La robotique a longtemps suscité la méfiance. A tort. C’est aujourd’hui une piste sérieuse pour relancer la croissance française, sur laquelle misent l’Etat et les investisseurs privés.

Il est 2 heures du matin dans ce hangar de la région parisienne. Un trait de lumière balaie l’obscurité. Des intrus se faufilent rapidement entre les rayonnages et se dirigent vers des cartons empilés sur une palette. Soudain, un globe de verre noir monté sur deux roulettes apparaît au bout de l’allée : il a détecté les mouvements suspects et braque sa webcam vers les cambrioleurs.

Ce robot de sécurité, appelé l’e-vigilante, alerte le service de sécurité, commence à émettre de puissants flashs et déclenche une sirène assourdissante. Un scénario à la Robocop qui deviendra très prochainement une réalité pour le groupe Casino, décidé à tester l’e-vigilante créé par la start up française EOS Innovation dans ses entrepôts.

Cette main-d’œuvre silencieuse, taillable et corvéable à merci, va-t-elle contribuer à détruire encore des emplois ? Non, au contraire. Les robots constituent en effet un nouveau secteur sur lequel les constructeurs français ont des places à prendre. Et les sociétés qui utilisent ces technologies gagnent des parts de marché et embauchent.

A la traîne. Selon le cabinet Metra Martech, spécialisé dans l’analyse des marchés IT, installer une telle machine engendre deux à trois postes à temps plein (entre la création, l’installation, la maintenance, les services…). Mieux, une étude de l’IFR (Fédération internationale de la robotique) montre que les pays qui investissent dans ce secteur, comme l’Allemagne ou le Brésil, voient leur courbe du chômage baisser.

Pourtant, en France, si les géants de l’industrie automobile, comme Renault ou PSA Peugeot Citroën, ont compris depuis longtemps le lien entre compétitivité et robotique, peu de PME suivent le mouvement. En 2012, nos entreprises ont acheté 3 300 robots industriels, alors que leurs concurrentes italiennes en ont acquis 4 600, et que les allemandes en ont commandé 19 000 !

Cette technologie traîne toujours sa réputation de destructrice d’emplois. “ Je rencontre des dirigeants qui déboursent 1 million d’euros dans une machine-outil, mais hésite à investir dans un robot à 100 000 euros ”, déplore Jacques Dupenloup, responsable des ventes de Stäubli Robotics pour la France. Une étude de la Commission européenne (réalisée par la Sofres) montre que les Français sont parmi les plus pessimistes lorsqu’on les interroge sur l’impact social de la robotique. De là à dire que les robots ne les intéressent pas, il n’y a qu’un pas… à ne pas franchir.

Panne d’investisseurs. Car ce domaine passionne nos ingénieurs. Nombreuses sont les start up qui se sont créées ces dernières années autour de la robotique de service ou de loisirs, voire dans le domaine des drones. Les idées sont là. Pas les moyens, qui permettraient de transformer ces jeunes pousses en entreprises de premier plan.

Medtech, notre étoile montante dans le secteur de la robotique médicale, a dû vendre sa première création, baptisée Brigit -destinée à assister les chirurgiens orthopédiques- à l’Américain Zimmer Inc. pour financer la suite du projet. “ La raison en est simple, explique Fernand Badano, directeur général de l’entreprise. Nous avons commencé notre recherche sur nos fonds propres, mais ensuite, nous n’avons pas réussi à séduire les investisseurs. ”

Pour que ces derniers soient convaincus, il a fallu attendre que Bertin Nahum, le fondateur de Medtech, soit classé quatrième entrepreneur le plus révolutionnaire au monde derrière Steve Jobs, Mark Zuckerberg et James Cameron par le magazine américain Discovery Series ! Depuis, la start up a levé 4,5 millions d’euros afin de commercialiser un nouveau robot, Rosa, capable d’opérer le cerveau humain avec une précision inégalée.

Labos de pointe. Pourtant, la France peut encore avoir foi en l’avenir. Le pays dispose d’équipes de recherche de premier plan, réparties dans plus d’une cinquantaine de laboratoires. Plusieurs d’entre eux -ceux de Polytechnique, de Centrale, de l’université d’Orsay, du CNRS (Centre national de la recherche scientifique) et de l’Inserm (Institut national de la santé et de la recherche médical)-  ont même acquis une renommée internationale. Leurs travaux sont directement exploités par des entreprises innovantes, qui cherchent à transformer leurs trouvailles en produits commercialisables.

