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Quantique : l’urgence n’est plus scientifique, elle est souveraine
Par La rédaction, publié le 23 juin 2026
La France a les chercheurs, les start-up et les technologies. Mais la souveraineté quantique se jouera ailleurs : dans le capital, l’industrialisation, le cloud, le HPC et la cybersécurité. Mais l’entrée de Nvidia au capital d’Alice & Bob rappelle que le quantique français suscite désormais l’intérêt des grandes plateformes mondiales. Une bonne nouvelle, mais aussi un signal d’alerte : sans passage à l’échelle maîtrisé, l’excellence scientifique risque de se transformer en dépendance stratégique.
Par Anthony Da Ponte, administrateur de l’ISACA France et Associé EY
L’entrée de Nvidia au capital d’Alice & Bob devrait d’abord être saluée. Elle confirme ce que beaucoup savent déjà dans l’écosystème : la France dispose, dans le quantique, d’équipes scientifiques et entrepreneuriales de tout premier plan.
Mais c’est précisément parce que cette nouvelle est positive qu’elle doit aussi nous alerter. Quand un acteur comme Nvidia entre au capital d’une pépite française du quantique, ce n’est pas seulement un investissement financier. C’est une validation stratégique. C’est le signal que l’actif technologique français est jugé suffisamment critique pour être intégré à un écosystème industriel mondial dominé par des plateformes américaines. En tant qu’administrateur d’ISACA France, je ne lis donc pas cette annonce uniquement comme une success story de la deeptech française. J’y vois un sujet de gouvernance, de maîtrise du risque et de cybersécurité nationale.
La souveraineté technologique ne consiste pas à refuser les partenariats internationaux. Ce serait absurde. Dans le quantique, aucun pays ne réussira seul. En revanche, la souveraineté impose de savoir ce que l’on accepte de partager, ce que l’on doit protéger, ce que l’on finance, et ce que l’on garde sous contrôle. Dans ce domaine, les mots-clés sont clairs : contrôle du capital, propriété intellectuelle, localisation des capacités industrielles, accès aux talents, maîtrise du cloud, du calcul haute performance et des chaînes de production critiques.
Or c’est là que le contraste avec les États-Unis devient préoccupant. Selon le Wall Street Journal et Investors Business Daily, l’administration américaine a annoncé un plan d’environ 2 milliards de dollars en faveur de neuf entreprises du quantique, avec des prises de participation publiques minoritaires. IBM recevrait 1 milliard de dollars et investirait également 1 milliard de dollars de ses propres fonds pour créer une capacité industrielle dédiée aux puces quantiques ; GlobalFoundries recevrait 375 millions de dollars ; d’autres acteurs, dont D-Wave, Rigetti, Infleqtion, Atom Computing, PsiQuantum, Quantinuum et Diraq, seraient également concernés. Les mêmes sources précisent que certains accords restent encore à finaliser.
Ce point est essentiel : Washington ne se contente pas de subventionner. Washington prend position. L’État américain investit, oriente, concentre les moyens, accepte de rentrer au capital et cherche à structurer une chaîne de valeur nationale. Ce n’est pas seulement une politique d’innovation. C’est une politique de puissance.
La France, elle, n’est pas inactive
Le discours d’Emmanuel Macron au Très Grand Centre de Calcul du CEA, le 22 mai 2026, en témoigne. Le Président de la République y a explicitement relié quantique, semi-conducteurs, cloud, intelligence artificielle, calcul haute performance et souveraineté. Il a également affirmé que les 18 à 24 mois à venir seraient “absolument décisifs” pour la recherche et l’industrie, et que les dépendances technologiques deviendraient des dépendances économiques, industrielles, stratégiques, voire démocratiques.
C’est précisément cette lucidité qui rend la question plus urgente encore. Si nous savons que la fenêtre stratégique est de 18 à 24 mois, si nous savons que le rapport de force financier se dégrade, si nous savons que la chaîne de valeur dépend du semi-conducteur, du cloud, du calcul haute performance et des logiciels, alors nous ne pouvons plus traiter le quantique comme un simple objet de recherche ou comme une verticale deeptech parmi d’autres.
Le programme PROQCIMA, lancé en 2024, a engagé 500 millions d’euros pour soutenir cinq entreprises françaises : Pasqal, Quandela, Alice & Bob, Quobly et C12. L’annonce d’un abondement d’un milliard d’euros de la stratégie nationale quantique, via France 2030, puis la mobilisation annoncée de près de 3 milliards d’euros sur cinq ans pour la pile quantique nationale, vont dans le bon sens.
Mais l’enjeu n’est pas seulement le montant. Il est aussi dans la vitesse, la concentration et la doctrine d’intervention. Les États-Unis choisissent une logique d’industrialisation rapide, avec prise de participation et structuration de capacités productives. La France et l’Europe disposent d’un écosystème scientifique remarquable, mais elles doivent désormais franchir un seuil : passer de la politique de soutien à la politique de contrôle stratégique.
