VISUCHIR transforme la montagne de données de la CNAM en outil pour les médecins : Quand 45 millions d’actes chirurgicaux deviennent un tableau de bord pour mieux soigner

Data / IA

Gilles Bontemps (CNAM) : « On ne veut pas de fichiers Excel avec 300 colonnes et 400 lignes »

Par Laurent Delattre, publié le 18 septembre 2026

L’Assurance Maladie possède l’un des patrimoines de données de santé les plus riches au monde. Encore faut-il réussir à le transformer en information exploitable par ceux qui soignent. Sur le plateau d’IT for Business installé au cœur de Big Data & AI Paris 2026, Gilles Bontemps, directeur de mission à la Caisse nationale de l’Assurance Maladie (la CNAM), est venu raconter la genèse et les ambitions de VISUCHIR. Un projet qui croise données massives, datavisualisation, benchmarking médical et, désormais, intelligence artificielle.

Médecin de formation et aujourd’hui directeur de mission à la CNAM, Gilles Bontemps travaille depuis plusieurs années sur une question qui résume assez bien l’un des grands défis de la transformation numérique de la santé : comment faire en sorte que les gigantesques volumes de données accumulés par l’Assurance Maladie ne servent pas uniquement à administrer le système, mais deviennent aussi un véritable outil d’aide à la décision pour les professionnels de santé ? C’est précisément de cette réflexion qu’est né VISUCHIR, une gamme d’outils conçue pour analyser, comparer et suivre les pratiques chirurgicales françaises.

Et la donnée, justement, l’Assurance Maladie n’en manque pas. C’est même plutôt l’inverse. Avec une couverture quasiment exhaustive de la population française et l’accès à de multiples sources spécialisées, la CNAM dispose d’un patrimoine informationnel hors normes. Le problème ? Pendant longtemps, ces montagnes de données ont davantage servi à compter qu’à décider.

« La question initiale que s’était posée l’Assurance Maladie il y a maintenant huit ans, c’est : comment utiliser nos données, qui sont très nombreuses et très volumineuses, pour accompagner les professionnels de santé vers plus de qualité des soins ? »

Le médecin rappelle les avantages très particuliers du système français : une base nationale, des données exhaustives (parce que l’assurance maladie est obligatoire), un accès en « open data » là où les pays anglo-saxons font payer leurs bases, et une couverture de 68 millions de personnes.

Mais avoir la donnée ne suffit pas.

« Face à ces atouts maîtres, on a quand même deux faiblesses. La première, c’est qu’on utilise peu l’information. Il n’y a par exemple pas de classement officiel des hôpitaux en France. Et la deuxième, c’est qu’on n’est pas tellement dans une culture de l’indicateur de résultat. »

D’où VISUCHIR.

Faire parler les données plutôt que les tableaux Excel

Le projet repose aujourd’hui sur trois outils utilisant le même socle de données mais ciblant des publics différents : directions d’hôpitaux et de cliniques, chirurgiens et sociétés savantes, et enfin agences régionales de santé.

Avec un parti pris assumé : si l’outil nécessite trois jours de formation et vingt tableaux croisés dynamiques, c’est raté.

« Les chirurgiens nous ont dit : nous n’avons pas beaucoup de temps, nous opérons, nous voulons des solutions immédiatement accessibles. Nous ne voulons pas de fichiers Excel avec 300 colonnes et 400 lignes. Le pouvoir de l’image et la datavisualisation nous ont permis de répondre à cette demande. »

VISUCHIR descend donc jusqu’à l’acte chirurgical. Et à une échelle qui donne vite le vertige.

« Dans cet outil, il y a 9 millions d’actes chirurgicaux par an et nous avons une donnée sur cinq ans. Donc 45 millions d’actes chirurgicaux. Nous avons beaucoup travaillé sur l’ergonomie pour être vraiment dans du presse-bouton. On a un million de benchmarks disponibles et neuf millions de panoramas. Chaque chirurgien peut construire son propre panel, se comparer avec tel établissement ou telle équipe chirurgicale et obtenir immédiatement les éléments de comparaison. »

La datavisualisation devient ici moins un gadget graphique qu’une condition d’adoption. Des mosaïques dynamiques permettent de partir d’une spécialité puis de descendre progressivement jusqu’à l’acte recherché, tous les indicateurs se recalculant au passage.

De la donnée qui change réellement les pratiques

Et les usages ne sont déjà plus théoriques. Gilles Bontemps cite notamment la chirurgie ambulatoire, où VISUCHIR permet à chaque établissement d’identifier, acte par acte, ses marges de progression en se comparant aux établissements les plus performants.

Côté chirurgiens, l’outil sert aussi à évaluer les pratiques et à alimenter des travaux scientifiques.

« Ils peuvent se comparer et utilisent cet outil pour alimenter leurs publications scientifiques. Ils peuvent par exemple regarder si une nouvelle technique, comme la chirurgie robotique, apporte de meilleurs résultats que la chirurgie traditionnelle. Cette information, qui était auparavant difficile d’accès, devient immédiatement disponible. »

Même logique pour les ARS. À la suite de recommandations publiées en 2023 sur l’anesthésie des enfants, VISUCHIR a permis d’observer leur application région par région.

« On a vu qu’il y avait des prises en charge différentes selon les régions. Certaines suivent les recommandations et d’autres pas. Il y a eu des redistributions d’activité entre hôpitaux et cliniques. L’outil permet donc aussi de mesurer l’impact d’une recommandation de bonne pratique. »

Et maintenant, l’IA entre dans VISUCHIR

Sans surprise à Big Data & AI Paris, la conversation finit par dériver vers l’intelligence artificielle. Sauf qu’ici, il ne s’agit pas de coller à toute vitesse un chatbot sur un tableau de bord.

« L’idée de l’IA, c’est d’aider les utilisateurs qui ne sont pas des spécialistes de l’information à s’approprier plus facilement les résultats. Grâce à l’intelligence artificielle, on va pouvoir avoir une analyse plus pertinente, croiser plusieurs indicateurs, obtenir des statistiques immédiates et alimenter l’analyse avec d’autres sources, comme les données populationnelles de l’INSEE. »

Et surtout regarder devant plutôt que dans le rétroviseur.

« Comme nous avons un historique de cinq ans, nous allons pouvoir faire des projections prospectives à partir des tendances observées au cours des cinq dernières années. »

VISUCHIR doit également sortir progressivement du seul champ chirurgical pour s’ouvrir à d’autres domaines, notamment la médecine et la psychiatrie, tout en s’inscrivant dans l’écosystème plus large du Health Data Hub.

Derrière la technologie se dessine finalement une évolution autrement plus profonde : remettre entre les mains des professionnels les données qu’ils produisent eux-mêmes. La CNAM avait déjà les milliards de lignes de data. Avec la datavisualisation, puis l’IA, elle cherche désormais à leur faire raconter quelque chose. Et, surtout, à transformer ce quelque chose en décisions médicales.

À LIRE AUSSI :

À LIRE AUSSI :

Dans l'actualité

Verified by MonsterInsights