Quand l’IA apprend le droit, les avocats doivent réapprendre à exercer leur métier

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Dossier été 2026 : L’IA à la barre, mais de quel droit ?

Par François Jeanne, publié le 27 août 2026

L’IA s’impose rapidement dans le monde juridique, pour gagner en productivité, notamment en recherche et rédaction. Mais elle reste limitée dans le raisonnement et pose des enjeux majeurs de responsabilité, de formation et d’exercice de l’esprit critique. Avec la pression mise sur les tarifs, l’avocat du futur pourrait devenir pilote d’outils IA plutôt que technicien du droit.


SOMMAIRE DU DOSSIER :

L’ENTREPRISE AU(X) TEMPS DE L’IA


Et si, dans un avenir proche, les plaidoiries dans les prétoires étaient tenues par des IA ? « Cela s’est déjà fait, notamment sur des thématiques philosophiques comme le recours à la peine de mort, assure Alexandre Diehl, avocat, associé du cabinet Lawint. Mais le résultat est assez décevant, car les argumentaires se figent très vite et n’évoluent plus. »
En attendant ce futur plus ou moins souhaitable, les utilisations de l’IA progressent rapidement sur des cas d’usage plus classiques. Plus de neuf professionnels sur dix (92 %) y ont recours selon la dernière étude publiée par l’éditeur spécialisé Wolters Kluwer, un chiffre en progression de 15 à 20 points par rapport à l’année dernière selon les pays étudiés. « Le ROI est évident sur les phases de recherche documentaire ou d’élaboration de contrats, indique Grégoire Miot, responsable produit chez Wolters Kluwer Legal Software. Nous avons fait évoluer notre offre dans cette direction, mais il nous paraît essentiel de dresser en parallèle des garde-fous. Il faut éviter la dimension sycophante de l’IA. Il faut donc entretenir l’esprit critique des utilisateurs, bien entendu en renforçant l’explicabilité sur les contenus produits, mais aussi, par exemple, en proposant plusieurs réponses se contredisant, afin de pousser l’avocat à creuser les arguments utilisés. »

La responsabilité du professionnel en jeu

Ce n’est pas le seul point à surveiller. Alexandre Diehl rappelle que le droit est une science humaine : « Nous devons certes le connaître et, en cela, les IA génératives peuvent faire gagner un temps précieux, comme a pu nous y aider Google à d’autres époques. Mais une fois la matière maîtrisée, son adaptation à la situation, aux personnes, voire au moment, relève d’un raisonnement qui différera d’un professionnel à l’autre, en fonction de sa sensibilité et de son expérience. Sur cette étape, l’IA n’est pour l’instant pas efficiente. »

L’avocat voit pourtant poindre chez les jeunes professionnels une tendance à demander à ces IA de tenir des raisonnements et trouve cela risqué, en partie à cause du danger de les voir ainsi empêchés de développer leur esprit critique. Et aussi à cause des responsabilités qui incombent à l’avocat après qu’il a prêté serment : « Si une IA dit n’importe quoi, elle ne sera pas responsable des conséquences, en tout cas dans la configuration actuelle. Or un avocat qui commet une faute professionnelle est tenu de la réparer sur ses deniers personnels. »

On peut se demander si la digue érigée par l’Ordre depuis 1978 pour empêcher ceux que l’ancienne bâtonnière du Barreau de Paris, Christiane Féral-Schuhl, a la première appelé les « braconniers du droit », de produire des contenus juridiques en dehors de tout engagement sur leur utilisation, va pouvoir tenir longtemps avec les IA. « Je m’attends à de nombreux contentieux à l’avenir. En tout cas, pour l’heure, une société comme Garfield Legal, qui propose au Royaume-Uni un cabinet d’avocats entièrement automatisé, ne peut pas exister de ce côté de la Manche », prophétise Grégoire Miot.

Des tarifs qui vont devoir évoluer ?