Il faut être clair : le risque n’est pas que Nvidia investisse dans Alice & Bob. Le risque serait que nous soyons incapables, en France et en Europe, de financer nous-mêmes le passage à l’échelle de nos technologies critiques. Le risque serait que la recherche soit française, les talents français, la propriété intellectuelle initiale française, mais que l’industrialisation, les standards, les plateformes d’intégration, les infrastructures de calcul et les marchés finaux soient captés ailleurs.
Ce sujet est aussi un sujet de cybersécurité. L’ordinateur quantique pleinement opérationnel n’est pas encore là, mais la migration post-quantique a déjà commencé.
C’est ici que le regard d’ISACA France devient indispensable
Le quantique n’est pas seulement une technologie de laboratoire. C’est un risque d’entreprise, un risque systémique et un risque national. Il touche les identités numériques, les infrastructures de confiance, les PKI, les VPN, les certificats, les HSM, les systèmes industriels, les sauvegardes, les données de santé, les secrets industriels, les échanges diplomatiques, les infrastructures critiques et la défense.
La menace la plus immédiate n’est d’ailleurs pas nécessairement l’attaque quantique en temps réel. Elle est dans le “récolter maintenant, déchiffrer plus tard” : des flux chiffrés aujourd’hui peuvent être collectés et stockés dans l’attente de capacités futures de déchiffrement. Le Monde rappelait en avril 2025 que des agences de renseignement pourraient être tentées d’enregistrer des flux aujourd’hui pour les déchiffrer plus tard, ce qui justifie de nouvelles méthodes cryptographiques dès maintenant.
Les organisations doivent donc engager des audits de préparation post-quantique. Pas demain. Maintenant. Un audit de préparation post-quantique doit répondre à des questions simples : où utilisons-nous RSA, Diffie-Hellman ou la cryptographie elliptique ? Quels certificats protègent nos actifs critiques ? Quels flux ont une durée de confidentialité supérieure à cinq, dix ou vingt ans ? Quels systèmes ne pourront pas être migrés facilement ? Quels fournisseurs maîtrisent réellement leur feuille de route post-quantique ? Quels environnements cloud, industriels ou embarqués dépendent d’algorithmes vulnérables ?
Le NIST NCCoE insiste sur ce point : la migration vers la cryptographie post-quantique nécessite de comprendre où les algorithmes vulnérables sont utilisés dans le matériel, les logiciels et les services, puis de construire des feuilles de route de priorisation. Le même programme met l’accent sur les inventaires cryptographiques et leur rôle dans les décisions de gestion des risques.
C’est une discipline de gouvernance avant d’être un projet technique. Les comités d’audit et de risques devraient demander dès maintenant à leurs directions générales, DSI et RSSI : avons-nous un inventaire cryptographique ? Avons-nous identifié les données dont la confidentialité doit survivre dix ans ou plus ? Avons-nous une stratégie de crypto-agilité ? Avons-nous intégré le risque quantique dans notre cartographie des risques ? Avons-nous évalué les dépendances souveraines de nos fournisseurs cloud, HPC, cybersécurité et semi-conducteurs ?
La France doit donc agir sur trois fronts
D’abord, financer. Le financement public doit être capable de protéger le passage à l’échelle des technologies critiques, pas seulement de soutenir leur émergence. La commande publique souveraine, les prises de participation stratégiques, les clauses de localisation de production, les mécanismes de protection du capital et les partenariats industriels européens doivent devenir des outils assumés.
Ensuite, migrer. La migration post-quantique doit devenir un chantier prioritaire des organisations publiques et privées. Elle doit commencer par l’inventaire, se poursuivre par la priorisation des actifs critiques, puis par une trajectoire progressive de remplacement ou d’hybridation cryptographique. Attendre l’ordinateur quantique parfait pour agir serait une erreur de gouvernance.
Enfin, protéger. Protéger ne signifie pas se fermer. Cela signifie définir ce qui relève d’un actif souverain : propriété intellectuelle, capacités de fabrication, accès aux talents, chaînes cloud et HPC, standards logiciels, données sensibles et architectures de confiance. Sur ces actifs, l’Europe doit savoir dire oui aux partenariats, mais non à la dépendance.
La bataille du quantique ne se jouera pas uniquement dans les laboratoires. Elle se jouera dans les conseils d’administration, les comités d’investissement, les politiques d’achat public, les feuilles de route cyber, les clauses contractuelles, les infrastructures de calcul et la capacité à transformer la science en puissance industrielle.
L’arrivée de Nvidia chez Alice & Bob est une excellente nouvelle scientifique et entrepreneuriale. Mais elle est aussi un avertissement. Si nous voulons que le quantique français reste un actif souverain, il ne suffit plus de former les meilleurs chercheurs. Il faut financer leur passage à l’échelle, migrer nos infrastructures de confiance vers le post-quantique, et protéger les actifs critiques qui feront la cybersécurité nationale de demain.
Il est urgent d’agir car c’est beaucoup plus un enjeu de souveraineté qu’un enjeu scientifique.
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