Avec Prism, nous avons tous compris que Google, Facebook ou encore Microsoft, avant d’être des multinationales, sont avant tout étatsuniens.

Alors que le discours ambiant autour de la société du numérique ne parle que de globalisation économique et de village planétaire, la révélation au public du programme Prism, qui organise la coopération étroite des firmes leaders du secteur IT avec les autorités de Washington, souligne l’existence d’intérêts nationaux spécifiques. Avec Prism, nous avons tous compris que Google, Facebook ou encore Microsoft, avant d’être des multinationales, sont avant tout étatsuniens.

Aussi mondialisées et géantes que soient ces entreprises, elles reconnaissent l’autorité politique du gouvernement de Washington. Leurs clients mondiaux sont prévenus.L’habitude commence d’ailleurs à se prendre de regarder l’étiquette des vêtements dans les rayons ou la mention sur les emballages pour connaître l’origine des produits. Gage de qualité pour les uns, volonté de privilégier l’emploi national pour les autres…, chacun a sa motivation pour rechercher ainsi la nationalité de ce qu’il envisage d’acquérir. Mais cela doit-il en aller de même pour les fournisseurs de technologies ? Peut-être.

La publication du programme Prism, qui organiserait donc la coopération des poids lourds de l’industrie numérique (AOL, Apple, Facebook, Google, Microsoft, Skype, Yahoo…) avec les administrations étatsuniennes, a ainsi profondément ému les opinions publiques. Les mêmes qui consomment béatement la communication globalisée et hors sol de ces firmes qui véhiculent elles-mêmes avec insistance les thèmes d’un monde où la notion de frontière semble forcément obsolète. Pour ne pas dire ringarde. De l’informatique en nuage à la communication en Wi-Fi, en passant par l’interconnexion généralisée des appareils électroniques, le partage tous azimuts des données et des communications constitue, dans le discours dominant, le seul horizon concevable. Dans une sorte d’universalité généreuse qui, naturellement, ignore dans son affichage médiatique la compétition économique, le vol de données et la compétition interétatique. Une sorte de publicité Benetton à l’échelle planétaire où les pulls colorés auraient laissé la place à des tablettes et autres smartphones comme vecteur de cohésion d’une société mondiale vivant en harmonie.

Si les experts en informatique n’ont jamais douté que l’usage de ces technologies laisse des traces et que l’accès à celles-ci par les prestataires est facilité par les “ backdoors ” de toutes sortes, la prise de conscience d’une possible transmission des données à l’insu des légitimes utilisateurs marque sans doute une étape. Alors qu’on avait expliqué aux opinions publiques qu’Internet et ses technologies permettaient au plus grand nombre d’être acteur de sa production informationnelle personnelle, voilà que l’on constate que le particulier ou l’entreprise – consommateur lambda des services de ces géants du Net – reste soumis au bon vouloir des puissances étatiques.

« Chacun doit servir ce qu’il est prêt à concéder »

Cet accès de lucidité doit donner l’occasion aux opinions publiques et aux entreprises des pays démocratiques de relever leur niveau d’exigence quant au traitement des données qui constituent le volet numérique de leur existence. Et de se placer face à ces consortiums de l’économie numérique en position de faire passer leur insatisfaction. Google renonce à fournir des services seulement parce que les utilisateurs ne les fréquentent pas, ou plus. C’est le seul jugement que reconnaît ce géant financier.

Idem pour les Myspace et autres Second Life qui végètent désormais, faute d’avoir su conserver l’intérêt de leurs nombreux utilisateurs originels. Les Etats non bénéficiaires de cette manne d’informations numérisées, puisque n’ayant pu ou su générer sous leur pavillon l’émergence de poids lourds de cette trempe, sont aussi très démunis. Il revient donc à chacun, Etat, fournisseur, client et citoyen de savoir ce qu’il est prêt à concéder ou à attendre de cette société numérique en devenir. Afin de ne pas renoncer à son insu à la défense de ses intérêts stratégiques. Car c’est en se complaisant dans une situation de dépendance que l’on se prive de toute capacité d’exercer à l’avenir sa souveraineté.