Bill Gates alerte sur le grand vertige de l’IA pendant que la présidentielle française regarde ailleurs

Data / IA

Taxer l’IA et sanctuariser l’humain : la claque de Bill Gates à nos candidats à la présidentielle

Par Laurent Delattre, publié le 31 août 2026

Dans un long texte consacré aux bouleversements provoqués par l’intelligence artificielle, Bill Gates prend un peu de hauteur et veut éclairer les défis de demain. Il propose de sanctuariser certains métiers, de taxer les robots et les jetons d’IA, de renforcer la protection sociale et de repenser une économie organisée autour de l’emploi. Autant de questions que les candidats français à l’élection présidentielle se gardent bien d’aborder, préférant rester sur un terrain plus palpable autour de la puissance de calcul et de la souveraineté. Par peur de réveiller le fantôme de Benoît Hamon qui a eu le tort politique de les poser dix ans trop tôt ?

Bill Gates n’a pas soudainement changé d’avis ni retourné sa veste. Il continue de voir dans l’intelligence artificielle un accélérateur potentiel de découvertes médicales, un moyen d’améliorer l’éducation, l’agriculture, les services publics ou la lutte contre le changement climatique.
Mais son nouvel essai, publié la semaine dernière, marque une rupture de ton avec ses précédentes interventions. En près de 6 000 mots, le cofondateur de Microsoft ne s’interroge plus seulement sur ce que l’IA saura faire. Il s’interroge sur qui en supportera le coût et qui en captera les bénéfices.

« L’IA sera soit le plus grand instrument d’égalité jamais inventé, soit la pire source d’injustice. »

Cette phrase résume parfaitement la thèse centrale de Bill Gates. La technologie ne contient en elle-même aucune promesse d’égalité. Elle peut démocratiser l’accès à l’expertise médicale, juridique ou scientifique. Elle peut tout aussi bien concentrer la richesse, le savoir et le pouvoir entre quelques entreprises, quelques investisseurs et quelques États. Pour toujours plus d’injustice et de pauvreté.
Et cela peut aller très vite. Car, contrairement aux précédentes révolutions industrielles, elle peut se diffuser presque instantanément sur les équipements déjà disponibles, dialoguer en langage naturel et s’intégrer aux processus existants sans exiger plusieurs décennies d’adaptation.

Quand un techno-optimiste milliardaire redécouvre le contrat social

Bill Gates identifie trois grandes familles de risques. La première concerne le travail.

« De nombreux emplois disparaîtront pour toujours. »

Le milliardaire ne croit guère à la comparaison rassurante avec les précédentes révolutions industrielles. Le passage de l’agriculture aux services s’est déroulé sur plusieurs générations et a créé de nouveaux emplois mobilisant les capacités cognitives humaines. L’IA, elle, peut précisément remplacer une partie de ces capacités. Le droit, le support client, la médecine, le développement logiciel, l’analyse financière ou, avec la robotique, la construction et l’hôtellerie seront simultanément concernés.

Gates insiste particulièrement sur l’avenir des jeunes. En supprimant d’abord les tâches simples, documentées et vérifiables, les entreprises risquent de faire disparaître les premiers barreaux de l’échelle professionnelle. Or ces tâches permettent aujourd’hui aux débutants d’acquérir l’expérience tacite qui les rendra ensuite plus difficiles à remplacer. Un thème que nous avons maintes fois évoqué depuis le début de l’année, notamment dans « L’IA redessine le marché du travail au détriment des profils juniors » et dans « Sans juniors, pas de seniors : pourquoi l’embargo sur les diplômés est un pari dangereux ».

« L’IA donnera aux individus, et peut-être aux IA elles-mêmes, davantage de moyens de nuire »

Le deuxième risque tient à la démocratisation des capacités de nuisance. Fraude, deepfakes, cyberattaques, surveillance, manipulation politique et conception d’armes biologiques deviennent accessibles à des acteurs moins qualifiés. Le même modèle peut trouver une vulnérabilité pour la corriger ou pour l’exploiter. Bill Gates y ajoute le risque que des systèmes autonomes adoptent des comportements contraires aux intentions de leurs concepteurs.

« Un compagnon IA conçu pour ne jamais vous contrarier est une vaste serre isolante »

Enfin, il redoute que les compagnons artificiels et les assistants permanents altèrent le développement des enfants, les relations humaines et l’esprit critique. Une IA toujours disponible, complaisante et incapable de se fâcher peut devenir une « serre protectrice » qui dispense progressivement l’utilisateur de l’effort nécessaire à toute relation humaine.

