La banque coopérative a lancé son propre app store. Elle invite désormais ses clients à transmettre leurs idées de services bancaires mobiles à un groupe de développeurs externes.

En poussant la porte du bureau de Bernard Larrivière, directeur de l’innovation à la Fédération nationale du Crédit agricole, le visiteur est frappé par sa sobriété. Rarement on a vu de pièce aussi bien rangée. Pas une feuille volante en vue. Le cadre de travail parfait pour qui veut inventer la banque du futur, celle où le papier est remplacé par le smartphone.

C’est dans cette salle qu’une initiative atypique pour le secteur bancaire est née durant l’été 2011. Il s’agissait de demander aux clients quelles applis mobiles leur rendraient service. “ Il y a davantage d’idées dans la tête de nos 21 millions de clients que dans celles des banquiers ”, s’amuse Bernard Larrivière. Un an plus tard, le CA Store (prononcer castor, pour Crédit agricole Store), une plate-forme Web de mise en relation entre clients et développeurs, était inauguré. Objectif : se démarquer de la concurrence et fidéliser les clients.

“ Avant le CA Store, nous proposions déjà des applis, comme le très populaire Mon budget, explique le directeur de l’innovation. Elles étaient complètes, mais compliquées. Nous n’aurions jamais pensé répondre aux besoins inattendus qu’ont exprimés nos clients. ” Aujourd’hui, près d’une vingtaine d’applications originales sont déjà disponibles : 11 sur iOS, 6 pour Android et 1 compatible avec les deux systèmes d’exploitation. Deux autres sont en attente de validation. “ Nous avons prouvé que la cocréation répondait à une attente ”, estime Bernard Larrivière.

Créativité débridée. Le fonctionnement du CA Store est très simple. N’importe quel client de la banque peut, à l’aide d’un formulaire sur le site, proposer son idée d’appli et consulter celles déjà laissées par les internautes. Elles sont notées et commentées, ce qui fait remonter les plus pertinentes. Un groupe de développeurs a accès aux souhaits formulés. Il se compose d’une vingtaine d’entreprises numériques extérieures au Crédit agricole et regroupées au sein d’une coopérative baptisée Les Digiculteurs. Si une idée les intéresse, elles peuvent se lancer dans la création de l’appli qui, quelques mois plus tard, sera disponible en téléchargement sur le site. La formule libère les imaginations.

Parmi les applis ainsi développées, Mon découvert sert, notamment, à visualiser la situation prévisionnelle de son compte en fonction de son historique bancaire. De son côté, Easy Notes de frais prend en photo les facturettes et vérifie le remboursement des frais professionnels. Et avec WhatsThatLine, le client coche sur son relevé les opérations bancaires qu’il ne comprend pas, puis envoie une demande d’information à son conseiller. Autant d’applis sans équivalent ailleurs.

“ Nous-mêmes, en tant que développeurs, ne voyons pas les choses de la même façon qu’une banque ”, assure Sébastien Cacérès, à la tête de Tiki Move, start up bordelaise membre des Digiculteurs. L’entreprise, qui s’est d’abord fait connaître dans les jeux sur mobile, a développé Ma Tirelire, une appli où l’utilisateur se fixe des objectifs d’épargne et remporte des trophées lorsqu’il les atteint, dont il peut faire part à ses amis sur Facebook.

Le plus grand défi ? et sans doute la raison pour laquelle les banques s’étaient montrées jusqu’à présent plutôt frileuses ? consiste à assurer la sécurité des données bancaires lorsque des tiers développent les applications. Pour garder la main, le Crédit agricole effectue lui-même l’identification du client sur son app store. “ Les développeurs ne savent pas qui se connecte ”, explique Sébastien Cacérès.

Les applications voient transiter des données bancaires anonymes. “ Nous nous engageons à ne pas pratiquer de datamining, à ne pas exploiter commercialement ces données qui, même anonymes, ont beaucoup de valeur ”, ajoute-t-il. Pour élaborer et tester les applis, la banque met à disposition des Digiculteurs un kit de développement et des comptes fictifs. Une fois validées, elles font l’objet d’un audit par les équipes du Crédit agricole, qui vérifient qu’aucune ligne de code ne menace la confidentialité des données.

Dans l’univers traditionnel des applis mobiles, on distingue les payantes, qu’un développeur peut vendre au client final, et les gratuites, rentabilisées par de la publicité ou par les achats proposés dans le logiciel. Sur le CA Store, la rémunération du développeur est proportionnelle à l’audience de son application. A chaque utilisation par un client sur un mois donné, la banque reverse quelques centimes d’euros aux Digiculteurs. Les clients, eux, se voient proposer deux forfaits : 0,79 euro pour utiliser jusqu’à dix applis dans le mois, et 1,99 euro pour une utilisation mensuelle illimitée.

Curiosité bancaire. “ Notre but n’est pas de gagner de l’argent, affirme Bernard Larrivière. Nous payons simplement les frais d’hébergement et d’audit. ” Pari gagné ? Du côté de la banque comme de celui des développeurs, on reconnaît qu’il est encore trop tôt pour valider le modèle. Pour cela, il faudra plus d’utilisateurs payants qu’aujourd’hui. Mais bien que l’opération n’ait pas encore atteint son rythme de croisière, elle n’est pas passée inaperçue.

En février 2013, le Crédit agricole était récompensé au salon de l’innovation financière Finnovate, à Londres. “ Ce sont très rarement des grands groupes bancaires qui sont primés, mais plutôt des start up, se félicite Bernard Larrivière, dont le téléphone n’arrête pas de sonner. On vient nous voir du monde entier. La semaine dernière, c’était une banque sud-américaine ; cette semaine, la Caixa espagnole ! ”

Le CA Store doit maintenant passer à la vitesse supérieure. Cet été, la banque compte lancer une vaste campagne de communication. De quoi faire grimper le chiffre actuel de 100 000 visites annuelles sur le site Creditagricolestore.fr, ainsi que celui des 7 000 utilisateurs actifs du service. De nouvelles fonctionnalités vont être ouvertes aux développeurs. Les applications sont pour l’instant limitées à la consultation des comptes.

Les virements sont à l’étude. “ Nous sommes également en train de réfléchir à la façon d’intégrer des développeurs indépendants aux Digiculteurs. ” Pour susciter les vocations, un concours d’idées, les CA Store Awards, ouvert jusqu’au 17 mai, récompensera deux projets d’applis par un financement de 20 000 euros. Que les meilleurs gagnent !

Daniel Jasmin (Explolab) : “ le CA Store est un modèle gagnant-gagnant ”

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