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Thierry Breton aux DSIN de l’année : « La confiance s’est effondrée »
Par Thierry Derouet, publié le 20 mars 2026
Le 12 mars 2026, à l’Hôtel de Ville de Paris, lors de la 27e édition des DSIN de l’année organisée par IT for Business, Thierry Breton n’est pas venu distribuer des généralités sur la souveraineté numérique. L’ancien commissaire européen a livré un diagnostic plus rude : la confiance transatlantique s’est fissurée, le numérique est redevenu un terrain de rapports de force, et les DSI doivent désormais se penser comme les gardiens de la donnée, de sa localisation et de sa gouvernance.
Il y a des soirées où la liturgie des prix laisse gentiment place aux photos, aux sourires et aux congratulations. Et puis il y a celles où le décor s’efface derrière le moment politique. Ce jeudi 12 mars, à l’Hôtel de Ville de Paris, la 27e édition des DSIN de l’année, organisée par IT for Business, a basculé dans cette seconde catégorie. Invité à prendre la parole, Thierry Breton n’a pas simplement parlé technologie, innovation ou ambition européenne. Il a surtout parlé d’une rupture. D’un monde qui n’avance plus sous le régime de la confiance, mais sous celui du rapport de force.
Dès les premières minutes, l’ancien commissaire européen au marché intérieur revient sur les sanctions américaines qui le visent depuis fin 2025. Mais il refuse d’en faire une affaire personnelle. « Ce n’est pas ma personne qui a été ciblée, évidemment. Non, c’est l’Europe tout entière. » Dans son esprit, l’attaque ne porte pas sur un homme, mais sur ce qu’il incarne : le DSA et le DMA, ces deux textes européens devenus, à Washington comme dans la Silicon Valley, des symboles d’une Europe qui a cessé de s’excuser d’exister. La séquence prolonge d’ailleurs ce que révélait déjà la bataille américaine autour du DSA, du DMA et du cas Thierry Breton.
Réguler n’est pas renoncer à innover
Dans la salle, Thierry Breton ne prend pas de gants. Il démonte l’idée, si souvent répétée, selon laquelle les États-Unis inventeraient pendant que l’Europe réglementerait. « On nous moque en disant aux États-Unis on innove, en Europe on régule ? Eh bien non. » Puis il pousse l’argument : « Les règles de droit sont des formidables facteurs d’innovation et non pas des contraintes. »
Le raisonnement n’a rien d’ornemental. Il renvoie à une conviction ancienne de l’ancien patron d’industrie : la règle n’éteint pas le progrès, elle le canalise. Dans l’automobile, dans l’aéronautique, dans les infrastructures critiques, la contrainte a souvent été l’accélérateur le plus concret de l’innovation. Pourquoi le numérique échapperait-il à cette logique ? Pour Thierry Breton, le DSA n’est pas une punition infligée aux plateformes. C’est une tentative d’organiser un espace informationnel jusque-là éclaté, fragmenté, mal gouverné. Une ligne qui rejoint, au fond, ce que racontait déjà notre analyse des blocages européens sur la souveraineté numérique : en Europe, la norme est souvent moquée alors qu’elle sert aussi à construire un marché.
Il résume ce retard d’une phrase nette : « On a raté la vague des données. » Non pas faute de marché, mais faute d’unité. L’Europe comptait 450 millions de consommateurs, davantage que les États-Unis, mais « 27 marchés, 27 lois, 27 régulateurs ». Autrement dit, un continent en taille réelle, mais encore morcelé dans son fonctionnement. Et c’est précisément cette fragmentation que le DSA et le DMA ont voulu attaquer.
« La confiance s’est effondrée »
Puis le discours se déplace. Il quitte le terrain de la régulation pour entrer sur celui, bien plus vaste, de la géopolitique.
Thierry Breton rappelle qu’il connaît les États-Unis, qu’il y a créé sa première entreprise, qu’il y a vécu, travaillé, enseigné. Il ne parle pas depuis la caricature. Il parle depuis l’expérience. Et c’est ce qui donne du poids à sa phrase la plus forte de la soirée : « La confiance s’est effondrée. »
Le mot n’est pas lancé au hasard. Il revient comme une clé de lecture du basculement en cours. Confiance dans les alliances. Confiance dans les contrats. Confiance dans la continuité des relations économiques. Confiance dans l’idée qu’un partenaire stratégique ne transformera pas, du jour au lendemain, une dépendance technique en moyen de pression politique. Or, pour Thierry Breton, c’est bien ce monde-là qui s’effrite.
Son propos résonne d’autant plus fortement qu’il s’inscrit dans un climat déjà bien connu des DSI : débat autour du cloud souverain, fragilité des garanties européennes, recul de l’EUCS, lenteurs du CADA, montée de l’idée que la souveraineté n’est plus un supplément de langage, mais une variable de risque inscrite au bilan stratégique des entreprises. C’est toute la toile de fond que décrivait déjà notre décryptage sur Bruxelles, le lobbying et le temps perdu sur le cloud.
