Entretien avec Thierry Bedoin, DG du SI de la Banque de France

Gouvernance

« Nous co-construisons une version numérique de l’euro »

Par Thierry Derouet, publié le 29 novembre 2022

Dans une « maison » aussi ancienne que la Banque de France, l’innovation n’est pas juste un mot posé sur le coin d’une table. C’est au sein du « Lab Banque de France » que nous avons rencontré le directeur général du SI d’une institution qui travaille au devenir d’une monnaie européenne qui se digitalise. Un futur qui se dessine dans la durée. Mais surtout dans la confiance. Entretien avec Thierry Bedoin, DG du SI de la Banque de France.

La Banque de France, c’est pour vous une longue histoire…

C’est même mon « premier job ». Je suis rentré à la Banque de France en 1983 au sein de l’équipe IT.

La Banque de France a des missions peu connues du public

Pourtant, la Banque de France est entièrement ouverte sur l’extérieur. Son rôle, c’est d’être au cœur de l’économie, de la société et de la finance.

Comment définir votre métier et votre rôle ?

Au sein de l’équipe IT, nous faisons en sorte que la Banque de France et ses métiers tirent le meilleur parti des technologies de l’information. J’ai eu pour responsabilité de conduire la transformation digitale de la Banque de France pour lui permettre de travailler autrement et d’assurer ses missions dans un monde qui bouge énormément et qui est confronté à de nombreux défis.

Vous pilotez une équipe conséquente ?

Depuis 2020, l’IT est l’une des directions générales de la Banque de France. Je suis le directeur général du système d’information et je porte la fonction de CDO. Mes effectifs internes sont environ de 900 personnes. Avec des prestataires qui nous accompagnent lors de la réalisation de nos différents projets, c’est une équipe qui tourne autour de 1 300 à 1 500 personnes. Nous sommes principalement localisés à Paris, au siège. Également sur notre site de Noisiel où est installé l’un de nos datacenters avec des équipes de production. J’ai aussi des collaborateurs dans différents sites parisiens et une équipe à Poitiers.

Nous recherchons des talents féminins. La parité nous semble très importante. Nous menons spécifiquement une action dans le domaine de l’intelligence artificielle où il doit y avoir parité.

Comment assurer la parité hommes/femmes ?

Nous recherchons des talents féminins. La parité nous semble très importante. C’est d’ailleurs notre objectif pour nos divers métiers, y compris dans la partie informatique. Nous essayons de montrer que ceux-ci font appel à tout un ensemble de qualités d’ouverture, de mise en relation, de management et d’innovation. Il y a également une action que nous menons spécifiquement dans le domaine de l’intelligence artificielle où il doit y avoir parité. Nous avons signé une charte sur une gestion paritaire de l’IA.

Comment définir le SI de la Banque de France ?

Le SI de la Banque de France, c’est à la fois toutes les ressources informatiques et toutes nos compétences qui permettent de fournir les informations aux métiers de la Banque pour qu’elle puisse mener ses activités. Cela représente un peu plus d’une dizaine de pétaoctets de données à gérer. Nous collectons ces data auprès des banques, des assurances, des acteurs économiques, des entreprises…

Les données, souvent très sensibles, sont gérées au sein de nos deux datacenters qui répondent au plus haut niveau de sécurité. Nous proposons aussi un ensemble de services ouverts sur Internet pour les entreprises, les établissements financiers et les particuliers.

Nous avons enfin notre réseau interne pour fonctionner de façon homogène à l’intérieur de l’entreprise, entre nos différentes implantations, à Paris, dans les départements et les capitales de région, ainsi qu’à l’étranger, à New-York et Singapour. Le SI de la Banque de France présente un enjeu clé vis-à-vis de la place financière et de sa place en Europe.

Quels sont vos grands enjeux ?

Nos enjeux sont liés à nos activités. Certains de nos projets sont des contributions européennes au sein de l’Eurosystème [l’Eurosystème est le regroupement des banques centrales de la zone euro, NDLR] avec une gouvernance pour aligner missions et projets IT. Puis d’autres sont nationaux.

Nous intervenons dans le domaine des paiements et des opérations financières, dans celui de la supervision des banques et des assurances, comme dans la fourniture de services pour l’économie et la société.

