La disparition du Cash et de nos angles morts de pouvoir

Data / IA

La fin du cash, la fin de l’angle mort

Par Thomas Chejfec, publié le 27 janvier 2026

Le cash avait un superpouvoir : passer de la valeur de main en main sans journal d’événements, sans API, sans historique. Dans un monde 100% numérique, chaque achat devient une ligne de log… et les logs finissent toujours par raconter plus que prévu…


Parole de DSI / Par Thomas Chejfec, Directeur des systèmes d’information


Chaque année, on nous rappelle la neutralité du progrès, on nous explique que la technologie n’est qu’un outil, et que les changements qui s’imposent à nous résultent simplement et logiquement de l’évolution de notre monde, plus moderne, plus fluide, plus efficace. Et chaque année, nous renonçons un peu plus à nos prés carrés, ces zones d’ombre ou, si on le dit plus positivement, ces espaces où nos actes n’avaient pas besoin d’être observés pour exister.

En donnant des étrennes à mon jardinier, je me suis dit que la disparition progressive de l’argent liquide n’était pas un détail logistique. Ce n’est pas une question de praticité ou d’hygiène. C’est la disparition du dernier moyen d’échange qui permettait à deux individus de se transmettre de la valeur sans intermédiaire, sans traçage automatique, sans qu’un tiers ne collecte, n’analyse et ne conserve l’information associée à la transaction. Un billet ne demande ni identité, ni justification, ni historique. Il circule, tout simplement.

À l’inverse, une monnaie entièrement virtuelle transforme chaque paiement en data : où, quand, combien, à qui, à quelle fréquence… Ce qui n’était qu’un acte banal devient un signal. Et ces signaux ne disparaissent jamais vraiment. Ils s’agrègent, se croisent, se monétisent, et finissent par raconter beaucoup plus que ce que nous pensons consentir. Les data scientists doivent se frotter les mains, et je me dis que les banques ne sont certainement pas en reste pour effectuer ce profiling des individus.

On nous répond que c’est pour la sécurité, la lutte contre la fraude, contre le terrorisme, contre le blanchiment. C’est vrai, en partie. Mais l’outil ne sait pas cibler. Il observe tout le monde, tout le temps. Surtout, cet argent virtuel n’a pas de morale, il est juste la partie émergée de l’iceberg d’un système bancaire où il est associé à un compte valide, à des règles qui peuvent changer, à des décisions prises loin de l’individu concerné. Un compte se bloque. Un plafond se baisse. Un paiement est refusé. Automatiquement.

Ce mécanisme, nous l’avons déjà accepté dans notre vie numérique. Communiquer, travailler, se déplacer, acheter, s’informer, tout passe désormais par des plateformes qui s’interposent entre les individus. Chaque message, chaque recherche, chaque mouvement produit des données, stockées, analysées, parfois revendues, parfois transmises. Là encore, ce n’est pas l’usage qui pose problème, c’est la centralisation et l’absence de réelle alternative. Nous vivons dans un monde où nous sommes de plus en plus transparents, tandis que les systèmes qui nous observent restent largement opaques. Nous savons ce que nous donnons, rarement ce qui en est fait. Nous acceptons des règles qui changent sans débats, des décisions automatisées sans explication, et des dépendances devenues structurelles.

Ce qui compte alors, ce n’est plus tant la technologie que la question du contrôle. Car celui qui maîtrise l’infrastructure ne se contente pas d’héberger des flux, il définit les règles, fixe les seuils, choisit ce qui est autorisé, toléré ou bloqué. Il ne décide pas nécessairement de tout, mais il rend certaines décisions possibles et d’autres impossibles, parfois sans même avoir à intervenir directement.

Dans un monde où la monnaie, la communication et l’identité passent par des systèmes numériques centralisés, le pouvoir ne s’exerce plus seulement par la loi ou la contrainte, il s’exerce au travers de la configuration même des outils que nous utilisons chaque jour. Le code, les paramètres, les algorithmes deviennent autant de manifestations d’une gouvernance silencieuse, d’autant plus efficaces qu’elles sont invisibles et présentées comme techniques.

La fin de l’argent liquide comme la mise sous surveillance permanente de nos vies numériques racontent la même chose. Dire ceci, ce n’est ni de la nostalgie, ni un rejet du progrès. C’est un sujet de pouvoir. Quand chaque échange passe par un intermédiaire, celui qui contrôle l’infrastructure contrôle, de fait, la liberté d’agir. La vraie question n’est donc pas de savoir si nous avons quelque chose à cacher. Mais plutôt de savoir pourquoi nous avons accepté qu’il n’existe plus aucun angle mort dans nos vies, la numérique, la financière et par extension, nos vies toutes entières.

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