Ainsi, le bras mécatronique proposé par la jeune pousse auxerroise RB3D pour assister les efforts des ouvriers de l’industrie a­t­il vu le jour grâce au laboratoire CEA List et au Cetim (Centre technique des industries mécaniques). La plupart des start up robotiques françaises ont d’ailleurs été créées par des chercheurs issus de ces structures. Le CEA (Commissariat à l’énergie atomique), qui a sa place à la fois du côté des scientifiques et des utilisateurs (dans ses installations nucléaires et ses centrales), a œuvré en ce sens grâce à une politique d’essaimage reconnue : tous secteurs confondus, il a permis la création de plus de 150 entreprises en vingt ans.

Pôles position. L’Hexagone dispose également de pôles industriels. L’un d’entre eux est situé près d’Annecy, en Haute-­Savoie. C’est là, dans la commune de Faverges, que Stäubli, le fabricant suisse de machines textiles, a installé sa division robotique. Non seulement 1 600 personnes y sont employés, mais l’activité a créé 5 000 emplois induits dans la région. Un autre de ces pôles se trouve en Vendée, à la Roche-­sur-­Yon. Sepro, le numéro un européen (et numéro trois mondial) des robots pour l’injection plastique, y réalise 90 % de son chiffre d’affaires à l’export (58 millions d’euros pour l’année 2012) et compte 300 salariés.

Enfin, les financements, jusqu’ici difficiles à obtenir pour les aspirants entrepreneurs du secteur, vont devenir plus accessibles. Arnaud Montebourg, le ministre du Redressement productif, s’apprête à lancer France Robots Initiatives, un plan robotique doté de 100 millions d’euros.

Bruno Bonnell, fondateur d’Infogrammes et président de Syrobo (Syndicat de la robotique de service) a créé, lui, un fonds d’investissement sectoriel, baptisé Robolution Capital. Il investira 60 millions d’euros dans ce secteur au niveau européen : près de 400 entreprises ont déjà été identifiées et une trentaine d’entre elles bénéficieront de cette manne dans les cinq années à venir.

Les idées sont là, le tissu industriel se structure et les fonds arrivent. Mais sur quels débouchés peuvent tabler les créateurs de robots ? Sur l’industrie, en premier lieu. Mais aussi sur les services, au potentiel important. Les services à domicile tout d’abord, sur lesquels mise l’Américain iRobot qui a déjà vendu plus de 6 millions d’exemplaires de son célèbre robot aspirateur Roomba.

Mais surtout ceux destinés aux entreprises. Un rapport de la Direction générale de la compétitivité de l’industrie et des services (DGCIS) évalue le marché mondial à 8 milliards de dollars pour la robotique de service personnelle et à 18 milliards pour celle de service professionnelle, à l’horizon 2015. Encore s’agit-il d’une hypothèse basse. Environ 90 000 robots de service devraient être produits sur la période 2011-2014, sous des formes diverses.

La logistique, par exemple, cherche le maximum d’automatisation possible. Amazon a montré la voie en acquérant des machines de Kiva Systems pour 775 millions de dollars en mars 2012. Celles-ci déplacent automatiquement les produits commandés parmi les rayonnages des gigantesques entrepôts de l’e-commerçant américain. Une raison d’espérer pour le Français Balyo, jeune pousse qui a mis au point la Movebox, un boîtier qui transforme un chariot élévateur traditionnel en robot : les engins se déplacent sans avoir besoin d’être guidés par des rails dans le sol, grâce à une analyse tridimensionnelle de leur environnement. La solution a déjà séduit Saint-Gobain, Hermès et Heineken.

Bons pour le service. Les robots s’avèrent aussi utiles dans l’enseignement. La start up de Bruno Bonnel, Awabot, a mis au point Pobbot et Emox, censés aider les élèves à apprendre la programmation robotique. La médecine, elle, bénéfice déjà des avancées considérables effectuées par Medtech. De son côté, le CEA Tech prépare un exosquelette pour aider les tétraplégiques à remarcher. Les premiers tests auront lieu en fin d’année. Mais c’est évidemment le secteur militaire qui demeure l’un des plus intéressés par le développement de la robotique.