Notre enjeu est transversal : c’est celui de la disponibilité et de la performance du SI, dans des domaines technologiques aussi variés que le cloud computing, la digitalisation, la gestion de la donnée, l’environnement de travail, la cybersécurité et l’automatisation de toute notre production informatique.

” Nous avons une préoccupation : gérer la sécurité de nos données de façon absolue. “

Un projet en particulier qui vous tient à coeur ?

Assurément celui de la construction de notre infrastructure de gestion de données, notre projet « data platform ». Il vise à organiser nos données et à offrir des outils de traitement analytique pour permettre à nos métiers d’être plus efficaces et de mieux valoriser les données dans leurs activités.

C’est donc une grande diversité de sujets ?

Oui, c’est aussi bien le catalogage de données, pour mieux les connaître, que leur partage au sein de nos différents métiers. Tout comme le partage d’outils analytiques évolués pour nos études économiques, et l’utilisation d’algorithmes basés sur de l’intelligence artificielle.

Vous utilisez des solutions du marché ?

Nous utilisons les produits du marché chaque fois que cela est possible. Cela couvre des progiciels ainsi que des services de communication, d’échange, de visioconférence ou des outils collaboratifs qui nous permettent d’avoir des solutions packagées.

Nous avons également une stratégie d’utilisation des technologies du cloud, que ce soit dans nos propres datacenters ou pour des services au cloud public. Nous avons une préoccupation : gérer la sécurité de nos données de façon absolue. C’est pour cela que nous disposons d’une capacité importante avec deux datacenters de haut niveau de sécurité, pour gérer nos données tout comme nos applications les plus sensibles.

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Partagez-vous certaines de vos données ?

Oui. Un certain nombre de nos données sont accessibles via un portail commun avec l’Insee, le CASD [Centre d’accès sécurisé aux données, NDLR]. Elles apportent un panel d’informations et de data qui ne sont ni sensibles ni individuelles. Ce sont des données globales sur l’économie, sur les entreprises, sur le secteur financier…

La Banque de France est un peu une vieille dame. Vous portez forcément une dette technique importante ? Notre système d’information s’est construit dans la durée. Comme dans tout SI, il y a différentes générations de systèmes.

Notre taille fait que nous avons une capacité à faire évoluer notre SI. Nous avons un « legacy », des architectures traditionnelles qui sont toutefois assez limitées. Car, à partir des années 1990/2000, nous avons eu une démarche pour transformer notre SI, notamment en utilisant des systèmes ouverts autour de Linux, de Windows…

Nous avons néanmoins quelques applications historiques que nous administrons sur des systèmes traditionnels d’origine IBM sous z/OS. L’ensemble est géré en s’assurant que l’environnement est à l’état de l’art, pour limiter les coûts des évolutions techniques à gérer.

Ce n’est pas un frein pour innover ?

Nous avons très peu d’applications qui utilisent les langages traditionnels. Dans nos environnements mainframes, nous avons fait en sorte, depuis déjà plusieurs années, de limiter le nombre d’applicatifs et de les utiliser plutôt pour stocker les données comme pour y accéder. Ce qui fait que l’ensemble des serveurs qui traitent la logique applicative sont, eux, en environnement de type Java.

La dette technique liée aux langages les plus anciens est très limitée et ne concerne que quelques applications de la Banque. Néanmoins, nous devons la gérer.

” le Lab est le support de notre démarche d’innovation, un pilier de notre digitalisation pour capter de nouveaux cas d’usages “

Nous sommes aujourd’hui au sein de votre « Lab ». Quel est son rôle ?

Créé en 2017, le Lab est le support de notre démarche d’innovation, un pilier de notre digitalisation pour capter de nouveaux cas d’usages métiers et pour utiliser de nouvelles technologies. Il est transverse à la Banque de France et à la disposition de nos métiers pour les inciter à explorer un certain nombre de sujets et à mener des expérimentations en utilisant de nouvelles capacités, de nouvelles technologies.
Il est très ouvert sur l’extérieur, que ce soient les start-up, les fintechs, les acteurs technologiques innovants, comme le monde plus académique et les laboratoires externes du monde de la recherche… Ces derniers nous apportent des études et des analyses sur un certain nombre d’évolutions technologiques.

Quelles réalisations porte-t-il ?

