[TRIBUNE] Si nous voulons vivre dans un monde riche en données où le big data tient toutes ses promesses, focalisons-nous sur l’utilisation des données, sur leur contrôle par l’utilisateur et sur la transparence, indispensable à la confiance.

Connaissez-vous le roman “ Nous autres ”, qu’écrivit Eugène Zamiatine en 1920 afin d’exprimer sa déception à l’égard de la révolution russe d’Octobre ? Cette œuvre de science-fiction est souvent présentée comme la source d’inspiration du “ Meilleur des mondes ” d’Aldous Huxley ou de “ 1984 ” de George Orwell. Dans cette dystopie, les individus n’ont pas de noms, mais portent des numéros. On y vit dans des bâtiments en verre transparent car l’intimité est proscrite pour que les autorités puissent surveiller les habitants. Pendant quelques heures dites “ personnelles ”, on peut quand même fermer les rideaux.

Est-ce vers ce monde que nous entraîne le big data ? En septembre 2011, Danah Boyd et Kate Crawford publient un article intitulé “ Six Provocations for Big Data ”. On y trouve l’affirmation suivante : “ Ce n’est pas parce qu’une donnée est accessible que cet accès est nécessairement éthique. ” Et quelques questions pertinentes : “ Quel est le statut des informations soi-disant publiques publiées sur les médias sociaux ? Peuvent-elles être utilisées simplement, sans en demander la permission ? […] Qu’en sera-t-il dans vingt ans ? ”

Certaines critiques autour du big data pointent le fait qu’il est possible de détourner l’usage des données collectées. D’une manière générale, des craintes naissent quant aux atteintes potentielles à la vie privée et aux libertés civiles. Car le big data nous immerge inexorablement dans un océan d’informations. Ainsi, selon IDC, depuis 2010, il y a presque deux fois plus de données stockées sous une forme numérique sur terre qu’il y a de litres d’eau dans tous les océans.

Mais le big data ne vise pas seulement cette accumulation. Il concerne la capacité d’extraire du sens des informations en se focalisant sur les signaux faibles afin d’améliorer la compréhension d’un phénomène. Et de permettre aux entreprises de passer à l’action sur la base d’éléments factuels. De trouver le lien inattendu entre des données, la corrélation cachée… Ou d’utiliser le Machine Learning pour mettre en œuvre un moteur de recommandation autorisant n’importe quel site d’e-commerce à proposer à ses clients l’article qu’il a le plus de chance d’aimer, et donc d’acheter. Le big data nous autorise aussi à imaginer le meilleur pour l’humanité, à passer à une médecine personnalisée et préventive, ou à lutter contre le Sida en envisageant la création prochaine d’un vaccin.

« Le big data va-t-il arriver à nous connaître mieux que nous-mêmes ? »

Mais ce phénomène peut aller bien au-delà. Certes, depuis Leibnitz, nous admettons que, contrairement à ce que disait Descartes, pensée et conscience sont dissociées. Et que, bien que nous pensions toujours, nous ne sommes pas toujours conscients de ce que nous pensons. Le big data, en analysant l’historique de nos décisions, pourrait mettre au jour des modèles comportementaux que nous ignorons, car prenant racines dans notre inconscient. En ce sens, en appliquant sa modélisation à nos comportements, il arriverait à nous connaître mieux que nous-mêmes. Une transformation qui rejoint la réalité effrayante de la contre-utopie de Zamiatine, les murs transparents de son roman n’étant autres que les parois de notre propre cerveau…

Autant de raisons pour lesquelles il est indispensable de repenser l’approche traditionnelle du respect de la vie privée, concentrée aujourd’hui sur la notification lors de la collecte de données. Et que ceux qui effectuent cette collecte répondent à au moins sept principes précis : indiquer à quelles fins ces informations seront utilisées ; dire avec qui elles seront partagées ; préciser comment leur usage, ou leur partage, bénéficiera à la personne auprès de laquelle elles ont été collectées ; vérifier que l’utilisateur restera bien non identifiable à travers les mécanismes commerciaux ou technologiques. Mais aussi expliquer le type et la nature générale de l’information collectée et définir le contrôle que l’individu peut exercer sur l’utilisation et le partage de ces données. Enfin, il s’agit de s’assurer de la façon dont ces dernières sont protégées.

Ainsi que l’évoquent Danah Boyd et Kate Crawford : “ La technologie n’est ni bonne, ni mauvaise. Mais elle n’est pas neutre non plus… L’interaction technologique avec l’écologie sociale est telle que les développements techniques ont souvent des conséquences environnementales, sociales et humaines, qui vont bien au-delà des besoins immédiats des dispositifs techniques et des pratiques elles-mêmes. ”

Si nous voulons vivre dans un monde riche en données où le big data tient toutes ses promesses, focalisons-nous sur l’utilisation des données, sur leur contrôle par l’utilisateur et sur la transparence, indispensable à la confiance. Sinon, il est très probable ? et des Cassandre ont déjà annoncé depuis longtemps la mort de la vie privée ? que ce nouveau monde auquel il permet de rêver ne se matérialisera jamais.