. Ce qui permettra d’améliorer les suggestions et, plus globalement, notre rôle d’éditeur, une facette centrale de notre métier.
Ceci dit, notre mission reste différente de l’objectif premier de ces plateformes. L’accès au portail est gratuit et nous maintiendrons une diversité de contenus, en fonction de choix pas seulement commerciaux.

De quelles ressources disposez-vous et comment sont organisés vos SI ? Quelle est la part du recours au cloud et aux prestataires ?

La direction des technologies et des systèmes d’information compte approximativement 300 salariés et environ le même nombre d’externes. Des chiffres qui incluent 80 internes dédiés à la préparation et la surveillance de la diffusion des antennes. La ligne directrice, formalisée dans le programme de transformation dont je parlais, est de se concentrer à la fois sur le maintien en condition opérationnelle, une contrainte encore plus évidente dans le contexte de la crise, de simplifier l’existant et de mettre en place le socle pour créer la télé de demain. Ce triple objectif occupe largement les équipes.
En termes de SI, suivre ce chemin passe par l’abandon de développements maison au profit de solutions du marché dès que possible.
Dans cette logique, le SI News est aujourd’hui en partie basé sur la solution OpenMedia de CGI, une « news room control system ». Celle-ci s’intègre avec notre existant et propose de nouveaux outils métier dédiés comme celui de planification. Ce SI repose aussi sur les solutions Dalet, un éditeur spécialisé dans la production de contenus. Le but est à terme d’avoir un seul et unique système pour la partie médias.
Démarche similaire côté SI Antennes. Cette brique a en charge la gestion des conducteurs, diffusions de telle à telle période par exemple, des droits afférents, de la reprise des données associées aux programmes (acteurs, année…). De nombreux développements internes prenaient en charge ces besoins jusque-là. La complexité croissante de ces derniers, notamment en termes de gestion de droits, compliquait encore la donne. L’éditeur belge Médiagenix a gagné notre appel d’offres et sa solution de gestion des médias Whats’on est en cours de déploiement comme socle de ce SI.
Pour les applications de gestion, le choix du cloud s’imposait. Oracle cloud pour la finance, SAP en SaaS pour la GRH et MS 365 pour la bureautique et le collaboratif. Un choix qui s’est révélé particulièrement payant dans le contexte de la crise sanitaire.

Pour des questions de dépendance, de gestion des données ou encore, vis-à-vis de la réglementation américaine extraterritoriale du Cloud Act, n’avez-vous pas peur de basculer sur le cloud ?

Le recours au SaaS, et plus généralement au cloud, remet au centre la question de la qualité de réseaux. En dehors de ce point à ne pas sous-estimer, le problème majeur, voire le seul, du SaaS pour les applications de gestion est celui du prix.
France TV est membre du Cigref qui travaille sur ce sujet et, en interne, la question dépend des achats. Pour l’instant, les conditions tarifaires dont nous bénéficions sont satisfaisantes.
Pour les briques métiers, le choix du cloud se fait au cas par cas. Notre fournisseur Dalet, par exemple, a choisi AWS. Le fait que les rushes soient stockés sur les infrastructures du cloud public ne pose pas forcément de problèmes de sécurité et à titre d’exemple, les journalistes qui montaient les sujets et collaboraient exclusivement sur les serveurs internes ont pu le faire de leur domicile grâce à la solution Dalet Galaxy xCloud.
Pour pallier de potentielles utilisations illicites et autres dérapages dans le futur, nous parlons de concert avec les autres membres de l’Union Européenne de Radio-Télévision, l’alliance de médias de service public européenne, qui est aussi la plus grande dans le monde. Nous sommes également impliqués dans GAIA-X. De fait, nous allons vivre avec le cloud hybride encore pendant quelques années et ces questions vont rester d’actualité. Nous suivons donc ce qui se passe dans le domaine, comme la création de Bleu, la filiale d’Orange et de Capgemini.

Cette transformation se traduit aussi par des risques accrus. Comment gérez-vous aujourd’hui la cybersécurité ?