Le Lab nous a permis il y a quelques années de développer et de mettre en production notre première application de blockchain : MADRE. Elle nous aide à gérer des identifiants de paiement SEPA avec nos partenaires externes. C’est une blockchain privative entre la Banque de France et les grandes banques françaises.

Avec quel objectif ?

Gagner du temps. Avec MADRE, nous sommes passés en gros de deux semaines à quelques secondes pour délivrer un identifiant de paiement. L’application sert à délivrer les identifiants créanciers SEPA qui permettent aux entreprises de faire du prélèvement direct sur leurs clients. Les entreprises doivent s’adresser à leur banque pour avoir cet identifiant et la banque de l’entreprise va s’adresser à la Banque de France pour l’obtenir. MADRE permet de sécuriser, d’assurer l’unicité de chaque identifiant et d’automatiser l’ensemble du processus. On peut dire que dans notre blockchain, il y a une Banque de France qui est codée à l’intérieur.

Quel a été le plus gros challenge à relever ?

En fait, le changement principal, en lançant ces démarches de digitalisation, d’innovation, c’était de faire évoluer l’état d’esprit, pour s’ouvrir aux solutions extérieures. La démarche d’innovation a permis d’ouvrir les portes de la Banque de France et d’échanger avec l’ensemble de notre écosystème en imaginant des schémas de fonctionnement et des capacités nouvelles.

« Crypto » et « monnaie » sont-ils des mots qui vont si bien ensemble ?

Nous réfutons le terme de cryptomonnaie. Nous parlons de cryptoactifs. Ces instruments n’ont que peu des attributs de la monnaie, notamment compte tenu de leur volatilité et des risques de sécurité qu’ils portent : pas de réserve de valeur, pas de capacité à jouer le rôle d’une unité de compte, ou encore difficulté à être utilisés comme un intermédiaire des échanges.

Un euro digital ne sera pas une nouvelle devise, ça sera une nouvelle forme de l’euro.

Pourtant nombre de Français ne voient pas de différence entre un billet — en euro ou en dollar — et un bitcoin…

La monnaie apporte la confiance. C’est la base. Ces cryptoactifs ont intrinsèquement des modes de fonctionnement très singuliers qui sont donc porteurs de risques spécifiques d’investissement – en raison de la volatilité, de fraude et de financement d’activités criminelles, grâce à l’anonymat –, et de sécurité. La plupart des acquéreurs ne font pas partie du réseau blockchain, mais accèdent à cet actif virtuel via des plateformes. Et il y a des risques avérés de piratage de ces plateformes.

Pourtant c’est bien la méfiance envers le système financier qui est à l’origine de ces cryptoactifs ?

Les crises financières posent toujours tout un ensemble de questions. La zone euro a assuré, au travers des décisions de politique monétaire, une stabilité, une garantie et une confiance très forte dans la monnaie et dans les paiements. Et tout ceci a été possible grâce à des mesures de réglementation et de supervision du secteur financier. Des règles prudentielles apportent une garantie sur le fait que le secteur financier et le secteur bancaire sont solides.

L’utilisation de cryptoactifs européens ou français, ce n’est pas, pourtant, le futur de la banque ?

Nous travaillons sur ce que l’on appelle une monnaie numérique de banque centrale, ou MNBC. Une nouvelle forme de l’euro sous une version tokenisée. Il s’agirait d’une monnaie émise sous forme numérique par la banque centrale, constituant un élément de passif de son bilan, pouvant être réservée aux intermédiaires financiers (MNBC dite de « gros », pour les règlements interbancaires) ou être ouverte à tous les citoyens et entreprises pour leurs paiements quotidiens (MNBC de détail), en coexistence avec les billets.

L’apport du code dans la monnaie, vous l’avez expérimenté ?

Entre 2020 et 2021, nous avons mené en France avec des acteurs financiers, neuf expérimentations sur la monnaie numérique de banque centrale à usage des intermédiaires financiers (MNBC wholesale). Plus particulièrement sur deux grands cas d’usages. À commencer par celui du domaine du paiement interbancaire domestique ou du règlement-livraison de titre domestique.
Le deuxième cas, c’est celui du paiement transfrontière. Comment faire du paiement entre plusieurs devises en utilisant les technologies de la tokenisation ? Pour répondre à cette question, le Lab s’est inspiré d’une technologie présente dans le domaine de la finance distribuée, la Decentralized Finance (DeFi) avec un moteur automatique de calcul, intégrant le taux de conversion.

