Gouvernance
Pourquoi la France et l’Europe avancent à deux vitesses sur l’identité numérique
Par La rédaction, publié le 13 juillet 2026
Une échéance commune, des trajectoires à géométrie variable. L’Europe veut harmoniser l’identité numérique, mais chaque pays continue de jouer sa propre partition. La France, elle, a choisi d’avancer en solo.
Par Petra Norrbin, directrice France de Sumsub
D’ici à la fin de l’année 2026, tous les États membres de l’Union européenne devront proposer à leurs citoyens, résidents et entreprises un portefeuille européen d’identité numérique, ou European Digital Identity Wallet (EUDI Wallet), conformément au règlement eIDAS 2.0. L’objectif est de permettre aux Européens de prouver leur identité, de partager des informations vérifiées et d’accéder à des services en ligne partout dans l’Union, dans un cadre sécurisé et interopérable.
Cette ambition commune masque toutefois une réalité plus contrastée. Si l’Europe avance vers un cadre harmonisé, les États membres ne partent pas du même point. Certains disposent déjà d’infrastructures numériques largement adoptées, tandis que d’autres poursuivent encore leur montée en puissance. Résultat : l’identité numérique progresse aujourd’hui à deux vitesses.
En France, cette transformation emprunte une voie singulière. Avec France Identité, solution souveraine adossée à la carte nationale d’identité électronique, l’État a fait le choix d’un modèle reposant sur un niveau élevé d’assurance et de confiance. Cette approche fait émerger un paysage de l’identité numérique à deux vitesses : tandis que l’Union européenne déploie un cadre harmonisé à travers le portefeuille européen d’identité numérique, la France continue de structurer son propre modèle national.
Une ambition commune, des réalités nationales divergentes
L’Union européenne avance vers un marché unique de l’identité numérique, mais elle le fait à partir de points de départ profondément différents. Certains États membres ont construit depuis plus de vingt ans des écosystèmes numériques dans lesquels l’identité électronique est devenue un réflexe du quotidien. D’autres abordent encore cette transition comme un chantier émergent.
Cette disparité explique pourquoi l’identité numérique européenne ne constitue pas seulement un projet technologique ou réglementaire, mais également un défi de transformation des usages. Derrière l’objectif d’harmonisation porté par eIDAS 2.0 se cache une réalité plus complexe où la confiance des citoyens, la maturité des infrastructures publiques et l’engagement du secteur privé demeurent très inégaux d’un pays à l’autre.
L’Europe harmonise les règles, pas encore les modèles de confiance
L’une des idées reçues autour du portefeuille européen d’identité numérique consiste à penser qu’il créera instantanément un système uniforme à l’échelle du continent. En réalité, eIDAS 2.0 harmonise avant tout un cadre juridique et technique. Les mécanismes de vérification, les niveaux d’assurance, les processus d’enrôlement ou encore les relations de confiance entre acteurs resteront largement ancrés dans les modèles nationaux.
Autrement dit, l’interopérabilité ne signifie pas l’uniformité. Les entreprises devront évoluer dans un environnement où les identifiants pourront circuler au-delà des frontières, mais où la qualité, la provenance et le niveau de confiance associés à ces identités continueront de dépendre des systèmes qui les ont émises. La véritable question n’est donc plus de savoir si les identités seront reconnues partout en Europe, mais dans quelles conditions elles pourront être utilisées pour répondre aux exigences de conformité, de lutte contre la fraude et de gestion des risques.
La France fait le pari de la confiance institutionnelle
Face à cette transformation, la France suit une trajectoire singulière fondée sur un principe de confiance institutionnelle forte. Avec France Identité, l’État fait le choix d’un modèle étroitement adossé à la carte nationale d’identité électronique et à des mécanismes d’authentification à haut niveau d’assurance. Cette approche répond à une double ambition. D’une part, renforcer la fiabilité des données d’identité dans un contexte marqué par la sophistication croissante de la fraude documentaire et de l’usurpation d’identité. D’autre part, préparer l’intégration future au cadre européen tout en préservant des standards élevés de sécurité, de conformité et de protection des données.
Pour les entreprises, cette dynamique ouvre une phase de transition stratégique. À court terme, les obligations traditionnelles de connaissance client, de lutte contre le blanchiment et de prévention de la fraude demeurent inchangées. À moyen terme, l’émergence de justificatifs numériques réutilisables et interopérables pourrait transformer en profondeur les parcours d’onboarding, réduire les coûts de vérification et améliorer l’expérience utilisateur. Les entreprises qui anticiperont dès aujourd’hui cette convergence entre modèle français et cadre européen disposeront d’un avantage concurrentiel significatif dans l’économie de la confiance numérique qui se dessine.
Au-delà des questions techniques et réglementaires, l’identité numérique constitue un test grandeur nature de la capacité de l’Europe à concilier innovation, souveraineté et confiance. Rarement une infrastructure aura été appelée à jouer un rôle aussi transversal, à la croisée des services publics, de la finance, de la mobilité, de la santé ou encore du commerce numérique. Les prochaines années montreront si l’Europe parvient à transformer cette ambition en avantage stratégique durable. Car dans une économie de plus en plus dématérialisée, la confiance ne sera plus seulement une exigence réglementaire. Elle deviendra l’une des infrastructures les plus déterminantes de la compétitivité européenne.
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