Data / IA
Florian Caringi (BPCE) : « L’open source peut nous aider à mieux gérer nos dépendances »
Par Laurent Delattre, publié le 17 septembre 2026
À Big Data & AI Paris 2026, IT for Business a installé son plateau au cœur du salon pour interroger DSI, CDO, RSSI et experts de la donnée. Parmi eux, Florian Caringi, Head of Data & Open Source du groupe BPCE. Son message est limpide : l’open source n’est plus seulement une affaire de développeurs. Il devient un levier d’autonomie, de résilience… et parfois une excellente façon de rappeler aux grands éditeurs que les entreprises disposent encore de quelques cartes dans leur jeu.
Longtemps, l’open source a vécu dans les entreprises au gré des équipes techniques, des projets et des convictions individuelles. Chez BPCE, changement d’échelle. Le groupe bancaire a désormais créé une expertise centralisée, chargée de transformer cette accumulation de composants en véritable stratégie.
Et Florian Caringi, Head of Data & Open Source, Groupe BPCE, plante immédiatement le décor :
« L’objectif était vraiment de développer une expertise open source au sens large : travailler sur la contribution à des projets, reverser des projets, mieux gérer les licences, comprendre et cartographier ce qu’on a et participer à un écosystème. Demain, si on veut développer et consommer plus d’open source et mieux d’open source dans le groupe, on saura le faire. »
Derrière le sujet technique se cache surtout une question beaucoup plus stratégique : celle des dépendances. Ou, pour employer les termes désormais à la mode dans toutes les DSI, de la souveraineté, de la résilience et de l’autonomie stratégique.
Pas de grand soir de l’open source
BPCE ne compte cependant pas remplacer brutalement chaque logiciel propriétaire par son équivalent communautaire. Pas de révolution culturelle à coups de désinstallation massive. La stratégie est beaucoup plus pragmatique.
« Ce n’est pas de faire le big bang en disant : on passe du propriétaire directement à l’open source. C’est plutôt d’ajouter de l’open source dans des stratégies de dual sourcing. On peut garder un outil propriétaire que l’on possède déjà mais mettre aussi de l’open source en place, monter en compétences dessus et reprendre un peu la main au moment des négociations avec les éditeurs. »
Et c’est probablement là l’une des clés de demain pour les DSI. Le logiciel libre ne doit pas seulement être envisagé comme une alternative technologique mais aussi comme une alternative crédible dans une négociation.
« L’idée, c’est de ne plus être dépendant d’un seul acteur, mais de multiplier les dépendances et de mieux les gérer. »
Dit autrement, la consolidation à outrance, autrefois synonyme de rationalisation des coûts, commence à montrer ses limites.
« On ne faisait pas beaucoup de multifournisseur avant. On n’aimait pas être multifournisseur. La tendance était plutôt de consolider pour avoir les meilleurs prix. Mais on se rend compte que, peut-être, maintenant, le multifournisseur permet aussi de réduire les coûts. »
On entend déjà tousser d’ici les commerciaux de grands éditeurs.
L’IA générative remet la dépendance au centre du jeu
Évidemment, impossible de parler dépendance technologique en 2026 sans évoquer l’IA générative. BPCE dispose déjà d’un accès à plusieurs modèles via différents clouds publics et une couche interne permettant d’orienter les usages vers le modèle souhaité.
Mais Florian Caringi insiste sur un point souvent oublié : « open weights » ne signifie pas forcément open source.
« Le premier problème, c’est : est-ce qu’il y a vraiment des modèles open source ? S’ils sont open weight, ils ne sont pas vraiment open source. On n’a pas forcément les datasets d’apprentissage, par exemple. »
BPCE envisage néanmoins d’exploiter davantage ses propres infrastructures.
« On a nos propres datacenters, on a nos propres cartes graphiques, donc on a la possibilité d’aller héberger du modèle et de faire un choix de modèles open weight. »
Reste une réalité géopolitique délicate : une grande partie de ces modèles ouverts vient désormais de Chine.