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C’est le sens de l’histoire ?

C’est la digitalisation du secteur financier qui est en train de s’accélérer. Un régime pilote européen va permettre, à partir de mars 2023, aux acteurs financiers d’utiliser les technologies de la blockchain pour tokeniser leurs actifs financiers et en assurer le règlement. Non seulement pour les titres non cotés, mais aussi pour les titres cotés et les différents instruments financiers.

Les particuliers sont-ils concernés ?

La Banque centrale européenne réfléchit, avec toutes les banques centrales nationales dans le cadre de l’Eurosystème, à un euro digital qui pourrait être utilisé par les particuliers. Ces travaux sont en cours. Nous participons à la phase d’investigation et une décision devrait être prise fin 2023 pour lancer – ou non – un tel projet.

Digitaliser une monnaie suggère une sécurité absolue ?

Absolument. Dans ce monde digital, il faut la confiance dans la monnaie. Un euro digital ne sera pas une nouvelle devise, ça sera une nouvelle forme de l’euro.

L’informatique quantique est donc un sujet pour vous ?

Tout ce qui va concerner la monnaie numérique ne relève pas forcément que de la blockchain. On voit aujourd’hui que tous les dispositifs de sécurité dépendent des mêmes mécanismes sensibles. Et ils peuvent être un jour défaillants face à des attaques quantiques. Nous travaillons donc sur le sujet des algorithmes de sécurité résistants aux attaques opérées par des ordinateurs quantiques. C’est ce que l’on appelle des algorithmes post-quantiques, des algorithmes de sécurité robustes face à de telles attaques.

Propos recueillis par : THIERRY DEROUET
Photos : MÉLANIE ROBIN


La Banque de France veille à sa sobriété numérique

« La sobriété numérique est une action stratégique de la Banque de France. Notre démarche a été de commencer par la mesure de l’empreinte carbone de notre SI. L’année dernière, nous avons mené des travaux en lien avec toutes les agences qui nous ont apporté les éléments de méthode afin de la calculer. Nous avons identifié cette empreinte carbone pour notre SI dans son ensemble.
Ce premier élément nous permet de discuter avec les autres entreprises et de nous comparer notamment avec celles qui ont suivi la même démarche que nous.
Pour maîtriser notre empreinte environnementale, nous avons un plan d’action pour inciter l’ensemble de nos utilisateurs à être économes dans l’utilisation des différents outils numériques. L’objectif est de les sensibiliser à ce que représente par exemple l’utilisation d’e-mails, le stockage de documents, ou les transferts informatiques. Tous ces éléments sont portés dans un tableau de bord individualisé pour y voir sa part de consommation, afin d’éduquer nos utilisateurs et les rendre plus sobres numériquement.
La deuxième démarche que nous avons entreprise, c’est d’essayer d’intégrer des concepts d’économie d’énergie dans la conception de nos applications, ce qu’on appelle l’éco-design. Nous commençons à nous poser les bonnes questions lors de la phase de conception sur l’utilisation, à bon escient, des ressources de nos serveurs informatiques comme des ressources énergétiques de nos postes de travail. Nous commençons par le SI.
Mais notre démarche vise à accompagner nos métiers pour identifier l’empreinte carbone des différents processus : supervision bancaire, impression des billets, gestion des moyens de paiement, infrastructures de marché, gestion des statistiques, etc. Le SI ne représente pas la plus grande part de la consommation énergétique, néanmoins il faut la prendre en compte. Ses répercussions sont d’autant plus importantes que la numérisation prend une part de plus en plus importante.
»


PARCOURS DE THIERRY BEDOIN

BANQUE DE FRANCE

2020 – aujourd’hui
Directeur général du système d’information
2016 – 2020
Chief digital officer (CDO)
2012 – 2016
Directeur de la transformation du système d’information
2009 – 2012
Directeur de la production informatique et des infrastructures
2004 – 2009
Adjoint au directeur de l’organisation et des développements
1983 – 2003
Responsable informatique, réseaux et architecture


FORMATION
1981 – 1982
CentraleSupélec, Diplôme d’ingénieur en informatique avancée
1978 – 1981
École Centrale de Lyon, Diplôme d’ingénieur

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