Green IT
Pourquoi le numérique ne sera jamais sobre
Par Thomas Chejfec, publié le 18 mai 2026
La sobriété numérique a tout du sujet parfait : vertueux, consensuel, presque rassurant. Sauf qu’à force de vouloir des services plus rapides, plus disponibles et plus intelligents, chacun contribue à tendre un peu plus l’élastique. Reste à savoir à si l’IT peut cesser de faire semblant de piloter ce que tout le monde continue d’accélérer ou si numérique et sobriété sont inconciliables…
Parole de DSI / Par Thomas Chejfec, Directeur des systèmes d’information
Il y a encore un an, on nous expliquait très sérieusement qu’une requête d’intelligence artificielle consommait dix fois plus qu’une requête classique, que ce n’était pas très responsable, pas très écologique, et que la pratique devait donc être questionnée, encadrée, voire limitée. Et puis les usages sont arrivés, massifs, concrets, utiles, et la question a disparu presque aussi vite qu’elle était apparue.
Ce mouvement n’a rien d’exceptionnel, il est même assez classique dès qu’une technologie franchit le seuil qui passe de la curiosité à son utilité réelle. Le numérique, dans son ensemble, ne dérape pas, il suit simplement une trajectoire logique : il consomme exactement ce qu’on lui demande, et depuis vingt ans, on ne lui demande qu’une seule chose, toujours plus de vitesse, toujours plus de capacité, toujours plus de disponibilité.
Les chiffres sont connus et, pris isolément, ne sont pas particulièrement alarmants : les data centers représentent aujourd’hui environ 1,5 % de la consommation électrique mondiale, avec une projection autour de 3 % à horizon 2030. À l’échelle d’un système aussi vaste, ce n’est pas une rupture en soi, et personne n’imagine sérieusement remettre en cause l’ensemble des usages numériques pour contenir cette dérive. Pourtant, cette part, modeste en apparence, présente deux caractéristiques singulières : d’une part elle est concentrée sur un nombre limité d’infrastructures, d’autre part et surtout, elle progresse à un rythme nettement supérieur à celui de la demande globale d’électricité.
Ce décalage tient moins à une inefficacité technique qu’à la nature même des usages. Le cloud facilite le déploiement et la duplication d’environnements, le stockage devient virtuellement illimité, les outils collaboratifs sont en permanence actifs, les flux vidéo explosent, et l’intelligence artificielle vient intensifier encore les besoins de calcul.
Chaque brique, prise individuellement, est parfaitement justifiée, souvent même indispensable, et c’est précisément ce qui rend toute tentative de régulation a priori assez illusoire. Se rappeler de 2020 permet de repositionner les ordres de grandeur : lorsque la crise Covid a conduit à ralentir brutalement une partie de l’économie mondiale, la demande d’énergie a reculé d’environ 4 % (source EIA), ce qui constitue un choc inédit, obtenu au prix d’un arrêt massif des transports, d’une activité industrielle réduite et d’une contraction généralisée des déplacements.
Malgré cette situation exceptionnelle, la baisse est restée contenue et, surtout, transitoire, puisque la consommation a retrouvé rapidement son niveau antérieur. Sans chercher à établir un parallèle simpliste, il est néanmoins frappant de constater que l’ordre de grandeur de cette baisse contrainte se rapproche de celui que le numérique est en train d’absorber, non à travers un excès ponctuel, mais via une accumulation d’usages devenus quotidiens. Ce n’est pas une dérive, c’est une substitution progressive, silencieuse, et largement acceptée.
Le phénomène n’est pas nouveau. Dans les décennies qui ont suivi la généralisation du pétrole, la question de la contrainte énergétique s’est longtemps effacée derrière l’explosion des usages, portés par une ressource abondante et des gains de productivité considérables. Les limites sont apparues plus tard, une fois les infrastructures en place et les dépendances installées, pas au moment où les usages se développaient. Le numérique suit une trajectoire comparable, avec cependant une différence notable :la conscience du problème est présente dès le départ, mais elle ne modifie pas réellement les décisions. Aucune organisation n’arbitre un projet structurant sur la base de sa seule empreinte énergétique, pas plus qu’elle ne renonce à un gain de productivité significatif pour des raisons de sobriété. L’arbitrage, dans les faits, reste systématiquement en faveur de la valeur perçue.
Dans ce contexte, la question n’est pas tant de savoir s’il faut consommer moins, que de comprendre dans quelles conditions cette consommation peut être pilotée. Or, sur ce point, le constat est plus nuancé. La facilité d’accès aux ressources, en particulier dans les environnements cloud, rend la consommation peu visible, donc difficile à maîtriser, et les choix d’architecture, souvent guidés par des impératifs de rapidité ou de sécurité, conduisent à une multiplication des environnements et des redondances qui échappent en grande partie à une logique d’optimisation fine. On peut espérer que des réponses continueront d’émerger et que le système saura s’adapter, mais cette adaptation repose sur des contraintes physiques qui, par nature, ne sont pas infinies. D’ici là, le mécanisme restera inchangé : l’usage précède la régulation, la consommation suit la valeur, et l’ajustement intervient après coup, une fois les dépendances installées et les habitudes prises. Autrement dit, la question énergétique n’est jamais celle qu’on se pose avant d’y aller, mais celle qui arrive quand on ne peut plus faire sans.
À LIRE AUSSI :
À LIRE AUSSI :
