Créés par décret en 2010, les huit Instituts de recherche technologique — IRT — sont destinés à compléter l’action des autres structures dédiées au soutien de l’innovation pour doper la compétitivité des entreprises françaises. Spécificité, ces structures rassemblent des équipes de chercheurs, provenant du public et du privé, sur le même lieu et dans la durée.

Vous êtes président de l’association des IRT. Pouvez-vous rappeler l’objectif de ces structures récentes et décrire leur organisation ?

Vincent Marcatté : Les Instituts de recherche technologique ont été créés via le Programme Investissements d’Avenir en 2010 pour soutenir et améliorer la compétitivité des entreprises à travers l’innovation par la recherche technologique. Suite à un appel à projet, huit IRT ont été retenus et les premiers ont démarré en 2012. Ces structures s’inscrivent dans la durée, elles sont prévues pour dix ans et ont vocation à être pérennisées. Elles ont pour but de conjuguer les travaux de la recherche académique et ceux des entreprises pour répondre aux besoins du marché, dans une démarche « market-pull ». Il s’agit d’accélérer la mise au point de nouveaux outils, produits, services et de nouvelles méthodes. Les IRT permettent aux entreprises de partager les risques et de mutualiser les moyens. Sur un plan formel, dans la classification TRL (niveau de maturité technologique) qui va de 1, la recherche fondamentale, à 9, pour le produit, les IRT œuvrent plus particulièrement sur les étapes 4 à 6 qui sont des étapes critiques. Chaque institut est spécialisé sur une ou plusieurs filières industrielles (aéronautique, ingénierie numérique des systèmes, nanotechnologies…) et est implanté dans un territoire. Il rassemble dans un même lieu, au sein de campus dédiés, des chercheurs provenant du monde académique et des chercheurs mis à disposition par des entreprises membres. Un des aspects les plus efficaces est le caractère pérenne des connaissances, des compétences et des plateformes technologiques développées. Les équipes ne se dispersent pas à la fin d’un projet, c’est une approche qui structure tout l’écosystème. Cette organisation se traduit par un nombre conséquent de collaborateurs. Au total, près de 1 200 personnes, chercheurs mis à disposition et salariés, travaillent à ce jour dans les huit IRT sur 180 projets. L’association des IRT a, elle, été créée en 2015 et a pour but de faciliter les synergies et d’être plus forts en parlant d’une seule voix. Un club informel rassemblant les différents IRT existait déjà. L’Association a pour vocation de les représenter officiellement auprès du Commissariat général à l’investissement, des différents ministères, de l’Agence Nationale de la Recherche…

Comment sont financées ces structures ? Les IRT ont-ils vocation à proposer du service aux entreprises ?

VM : Le financement des IRT a été prévu dans le Programme Investissement d’Avenir (PIA). Il est basé sur un principe simple : un euro apporté par le public doit être accompagné par un euro privé. Pour remplir cette condition, les entreprises, des grands industriels comme des PME et des start-up, mettent à disposition des moyens financiers, techniques et humains. Nous réfléchissons sur une évolution de ce modèle notamment au titre du PIA3 qui pourrait prendre la forme de ce qui se pratique au Royaume-Uni à travers les organismes Catapult. L’objectif de ces organisations est similaire à celui des IRT. Le financement repose sur trois sources, un tiers de l’État, un tiers privé et un tiers autre, provenant notamment de l’Europe ou des collectivités territoriales. Quelle que soit l’évolution du modèle après 2019, les IRT n’ont pas vocation à commercialiser majoritairement des services. Cependant, de par les plateformes et les savoir-faire particuliers qui sont les leurs, il est légitime de développer des services pour des entreprises qui pourront bénéficier de tout ce que les IRT peuvent apporter.

Vous êtes aussi président du pôle de compétitivité Images et Réseaux. Comment s’articulent les missions entre ces deux types de structures et avec les autres organismes de soutien à l’innovation ? Avec les SATT (Sociétés d’accélération du transfert de technologies) et les Instituts Carnot notamment ?

VM : Les pôles de compétitivité ont été lancés il y a maintenant dix ans pour marier la culture entre le privé, les grands groupes et les PME, ainsi que le public au niveau local, et construire la confiance entre tous ces acteurs. La mission des pôles est d’animer un écosystème très large, de mettre en relation les différents acteurs, de faciliter l’émergence de projets et d’accompagner les membres, notamment les PME, dans leur développement. Ces structures ne mènent pas de recherche en propre comme les IRT. Ces derniers sont en fait nés au sein des pôles qu’ils complètent par leurs plateformes et compétences spécifiques à même d’accélérer les projets pour les entreprises qui le souhaitent. Les deux types de structures travaillent en partenariat étroit. Les pôles facilitent l’identification des besoins et des acteurs qui pourront ensuite participer à des projets mis en œuvre au sein des IRT. Dédiées à la valorisation de la recherche publique, les SATT couvrent l’ensemble du territoire français, visent tous les secteurs marchés et, de ce fait, travaillent sur des domaines plus étendus que les IRT. Elles peuvent ainsi trouver d’autres champs d’application pour valoriser les résultats de la recherche menée au sein des IRT. Pour faciliter la synergie entre ces organisations, un accord a été signé en octobre 2015 lors du forum des IRT à Grenoble. Les Instituts Carnot, quant à eux, permettent à des industriels de confier une recherche sur un mode bilatéral à des laboratoires académiques dans une relation de type client-fournisseur. Ce n’est en fait pas une structure à proprement parler, mais un label donné à des laboratoires académiques, qui reçoivent un abondement en fonction du niveau de contrats qu’ils obtiennent notamment avec les PME. L’Association des IRT et l’Alliance des Instituts Carnot vont d’ailleurs se rencontrer prochainement pour mieux travailler ensemble. Sur le terrain, de nombreux laboratoires sont à la fois membres de Carnot et des IRT. Enfin point important, les IRT doivent également faciliter le lancement de nouvelles recherches en amont, de remonter des pistes prometteuses au monde académique, qui seront demain de futurs projets. Ne perdons pas de vue que la vraie compétition est mondiale et que nous devons tous en France jouer collectif.

