Data / IA
Julien Anthonioz-Blanc : « L’État est une immense fourmilière passionnante »
Par Laurent Delattre, publié le 18 septembre 2026
Conçu avec l’éditeur français Suadeo en seulement 18 mois pour orchestrer l’action de l’État pendant les Jeux olympiques et paralympiques de Paris, l’« hyperviseur » du ministère de l’Intérieur n’a finalement pas pris sa retraite avec la flamme olympique. Désormais utilisé pour la gestion interministérielle des crises, il raconte aussi une autre histoire : celle d’une transformation numérique où l’information, la collaboration et les usages comptent parfois davantage que la fascination pour la seule data. Julien Anthonioz-Blanc, directeur de programmes transverses au ministère de l’Intérieur, est venu la raconter sur le plateau d’IT for Business à Big Data & AI Paris 2026.
L’ « hyperviseur » est né d’un besoin très concret : donner à l’État un outil capable d’agréger, coordonner et restituer en temps quasi réel les informations remontées par les ministères, les préfectures et les différents services mobilisés pendant les quatre mois des Jeux olympiques et paralympiques de Paris 2024. À première vue, le projet pourrait donc ressembler à un grand système numérique de circonstance : une échéance impossible à décaler, des dizaines d’administrations à faire travailler ensemble et à peine 18 mois pour bâtir l’outil. Mais, deux ans plus tard, l’hyperviseur est toujours là. Mieux : il est progressivement devenu l’un des outils sur lesquels l’État entend s’appuyer pour moderniser sa gestion interministérielle des crises.
Sur le plateau d’IT for Business, au cœur de l’événement Big Data & AI Paris 2026, Julien Anthonioz-Blanc, directeur de programmes transverses à la direction de la Transformation numérique du ministère de l’Intérieur (DTNUM), revient sur cette aventure où la technologie n’est finalement qu’une partie de l’équation. Car derrière cette « hypervision », il est surtout question de circulation de l’information, de collaboration entre ministères, de simplicité d’usage en situation de crise et, désormais, de la place que la data et l’IA peuvent prendre pour donner quelques précieux « coups d’avance » aux décideurs publics.
Quatre mois de Jeux, pas quinze jours
Tout part d’un problème assez simple à formuler… mais nettement moins à résoudre. Pour les services de l’État, Paris 2024 n’a pas duré le temps des seules compétitions.
« D’un point de vue compétition, les Jeux, c’est quinze jours. Mais d’un point de vue fête populaire, c’est quatre mois. La flamme olympique est arrivée le 8 mai à Marseille et cela s’est terminé avec les Jeux paralympiques le 8 septembre. Il y avait donc quatre mois de fête populaire à superviser. »
Impossible pour autant de mobiliser pendant tout ce temps la traditionnelle cellule interministérielle de crise (CIC).
« On s’est posé la question : est-ce qu’on va superviser les Jeux avec la CIC ? Et on s’est dit non, parce qu’on ne peut pas obérer ce potentiel pendant quatre mois. S’il y avait eu, par exemple, un méga-feu, il fallait évidemment pouvoir activer la cellule. »
L’État crée donc un centre spécifique, le Centre national de commandement stratégique. Et, avantage rare dans les grands systèmes publics, repart quasiment d’une feuille blanche.
L’hypervision, ou comment faire travailler 90 personnes ensemble
Le terme « hyperviseur » ne désigne pas un super-outil venu remplacer tous les autres. L’idée est plutôt de se placer au-dessus des outils de supervision déjà utilisés par la police, la gendarmerie, la sécurité civile, les transports ou les autres ministères.
« Le mot hypervision, c’est pour dire : on est au-dessus de la supervision. Ce n’était pas que les outils existants ne suffisaient pas. C’était vraiment un problème d’orchestration de l’ensemble. »
Et l’orchestration n’avait rien d’anecdotique. Dans le centre opérationnel, quelque 90 représentants des ministères et services concernés devaient partager leurs informations, produire des points de situation et permettre à l’autorité politique de décider ou de communiquer rapidement lorsqu’un incident, une crise ou même un emballement médiatique survenait.
« Sur les JO de Paris, on produisait dix points de situation par jour. Cela veut dire que toutes les heures et demie environ, vous produisez un point de situation interministériel. Si chacun peut directement contribuer à la partie qui le concerne, vous allez beaucoup plus vite et, surtout, vous évitez des intermédiaires. »
Même logique du côté des préfectures : plutôt que de faire circuler des fichiers Excel qu’il fallait ensuite consolider dans l’urgence, avec le risque d’erreur qui l’accompagne toujours, l’hyperviseur permet aux services de renseigner directement leurs données via une URL. Les informations remontent alors dans le système, sont agrégées et peuvent alimenter automatiquement les bonnes rubriques des points de situation interministériels.