L’année dernière, nous avons subi une attaque majeure. La bonne surprise a été que les hackers n’ont pas pu aller sur d’autres parties du SI que celles qu’ils avaient investi. Et les téléspectateurs n’ont pas été impactés. Depuis, un RSSI a été recruté et tous les nouveaux projets sont pensés « security by design ».
Illustration concrète, il y a seulement deux ans, nous n’aurions pas pensé à la sécurité IT pour les bus de production. C’est devenu aujourd’hui un prérequis dans le cahier des charges.
Autre initiative menée depuis cette attaque : nous ne sommes pas des spécialistes, nous avons donc passé un contrat avec Airbus CyberSecurity. Le contrat associe également Arte et TV5 qui avaient déjà pris ce fournisseur suite à une attaque, et Radio France. C’est un contrat important et Airbus fait preuve d’une réactivité appréciable. Ce, sans oublier l’assistance précieuse amenée par l’ANSSI.

Comment se concrétise pour vous la télé de demain ? Quels cas d’usage pour l’IA ?

Cette nouvelle organisation et le recours à des fournisseurs nous permet d’avancer à grand pas sur la transformation. Nous avons aujourd’hui comblé notre retard dans le digital. Par exemple, France.tv est un média à part entière. Techniquement, le front est développé en interne, son contenu est diffusé à partir de nos SI métiers.
Côté innovation, nous faisons appel à des start-up, comme, pour l’instant, Perfect Memory pour l’analyse sémantique et SpeechMatics pour la voix. Capgemini intervient également.
Côté R&D, nous avons noué un partenariat avec le labo de recherche Télécom SudParis pour des projets comme la détection des émotions sur les vidéos. L’un des cas d’usage sera d’insérer automatiquement des publicités en fonction de cette reconnaissance.
Plus original, nous avons créé une équipe baptisée DaIA (pour Data et IA) d’environ 25 personnes, composée de collaborateurs internes et externes et de spécialistes comme Capgemini. Elle a identifié quatre cas d’usages notables et monté autant de « proof of concept » concluants. Il s’agit par exemple d’automatiser la création de sous-titres sur France info. Un autre cas d’usage est de tagger des images, par exemple pour lister tous les sujets liés à une thématique précise. DaIA accompagne aussi le travail essentiel, mené par la direction de l’info, de lutte contre les fakes news.
Ces expérimentations vont passer en production fin 2021. À plus long terme, et plus dans une démarche expérimentale, les technologies émergentes comme la réalité augmentée et l’immersif sont testés. La télé de demain fera appel à toutes ces approches.

Comment faites-vous pour trouver les talents nécessaires pour mener de front tous ces projets ?

Le secteur a la chance de rester attractif. Nous ne connaissons pas de vrais problèmes de recrutement. Et ce, même si l’entreprise ne peut pas proposer des rémunérations similaires à celles des grands acteurs américains. Côté profil, l’idéal, à savoir des compétences mixtes, audiovisuelles et IT, reste rare. Ce qui n’est pas vraiment une difficulté.
Après expérience, il est possible de choisir des profils IT et de les former aux technologies de l’audiovisuel, l’inverse étant plus complexe. Le vrai challenge est ailleurs. La nouvelle génération est plus exigeante en termes de sens à donner au métier que motivée par les seules perspectives de carrière. C’est une chance plus qu’une contrainte surtout au vu des défis actuels.
Demain, les services des SI devront être accessibles à la demande de tout lieu. Une condition parce que la proximité et la présence sur le terrain seront des facteurs différenciants dans notre secteur d’activité. Des changements structurels qui supposent des équipes particulièrement motivées.

Propos recueillis par Patrick Brébion
Photo : Mélanie Robin

PARCOURS DE FRÉDÉRIC BROCHARD

Depuis 2018 : CTIO (Directeur des Technologies et des SI) de France Télévisions
  2010-2018 : Groupe Canal Plus, Content CTO (France) puis responsable filiale (CEO) Nouvelle Calédonie
  2006-2010 : CTO/CIO de France 24 d’abord puis de RFI 
  2002-2006 : Responsable ingénierie et maintenance France 2
  1996-2001 : Ingénieur de développement, consultant puis CTO chez TPS, PDMC, Digiturk et Stocklift.com

FORMATION

Ingénieur Polytechnicien (1995),
Master 2 Télécom Paris (1997)