Vous êtes également président de l’IRT b<>com. Quelles sont les spécificités de ce dernier ?

VM : Créé en 2012, localisé à Rennes, Lannion et Brest, b<>com est spécialisé sur trois thématiques : l’hypermédia (images ultra haute définition, son 3D, réalités virtuelle et augmentée…), les réseaux ultra haut débit plus agiles (cloud, cybersécurité, ultra haut débit mobile, Internet des objets…) et la e-santé. b<>com est passé de 1 à 220 collaborateurs entre novembre 2012 et aujourd’hui. La moitié de ces personnes est mise à disposition par les membres académiques et industriels. L’IRT comptera 300 chercheurs en 2020. Son budget global se monte à 160 M€ qui se répartissent entre État, collectivités territoriales et membres privés. Parmi la quarantaine de membres, Orange, TDF, TVN… et de nombreuses PME regroupées au sein d’un GIE, côtoient l’Institut Mines-Télécom, l’Inria, l’INSA, Centrale, Supélec, les Universités de Rennes et Brest, l’ESC de Rennes ou encore les CHU de Rennes et de Brest pour ne citer que ceux-ci. Outre l’impact direct pour les membres avec la production de connaissances, les logiciels développés, les brevets, 3 000 emplois directs et indirects sont espérés.

Quels sont les projets déjà mis en œuvre ? Au-delà des projets, travaillez-vous sur les standards et normes liés à l’innovation ?

VM : Nous avons déjà de nombreux résultats. Etiam, une entreprise bretonne spécialisée dans la télémédecine, a mis en place un nouveau service avec b<>com. Ce dernier permet à des spécialistes d’échanger des images médicales entre des hôpitaux ou établissements de santé partenaires. Toujours dans la e-santé, et juste lancé, un projet a pour but de mettre en place la salle d’opération du futur pour permettre aux chirurgiens de disposer des meilleures données et images en temps réel, ou de revoir ensuite comment s’est déroulée l’opération. Nous sommes également engagés dans des projets liés au Plan Réalité Augmentée avec une initiative de plateforme ouverte proposée à l’ETSI, un domaine qui jouera un rôle clé dans l’industrie du futur. Dans le domaine des réseaux, le projet Watcher, reconnu au sein d’OpenStack, a pour but de permettre le placement dynamique des machines virtuelles en fonction de la charge, de la sécurité et de l’énergie. b<>com et Orange sont particulièrement impliqués dans ce projet. Dans l’hypermédia, une innovation récente permet la conversion des vidéos existantes au nouveau format HDR (High Dynamic Range) qui offre une profondeur des couleurs et des contrastes saisissants. L’IoT est également un sujet pour nous, tout particulièrement avec la 5G. Nous voulons bien sûr être présents pour la définition des normes, qu’il s’agisse de la 5G, des nouveaux formats d’images et de sons et de la réalité augmentée. Nous poussons aussi Dicom, une norme technique d’échanges de données dans la e-santé.

Et pour l’avenir ?

VM : Le plus important est d’assurer la pérennité des IRT au-delà de 2019. Dans le contexte d’une compétition mondiale intense, les entreprises, même les plus importantes, n’ont plus la capacité, seules, d’inventer les produits de demain. Notamment grâce à la colocalisation, le succès des premières réalisations atteste de la validité du modèle. Les industriels ont envie de continuer. Reste à adapter le mode de financement pour l’avenir. Côté financement public, nous répondons à la demande du Commissariat général à l’investissement pour assurer la pérennisation des IRT dans le cadre du troisième volet du PIA, en faisant aussi en sorte que les IRT trouvent d’autres sources de financement et contribuent à simplifier et à structurer le paysage français de la recherche et de l’innovation.

 

VINCENT MARCATTÉ
• 1985
Diplômé de l’Esigelec • 1998 Directeur d’un laboratoire R&D chez France Télécom • 2002 International Business Development Program à l’ESSEC • 2007 Directeur de la Transformation Orange Labs • 2008 Président du Pôle de compétitivité Images & Réseaux • 2012 Directeur Open Innovation Orange Labs • 2012 Président de l’IRT b<>com • 2013 Porteur du plan Réalité Augmentée de la Nouvelle France Industrielle • 2015 Président de l’Association des IRT