Sortir du défaitisme européen
Le plus intéressant, dans cette intervention, est peut-être que Thierry Breton refuse en même temps la naïveté et le défaitisme.
Oui, l’Europe a du retard. Oui, certaines dépendances sont profondes. Mais il balaie d’un revers de phrase l’idée d’une fatalité : « Bullshit, bien sûr que si qu’on peut rattraper notre retard dans certains domaines. »
Là encore, il choisit ses exemples avec soin. Les semi-conducteurs, bien sûr, où l’Europe reste centrale à travers ses équipements industriels, sa recherche et certains de ses maillons les plus stratégiques. Mais aussi le cloud, à condition de cesser de le traiter comme un sujet purement théorique ou marketing. Son message n’est pas de dire qu’il faudrait tout rapatrier demain matin sous bannière européenne. Il est plus concret : il faut regarder les contraintes réelles de l’entreprise, la criticité des données, les exigences de localisation, l’exposition à des injonctions extérieures, puis choisir en conséquence.
Cette approche rejoint assez directement ce que montre déjà l’accélération des investissements européens dans le cloud souverain : le sujet n’est plus de savoir qui tient le discours le plus rassurant, mais qui apporte réellement les garanties attendues en matière de contrôle, de continuité et d’autonomie.
Elle éclaire aussi, en creux, les ambiguïtés de certaines offres dites souveraines, à l’image de l’European Sovereign Cloud d’AWS, qui promet une réponse européenne tout en laissant intactes de nombreuses interrogations sur la portée réelle de cette souveraineté.
Pour les DSI, la donnée devient un poste de commandement
C’est évidemment dans la dernière partie de l’échange que le discours touche le plus directement son public.
« Vous traitez les données, c’est ce qu’il y a de plus important désormais pour l’entreprise », lance Thierry Breton aux DSI. Puis il précise : « Vous êtes les gardiens des données. »
Le mot est bien choisi. Gardiens. Pas seulement opérateurs. Pas seulement responsables d’infrastructure. Pas seulement chefs d’orchestre techniques. Gardiens. C’est-à-dire responsables de leur hiérarchisation, de leur niveau de sensibilité, de leur exposition, de leur localisation, de leur sécurisation, et demain, de leur valeur dans l’entraînement des modèles.
Thierry Breton insiste sur plusieurs points très concrets : « faire la sélection », déterminer « les niveaux de risque », fixer « les niveaux de sécurisation », regarder « les localisations ». Puis il enfonce un coin qui parlera à beaucoup de DSI : « Le problème de la localisation est un problème essentiel. » Là encore, le propos prolonge un fil que nous tirons depuis plusieurs mois : la localisation des données n’est plus une clause secondaire de contrat cloud, mais un sujet de gouvernance, de conformité, de résilience et parfois d’autonomie stratégique.
Sa phrase la plus juste est peut-être celle-ci : « Il ne s’agit pas d’être paranoïaque, mais il s’agit tout simplement d’être professionnel. » Tout est là. Sortir la souveraineté du registre de l’incantation pour la remettre dans celui du métier. Un DSI n’a pas à choisir un fournisseur en fonction d’un drapeau ou d’une émotion politique. Il doit choisir en fonction des garanties réellement apportées face aux contraintes de son entreprise. Et si ces garanties ne sont pas là, la conclusion est sèche : « Faute de quoi ? On en prendra un autre. »
Le DSI ne peut plus rester au sous-sol
La fin de l’intervention est presque une confidence de parcours. Thierry Breton rappelle sa formation d’ingénieur, puis admet : « Je n’étais pas préparé à la gouvernance. Il a fallu me préparer à la gouvernance. »
C’est sans doute l’angle le plus fécond pour lire son message à destination des DSI. Le numérique n’est plus un empilement de choix d’outils, de contrats-cadres et d’arbitrages d’architecture. Il est devenu un sujet de gouvernance à part entière. Gouvernance des données, bien sûr. Mais aussi gouvernance de l’entreprise, gouvernance des risques, gouvernance vis-à-vis des organes de direction et des parties prenantes.
« La gouvernance pour un DSI va devenir et devient un élément essentiel », insiste-t-il. Cette phrase tombe à un moment où le sujet remonte partout : dans les comex, dans les conseils d’administration, dans les référentiels de maturité, et jusque dans la nouvelle boussole de la gouvernance numérique portée par MAGNum 2026. Le DSI n’est plus simplement le garant d’un fonctionnement technique. Il devient l’un des acteurs qui permettent à l’entreprise de tenir dans un monde devenu moins stable, plus conflictuel, et beaucoup moins indulgent avec les dépendances invisibles.
Ce déplacement du rôle n’est d’ailleurs pas isolé. Il s’inscrit dans une transformation plus large, déjà visible dans la manière dont l’IA redéfinit aujourd’hui la fonction même de DSI : moins centre de coûts, davantage centre d’arbitrage, de risque, de gouvernance et de création de valeur.
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