Derrière cette mécanique, il y a surtout des femmes et des hommes issus d’administrations différentes, qui se retrouvent parfois à devoir travailler ensemble sans s’être jamais rencontrés. Et Julien Anthonioz-Blanc a une image assez savoureuse pour décrire cette organisation :
« L’État, c’est une immense fourmilière passionnante. À chaque fois, vous rencontrez une fourmi différente. Une fourmi qui est engagée, qui bosse dur. »
D’où l’importance d’un outil suffisamment simple et partagé pour que chacun puisse immédiatement contribuer à la main courante, au point de situation ou aux remontées opérationnelles, sans dépendre d’une longue chaîne d’intermédiaires.
Après les JO, « héritage, héritage, héritage »
Les Jeux terminés, l’hyperviseur aurait pu rester comme un outil conçu pour un événement exceptionnel. Mais son efficacité, sa capacité à faire collaborer des acteurs très différents et à structurer rapidement l’information ont convaincu l’État de prolonger l’expérience et de lui trouver de nouveaux usages.
« Dès la candidature française aux Jeux de 2024, il y avait le mot “héritage”. Ce mot ne s’est jamais perdu. Aujourd’hui encore, pour nous, c’est héritage, héritage, héritage. L’hyperviseur est un héritage des Jeux olympiques. »
Faire de l’hyperviseur un héritage des Jeux ne consistait toutefois pas simplement à conserver l’outil en l’état. Sa maîtrise d’ouvrage a été transférée vers la Direction générale de la sécurité civile et de la gestion des crises (DGSCGC), avec un tout autre contexte d’utilisation. Pendant Paris 2024, l’événement était connu, préparé longtemps à l’avance et les agents appelés à utiliser l’hyperviseur avaient pu être formés. Une crise, elle, ne prévient pas. Les équipes se relaient, les utilisateurs peuvent découvrir l’outil au moment même où ils doivent s’en servir et la prise en main doit être quasi immédiate. Autrement dit, il fallait désormais transformer un outil conçu pour un événement exceptionnel mais planifié en un système capable de fonctionner dans l’imprévisible.
« Quand vous êtes en crise, il faut que votre outil soit beaucoup plus ‘plug and play’. Ceux qui arrivent sont des officiers de liaison qui prennent leur tour de permanence, qui n’ont pas forcément été formés à l’outil et qui doivent très vite retrouver leurs bases. »
Les premiers usages post-JO, notamment lors du G7, ont ainsi permis d’identifier des améliorations nécessaires en matière de simplicité d’utilisation.
« On parle beaucoup de data, de data, et de data… »
Salon Big Data ou pas, Julien Anthonioz-Blanc remet les pendules à l’heure : la donnée seule ne sauve personne. En situation de crise, ce qui compte, c’est l’information utile, contextualisée et suffisamment claire pour permettre de décider vite. Notre invité assume en quelque sorte une forme de retour aux fondamentaux.
« On parle beaucoup de data. Nous aussi, début 2023, on se disait : on va brancher des outils sur nos données, travailler leur représentation et cela va alimenter nos décideurs. Et mon bilan, c’est que la logique du système d’information, où l’information est centrale, reste importante. »
Pourquoi ? Parce que dans la gestion de crise, la donnée brute ne dit pas tout.
« Ce dont on a besoin à l’échelon central, ce sont des informations : le compte rendu de la préfecture, du service local de police, de gendarmerie ou de sécurité civile. C’est cela que l’on manipule. »
L’IA et l’analyse prédictive ne sont donc pas écartées, loin de là. La feuille de route consiste notamment à mieux exploiter les données ouvertes : températures, qualité de l’air ou autres signaux susceptibles de donner « un coup d’avance » lors d’une canicule ou d’un autre événement.
Mais sans fantasmer un centre parisien pilotant tout à distance.
« La crise, dans notre République, est gérée à l’échelon départemental avec le préfet, ou par le maire si elle est communale. L’échelon central n’a pas vocation à prendre la main. Ce serait même dangereux que la conduite opérationnelle soit toujours pensée depuis un centre national. »
Au fond, l’hyperviseur des JO aura peut-être livré sa principale leçon après les Jeux : dans la gestion de crise comme ailleurs, le vrai défi n’est pas d’avoir toujours plus de données ou d’IA, mais de donner la bonne information, au bon moment, à celui qui doit décider. Car en temps de crise, avoir un coup d’avance vaut toujours mieux qu’avoir un lac de données en retard.
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