Après avoir vendu à l’armée française 29 Cobra Mk2 (ils savent inspecter un terrain et neutraliser d’éventuels explosifs), l’entreprise varoise Eca Robotics en a écoulé 20 exemplaires auprès de l’armée canadienne. La Direction générale de l’armement s’est aussi beaucoup investie sur le sujet. Elle a présenté voici un an le Minorogen, un minirobot destiné à aider les militaires du génie à rechercher des engins explosifs improvisés. Elle soutient également RB3D, qui développe Hercules, l’exosquelette qui pourrait équiper les fantassins dans les années à venir.

Les robots éduquent, soignent, produisent ou nous défendent. Et sans menacer nos emplois. En France, cette prise de conscience est arrivée tardivement. Aujourd’hui, le gouvernement se donne sept ans pour hisser le pays au premier rang mondial en la matière. Nous n’avons écrit que le premier tome de notre cycle des robots.

 

Crédits photos : Jiuguang Wang, Christopher Vo, Pierre Metivier, Medef

Filière robotique : les sept sociétés françaises les plus prometteuses

Nao, le robot d’Aldebaran Robotics, est utilisé aussi bien dans les écoles élémentaires que dans les universités. C’est un des pionniers de la robotique d’aide à la personne.

L’e-vigilante, d’EOS Innovation, veille à la sécurité des entrepôts et des sites industriels.

Rosa, le robot créé par Medech, est spécialisé dans les interventions chirurgicales du cerveau.

Cobra, mis au point par Eca Robotics, est capable de jour comme de nuit, d’effectuer des missions de neutralisation d’engins explosifs.

Le PR2, du laboratoire californien Willow Garage, est utilisé en Fance par des chercheurs du CNRS pour leurs travaux sur les bâtiments intelligents.

L’Asie, première utilisatrice de robots

Le Japon, un temps surpassé par la Corée du Sud, est redevenu le plus gros utilisateur de robots industriels, devançant même l’Amérique du Nord. Marché encore marginal, la Chine accélère ses investissements et pourrait bien rivaliser avec le Japon d’ici à 2015.

 

L’État veut faire de la France un leader mondial de la robotique

Le plan France Robots Initiatives, mis au point par Louis Gallois, commissaire général à l’Investissement et présenté par Arnaud Montebourg, le ministre du Redressement productif, propose un nombre impressionnant de mesures, en reprenant, entre autres, des recettes appliquées avec succès à l’étranger. Outre l’organisation d’états généraux annuels sur le sujet, l’Etat va lancer des initiatives autour de la robotique collaborative, du transport, des robots compagnons et du handicap… Ces défis technologiques, couplés à de grosses commandes, sont censés stimuler les chercheurs et les entreprises.

La Corée du Sud a notamment servi d’exemple. En effet, depuis 2011, des robots y sont déployés dans les PME, les écoles, les casernes de pompiers, la police, tant pour expérimenter de nouveaux usages que pour aider les industriels à se développer. Un soutien financier de 10 millions d’euros sera donc accordé par l’Etat à des projets mettant en œuvre ces machines en conditions réelles auprès d’un nombre significatif d’utilisateurs. Un volet PME prévoit de subventionner 250 industriels et entreprises de tous secteurs afin qu’ils s’équipent de leur premier robot. “ Il s’agit de mesurer précisément les gains obtenus par chaque PME dans tous leurs secteurs d’activité. Et ce, afin de pouvoir s’appuyer sur ces chiffres pour convaincre d’autres entreprises. ”

Deux millions d’euros supplémentaires ont été débloqués à l’intention des équipementiers de la filière automobile afin qu’ils installent une centaine de cellules robotisées. Enfin, dans le but d’aider les start up à passer au stade de l’industrialisation, l’Etat a demandé à la Caisse des dépôts d’injecter 15 millions d’euros dans Robolution Capital, premier fonds d’investissement européen dédié à la robotique de service. Au total, ce sont 100 millions d’euros qui seront débloqués pour doper le développement de la robotique et faire de la France un des cinq meilleurs pays en ce domaine d’ici à 2020.