Ce diagnostic sombre n’efface pas les bénéfices. Il les conditionne. Pour Gates, l’IA ne conservera sa légitimité sociale que si les citoyens en perçoivent rapidement les avantages.

« Si la première chose que l’IA fait dans la vie des gens est de leur prendre leur emploi, ils la rejetteront. »

Réserver des métiers aux humains et taxer les machines

L’intérêt de cet essai ne réside pas seulement dans l’inventaire des risques. Bill Gates avance trois pistes éminemment politiques.

La première consiste à créer des instances capables de piloter la transition dans sa globalité. L’IA traverse simultanément l’emploi, la fiscalité, l’éducation, la sécurité, la santé, l’énergie, les élections, l’environnement et les systèmes financiers. Aucun ministère ni régulateur sectoriel ne peut en saisir seul les effets en chaîne. Gates appelle donc à des structures interministérielles nationales et à une organisation internationale inspirée à la fois des mécanismes de contrôle nucléaire, des règles de l’aviation civile et des accords environnementaux.

Sa deuxième proposition est plus originale. Il suggère de créer un domaine « Human Reserved », une sorte de réserve protégée des activités humaines. Certains métiers ou certaines décisions seraient soustraits à l’automatisation, non parce qu’une machine serait techniquement incapable de les accomplir, mais parce que la société jugerait leur humanité irremplaçable.

« Rien n’empêcherait techniquement un robot de vous annoncer une maladie incurable. Pourtant, il ne devrait pas le faire. »

Le soin, l’éducation ou la santé mentale pourraient ainsi rester placés sous la responsabilité d’un humain, assisté mais non remplacé par la machine. La proposition est séduisante, mais soulève d’immenses difficultés : qui détermine ce qui doit rester humain ? Comment empêcher les contournements ? Comment maintenir une concurrence équitable avec des pays faisant d’autres choix ?

Troisième piste, Bill Gates veut « rééquilibrer la taxation du travail et du capital ». Lorsqu’une entreprise recrute, elle paie des cotisations. Lorsqu’elle remplace un salarié par une machine, elle peut généralement amortir son investissement et réduire ses coûts. La fiscalité encourage donc parfois le remplacement du travail humain.

« Nous devrions taxer les jetons d’IA et les robots. »

Cette taxe ralentirait légèrement les substitutions d’emplois, tout en finançant la formation, les reconversions et une protection sociale « plus forte et plus flexible ». Elle devrait cependant distinguer l’automatisation destructrice d’emplois des utilisations socialement bénéfiques, distinction particulièrement complexe lorsqu’un même modèle et les mêmes jetons servent à des milliers d’applications.

Bill Gates toutefois évite savamment de s’aventurer sur le très contesté concept de revenu universel. Il envisage une société où moins de personnes travaillent, ou travaillent moins longtemps, et reconnaît qu’il faudra dissocier partiellement protection économique et emploi. Mais pourtant il ne préconise pas explicitement une allocation inconditionnelle.

L’ONU a déjà commencé à construire le dispositif réclamé par Gates

Le diagnostic de Bill Gates n’est pas isolé. D’autres l’ont fait avant-lui mais rarement avec autant de clarté. Son essai ressemble ainsi presque à une version grand public du rapport préliminaire publié en juillet 2026 par le Panel scientifique international indépendant de l’ONU sur l’IA.

Celui-ci souligne que les risques sont distribués très inégalement alors que la richesse et les capacités techniques sont extrêmement concentrées. Les États-Unis représenteraient 75 % de la puissance de calcul des 500 principaux supercalculateurs consacrés à l’IA, contre 15 % pour la Chine. Les deux pays produisent également la quasi-totalité des grands modèles généralistes de pointe.

Le Panel avertit surtout que, sans investissements dans les compétences, les infrastructures et les institutions du travail, l’IA pourrait déplacer la richesse du travail vers le capital. Il retrouve également les inquiétudes de Bill Gates sur les agents autonomes, la santé mentale, la manipulation de l’information et l’incapacité de nombreux États à évaluer les modèles dont ils deviennent dépendants.

En un sens, l’ONU a d’ailleurs déjà installé une partie de l’architecture que le milliardaire appelle de ses vœux. En février 2026, son Assemblée générale a nommé les 40 membres du premier panel scientifique mondial consacré à l’IA, malgré l’opposition des États-Unis et du Paraguay. Un Dialogue mondial sur la gouvernance de l’IA a également été lancé.