Certes, mais la pression sur les tarifs des avocats risque de faire bouger les lignes. Tandis qu’un record a été battu aux USA avec un tarif horaire monté à 4 000 $ dans un célèbre cabinet, à l’autre bout du spectre, les prix pourraient chuter drastiquement. Car si l’étude de Wolters Kluwer montre pour l’instant une croissance des revenus du panel, sur fond d’accélération de la productivité, voire de sous-traitance des activités les plus répétitives à des partenaires spécialisés, il y a fort à parier qu’à moyen terme les clients vont demander une baisse des tarifs des prestations, quand celles-ci sont aidées par l’IA. « Les plus anciens vont peut-être continuer de réfléchir, se demande Alexandre Diehl, mais pourront-ils justifier leurs tarifs face à la concurrence ? »
A contrario, peut-on voir émerger des « super-avocats », qui ne travailleront à prix d’or que sur des cas extrêmement complexes en laissant les plus simples aux IA ?

Éditeur de solutions et en particulier d’un ERP qui équipe 50 % du Top 50 français des cabinets d’avocats, le directeur général délégué de Xelya, Henry Bouchet, veut aussi prendre la vague : « Nous avons développé rapidement des connecteurs entre nos solutions et les fonctionnalités IA qui apparaissent soit chez les éditeurs juridiques comme Dalloz, soit sur des plateformes qui organisent les documents internes aux cabinets. »

Les directions juridiques des entreprises vont-elles alors vouloir se passer des services, jugés onéreux, des avocats grâce à ces outils ? « Il y a un besoin de dé-risquer les décisions, comme les signatures de contrats, qui va perdurer », estime Henry Bouchet. Quant à Alexandre Diehl, il pressent que ces directions, regardées par les Comex comme des centres de coûts, vont au contraire voir leurs budgets de fonctionnement diminuer.

Une formation de base à revoir

L’irruption de l’IA dans ces métiers pose en tout cas d’importantes questions, à commencer par celle de la formation initiale des juristes. « Jusqu’à présent, les apprenants étaient jugés sur leur capacité à absorber du savoir théorique, puis se formaient sur le tas à la mise en pratique. Mais demain, ils n’auront par exemple plus jamais ou presque à rédiger des contrats, ce que l’IA fera très bien. En revanche, ils devront maîtriser l’utilisation de ces outils et notamment les risques associés », prophétise Grégoire Miot.

« Comment ces nouveaux arrivants vont-ils acquérir cet esprit critique ? Il m’a fallu dix ans pour apprendre à saisir les nuances qui pouvaient exister entre un point et un point-virgule dans un contrat. Surtout, comment vont-ils apprendre à parler à un juge, à un avocat de la partie adverse ? », s’interroge pour sa part Alexandre Diehl. Lequel n’est pas réfractaire aux nouveaux outils, loin de là. Il s’en sert au quotidien. Il a utilisé pour cela sa double culture de juriste et d’informaticien, d’abord pour choisir Claude d’Anthropic, puis pour créer des sessions privées, travaillant d’abord sur ses propres documents et Legifrance avant d’élargir progressivement le corpus. « Cela m’a permis par exemple d’entraîner un agent à générer des avenants aux contrats sur la base de ce que j’ai déjà écrit par le passé. J’automatise tout ce qui est automatisable, soit 50 % de mon temps. »

Une évolution plus qu’une révolution alors ?

« Je ne pense pas que la profession d’avocat va disparaître, répond Henry Bouchet. Le besoin de sachants en matière de droit va rester aussi fort que, par exemple, dans un milieu médical où l’IA pénètre pourtant aussi rapidement. »
Il imagine en revanche une évolution radicale des pratiques, avec des juristes expérimentés qui vont se muer en managers d’agents IA. Lesquels, dans cette vision, remplaceraient les stagiaires, à moindre coût et avec des risques d’erreurs au moins minimisés, sinon complètement disparus. « On peut même imaginer une sorte de board d’agents à consulter pour les prises de décisions. »
Ce qui au passage plaide – évidemment – pour ne pas mettre tous ses oeufs dans le même panier, comprendre une IA unique. Il faudra au contraire en avoir plusieurs à disposition, un peu comme le choix entre plusieurs vêtements dans une penderie en fonction de la personne à voir ou du temps qu’il fait. Et aussi de son propre style ? « Le futur, c’est l’ultra personnalisation d’une pratique personnelle », conclut en tout cas Alexandre Diehl.


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