« Les Chinois en produisent beaucoup. L’écosystème Open-Weight est clairement aujourd’hui dominé par les éditeurs chinois, avec beaucoup de biais. Mais ils ont malgré tout le mérite de le faire en open weight. On peut se demander si c’est la main sur le cœur ou si l’idée est aussi de tuer la capitalisation des boîtes américaines. »
Et pourquoi, dans ce contexte, ne pas pousser une troisième voie ?
« NVIDIA produit aussi beaucoup de modèles ouverts, notamment dans la famille Nemotron, avec la possibilité de les transformer pour répondre à un besoin métier. La question qui peut se poser, c’est de savoir s’il y aura à terme la possibilité de créer des coalitions pour avoir des modèles ouverts européens... Comme pour les autres sujets d’IA générative, l’enjeu est de se dire : je dois gérer ma dépendance et mon multifournisseur. »
Passer d’une DSI contractuelle à une DSI qui sait construire
Reste le problème historique de l’open source : installer un composant est relativement facile. Le maintenir pendant dix ans l’est beaucoup moins.
Pour Florian Caringi, la réponse commence par une transformation des compétences.
« Une DSI qui veut faire de l’open source doit parfois passer d’une DSI d’engagement contractuel à une DSI de développement. Ce ne sont pas forcément les mêmes compétences. »
Il faut donc analyser les licences, la gouvernance des projets, la vitalité des communautés, les possibilités de support et surtout éviter de partir seul à l’aventure.
D’où l’importance des coalitions entre grands utilisateurs, comme le TOSIT (association française créée en 2017 qui réunit de grands utilisateurs publics et privés de l’open source pour mutualiser les efforts), mais aussi d’initiatives comme EuroCommons (une initiative de la Caisse des Dépôts qui fédère grandes DSI et acteurs open source pour financer et industrialiser ensemble des alternatives européennes aux logiciels propriétaires, cf notre entretien sur ce sujet avec Aymeril Hoang).
« Si on est tout seul sur une brique, pourquoi est-on tout seul ? Discuter avec un ensemble de pairs qui ont les mêmes problématiques apporte une forme de réassurance. Et on peut se mettre à plusieurs pour chercher des alternatives. »
Une grande entreprise peut bien identifier une alternative open source pertinente, encore faut-il disposer des compétences, du support et des moyens financiers pour la rendre réellement exploitable à grande échelle. EuroCommons doit justement permettre de franchir ce cap en organisant la coopération entre grands utilisateurs, éditeurs et financeurs autour d’alternatives européennes crédibles.
« Vous allez créer un écosystème d’éditeurs et trouver aussi l’argent nécessaire pour accélérer le développement de l’alternative. Parce que, parfois, c’est le temps qui coûte trop cher. C’est l’acquisition de compétences et la difficulté à trouver ces compétences. »
En 2027, place à l’industrialisation
Reste désormais à transformer cette stratégie en mécanique industrielle. Chez BPCE, les prochains mois doivent servir à consolider les fondations : achever la cartographie des composants open source, mieux qualifier les solutions déjà utilisées en interne, identifier les partenaires capables d’apporter support et expertise, et surtout renforcer les coopérations avec d’autres grands comptes. Autrement dit, passer d’une logique d’expérimentation et de sécurisation à une véritable capacité de déploiement à grande échelle.
« Tout est en train de se mettre en place, mais il faut qu’on arrive au bout. Il faut réussir à industrialiser des approches d’alternatives open source pour concurrencer des solutions propriétaires. »
La prise de conscience est derrière nous. Désormais vient l’étape autrement plus compliquée : transformer l’open source en véritable option industrielle. Et pas simplement en plan B que l’on ressort lorsque la facture de renouvellement de licences arrive sur le bureau du DSI.
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