Mais ces mécanismes produisent surtout de l’expertise et de la concertation. Ils ne constituent pas encore l’équivalent d’une Agence internationale de l’énergie atomique capable d’inspecter, d’imposer des obligations ou de sanctionner. Bill Gates ne contredit donc pas l’ONU mais il réclame de transformer ces premières briques de l’ONU en véritable capacité d’action.

Sans surprise, les autres organisations internationales convergent elles aussi, et ont probablement influencé la réflexion du fondateur de Microsoft. Selon l’OIT, un emploi mondial sur quatre est exposé à l’IA générative, même si la transformation des métiers reste, à ce stade, plus probable que leur suppression complète. Environ 3,3 % des emplois se situeraient dans la catégorie d’exposition la plus élevée, avec un risque supérieur pour les femmes en raison de leur présence dans les fonctions administratives.

Le FMI estime pour sa part qu’environ 40 % des emplois mondiaux et 60 % de ceux des économies avancées sont exposés. Même lorsque l’IA augmente la productivité et les revenus, les gains peuvent rester plus importants au sommet de la distribution et accroître la part du capital.

L’OMC anticipe quant à elle une progression de 34 à 37 % du commerce mondial et de 12 à 13 % du PIB grâce à l’IA d’ici 2040. Mais elle avertit qu’il ne faut pas répéter les erreurs politiques de la mondialisation : produire d’importants gains agrégés tout en négligeant les perdants, la formation et les filets de sécurité.

Les experts divergent sur la vitesse, pas sur la redistribution

Au passage, force est de remarquer que la position de Bill Gates se rapproche de celle de Dario Amodei. Le dirigeant d’Anthropic estime que l’IA pourrait supprimer la moitié des emplois tertiaires de début de carrière et porter le chômage américain entre 10 et 20 % en quelques années. Il a d’ailleurs lui aussi évoqué une taxe de 3 % sur les revenus générés par les jetons d’IA, destinée à être redistribuée.

Geoffrey Hinton, l’un des pionniers de l’apprentissage profond, s’est déclaré favorable à un revenu universel pour absorber les pertes d’emploi. Il prévient cependant qu’une allocation ne résoudrait pas la perte de statut, de relations sociales et de sens que peut provoquer la disparition du travail.

En revanche, les économistes sont plus prudents sur l’ampleur du choc. Daron Acemoglu estime que les gains de productivité pourraient rester modestes, autour de 0,5 % sur dix ans. Mais son scénario, moins spectaculaire que celui de Gates, n’est pas nécessairement plus rassurant : même une IA décevante en matière de productivité pourrait creuser l’écart entre les revenus du capital et ceux du travail.

Alors, oui, bien sûr, les premières données restent contradictoires. Une étude d’Erik Brynjolfsson et de ses collègues observe une baisse relative de 16 % de l’emploi des 22-25 ans dans les métiers américains les plus exposés. Elle distingue toutefois les usages qui automatisent, associés aux diminutions d’emploi, de ceux qui augmentent les capacités des salariés, beaucoup moins destructeurs.

De son côté, une étude d’Anthropic publiée en mars 2026 ne détecte encore aucune hausse systématique du chômage dans les professions exposées, mais constate un ralentissement possible des recrutements de jeunes.

La disparition massive des emplois annoncée par Gates reste donc une prévision, pas un fait établi. Mais l’incertitude porte sur la vitesse et l’ampleur du phénomène, beaucoup moins sur la nécessité de préparer sa répartition. D’autant que toutes les études actuelles sous estiment, voire ne mesure pas, l’impact à moyen terme de l’IA agentique encore peu orchestrée, maîtrisée et industrialisée.

Et si Bill Gates réveillait les candidats à l’élection présidentielle française ?

La publication en pleine rentrée aussi bien scolaire que politique de cet essai tombe finalement à point nommé. Car le manque de hauteur des candidats actuels montre à quel point ces derniers semblent totalement déphasés des enjeux sociétaux et économiques engendrés par l’arrivée de l’IA agentique dès aujourd’hui et des robots intelligents dès demain.

À ce stade de la campagne présidentielle française, il serait inexact d’affirmer que les candidats ignorent l’intelligence artificielle. Ils en parlent en réalité de plus en plus. Mais essentiellement comme d’une course industrielle et géopolitique. Sans jamais se demander si les enjeux ne sont pas en réalité bien plus importants.

Gabriel Attal a annoncé un plan de 200 milliards d’euros pour faire de la France la première puissance européenne de l’IA. Il mise sur la commande publique, les investissements privés, la productivité et l’apprentissage du « prompt » dès l’école. Les programmes définitifs ne sont pas encore arrêtés. Le constat peut donc évoluer. Pour l’instant, cependant, les candidats débattent davantage des data centers, des champions nationaux, des milliards investis et des ingénieurs formés que du partage des gains de productivité et de l’avenir du travail.

Édouard Philippe veut doubler les capacités de calcul françaises et européennes, instaurer un Buy European Tech Act, mobiliser l’épargne et porter la production d’ingénieurs de 40 000 à 100 000 par an. Il prévoit un droit à la reconversion pour les métiers menacés, sans détailler le financement social d’une transition massive.

Bruno Retailleau assume plus directement l’automatisation. Son plan de 25 milliards d’euros comprend un agent administratif baptisé « Marianne » et ambitionne de libérer entre 250 000 et 300 000 fonctionnaires, dont une partie serait redéployée et une autre non remplacée après les départs à la retraite. Là où Bill Gates demande comment amortir les pertes d’emploi, Retailleau inscrit déjà celles-ci parmi les économies attendues. Délirant !

Bref, tous pensent rustines, pansements, mesurettes, court terme. Comme si le risque d’avoir plus de 20% de chômeurs dès 2030 n’était pas imaginable. Comme si le risque de voir l’IA métamorphoser la valeur travail était inexistant. Comme si le risque de voir s’effondrer les bases de nos civilisations ne méritait même pas qu’on y accorde la moindre l’attention.

Jean-Luc Mélenchon est finalement un peu une exception partielle. Son texte sur une « pensée artificielle sous protectorat humain » aborde la dépendance, les addictions, la surveillance, la propriété des infrastructures et l’appropriation privée des connaissances humaines. En un sens, on peut même penser, assez ironiquement, qu’il rejoint là plusieurs préoccupations de Bill Gates, le milliardaire. Mais, sur le fond le patron de LFI se garde bien de remettre la séparation entre emploi et revenu au centre de la campagne.

Qui possédera les machines ? Comment taxer une valeur créée avec moins de travail humain ? Quelle part des gains sera convertie en salaires, en temps libéré ou en revenu socialisé ? Quels emplois devront rester humains ? Comment protéger les jeunes dont les portes d’entrée dans la vie professionnelle se ferment ? Sur ces questions, la campagne demeure étonnamment silencieuse.

Comme s’il ne fallait surtout pas réveiller le fantôme politique de Benoît Hamon. En 2017, son programme proposait explicitement un impôt sur les robots et un revenu universel d’existence. Ce dernier devait être instauré progressivement. Son projet ne parlait évidemment pas des grands modèles de langage, des agents autonomes ou des jetons d’inférence. ChatGPT n’existait pas. Benoît Hamon n’avait pas vraiment anticipé la forme technologique de la rupture. Il avait en revanche identifié sa question politique fondamentale : que devient la protection sociale lorsque l’automatisation fragilise le salariat sur lequel elle repose ?

Bien sûr, Benoît Hamon n’avait et n’a rien du prophète. Le financement de son revenu universel était contesté, ses prévisions sur la raréfaction du travail demeuraient hypothétiques et une allocation monétaire ne pouvait pas suffire à rendre du sens, des compétences ou une place sociale à ceux qui perdent leur métier.
Ainsi, en 2017, ses propositions furent souvent présentées comme l’utopie d’un candidat déconnecté de la « valeur travail ».

Et voilà… Nous sommes près de 10 ans plus tard. Bill Gates propose de taxer les robots, Dario Amodei les jetons d’IA, Geoffrey Hinton un revenu universel et l’ONU s’inquiète d’un transfert massif de richesse du travail vers le capital.

Pourtant, le revenu universel, et plus largement toute réflexion sur une protection économique moins dépendante de l’emploi, a disparu de la campagne française. La question qui émerge est pourquoi ? Le pire serait que la réponse soit « parce qu’il reste trop associé à une défaite électorale » !

On peut comprendre que nos candidats craignent que la situation budgétaire rende toute dépense nouvelle suspecte aux yeux de leurs électeurs ou encore qu’ils préfèrent promettre le retour au plein-emploi plutôt qu’envisager sa transformation. Ce sont des raisons politiquement compréhensibles. Mais elles ne constituent pas une réponse au vrai défi de société qui nous attend, non pas à la fin du siècle, mais à la fin de cette décennie si ce n’est plus tôt encore.

Pendant que la présidentielle française semble vouloir se contenter de débattre sur la manière de gagner la course à l’intelligence artificielle, l’essai de Bill Gates a le grand mérite de nous rappeler qu’une question plus importante précède toutes les autres : à quoi ressemblera la société une fois la ligne d’arrivée de cette course franchie ?

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