Afin de répondre aux contraintes législatives et de réduire les nuisances de ses carrières sur la nature, le cimentier a mis en place un logiciel de suivi de l’activité de tous ses sites français.

A 15 kilomètres au sud de Nantes, sur la commune de Saint-Colomban, se dressent trois gigantesques bras articulés en métal qui déversent en continu des flots de sable et de graviers. Il s’agit de l’une des 120 carrières de Lafarge, d’où le cimentier français extrait chaque année quelque 35 millions de tonnes de granulats, matière première utilisée dans la construction, mais aussi pour recouvrir les bords de Seine pendant Paris plages, par exemple.

A Saint-Colomban, les premières habitations sont à moins de 500 mètres du site. Et celui-ci est bordé par un bocage humide où vivent des espèces protégées de crapauds et de libellules. Des riverains qui ne cohabitent pas toujours facilement avec une carrière en exploitation, source de bruit, de vibrations, de poussières… Le cimentier en est bien conscient et a mis en place depuis février un logiciel de contrôle de l’impact environnemental de tous ses sites, baptisé Mentol.

Le respect de l’environnement est devenu une priorité pour le spécialiste des granulats, du béton et du ciment – leader mondial de ce secteur –, qui a réalisé un chiffre d’affaires de près de 16 milliards d’euros en 2012. Ce groupe bicentenaire, employant 65 000 personnes dans plus de 60 pays, tient à limiter au maximum les nuisances générées par ses activités. C’est un axe important de sa communication. Mais c’est surtout une obligation légale de plus en plus contraignante. “ Les dossiers d’autorisation, notamment, exigent une grande rigueur, constate Paul-Emile Bouron, responsable foncier-environnement de la carrière de Saint-Colomban. Il y a vingt ans, un arrêté préfectoral d’autorisation comptait 20 pages. Aujourd’hui, c’est plutôt soixante. ”

Des normes en béton. La question de la conformité du site et du suivi environnemental mobilise donc les équipes de terrain : “ Le nombre de normes a augmenté en flèche, et cela devient un casse-tête, explique Didier Collonge, responsable environnement France chez Lafarge. Il fallait fournir aux managers un outil simple de visualisation des données, qui les aide à extraire des bilans thématiques à tout moment. ”

Les outils, quand ils existaient, étaient obsolètes. “ Chacun concevait dans son coin ses petits tableaux de suivi ”, poursuit le responsable. Cela n’empêchait pas chaque site de mener des actions en faveur de l’environnement. “ Ici, notre démarche de protection de la biodiversité remonte à plus de dix ans, à une époque où aucune obligation spécifique n’était en vigueur ”, rappelle Paul-Emile Bouron. Mais il était impossible de consolider les données ni de garantir leur sauvegarde.

Or, la vie d’un tel site ne se limite pas à sa phase d’exploitation. Des études en amont sont nécessaires, et le réaménagement en aval doit être planifié pour assurer sa seconde vie. “ Il faut faire en sorte de conserver toutes les informations sur l’évolution du paysage, mais aussi celles issues des diverses rencontres et audits, afin de pouvoir en rendre compte a posteriori ”, indique Didier Collonge.

Concrètement, le logiciel Mentol, mis au point par la société Arcade puis adapté aux besoins de Lafarge, permet de consigner des indicateurs chiffrés dans 16 domaines : de l’archéologie aux analyses de la qualité de l’air, en passant par la gestion des déchets. Y sont aussi répertoriées toutes les visites sur le site, qu’il s’agisse de portes ouvertes, de comités de suivi ou de rencontre avec des élus locaux, mais aussi des informations relatives à la sécurité comme les rondes de surveillance.

Lorsque l’on sait que, rien que pour s’assurer de la qualité de l’eau, pas moins de 1 400 mesures annuelles doivent être effectuées, on comprend la nécessité d’un suivi minutieux et numérisé. Mais le logiciel va plus loin : il est également pourvu de fonctionnalités de gestion d’agenda, d’alertes et de modules d’échanges entre les utilisateurs. C’est donc un véritable outil de pilotage pour les managers des carrières, qui fait gagner un temps précieux lors des audits.

Veille simplifiée. Mentol étant disponible en ligne, le cimentier a même fait l’essai d’un audit mené sur site en relevant les infos directement sur une tablette connectée. “ Problème, les carrières étant souvent situées dans des lieux isolés, la couverture réseau y est très mauvaise ”, reconnaît le responsable environnement.

Ce logiciel simplifiera aussi la veille réglementaire. Les centaines de règles régissant l’activité carrière du cimentier évoluent tous les mois. Lorsqu’un nouveau texte est adopté au niveau national et repéré par le comité national de veille réglementaire du cimentier, les nouveautés sont signalées instantanément à tous les utilisateurs du logiciel. Enfin, des développements sont en cours chez Arcade pour permettre, à terme, d’éditer directement depuis le programme les rapports obligatoires comme ceux destinés à l’Agence de l’eau ou à la Dreal (Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement). “ Nous pourrons aussi publier très rapidement des bilans de notre activité à communiquer aux riverains ou aux élus ”, affirme Didier Collonge.

Certes, les données seront toujours saisies à la main. Mais comme le fait remarquer Paul­Emile Bouron, “ le temps passé à les entrer reste le même dans n’importe quel système. Avant, ces informations ne servaient qu’une seule fois. Maintenant, elles basculent dans une base mutualisée et peuvent être réutilisées facilement. ” La consignation de l’historique du site est d’ailleurs le grand chantier du moment. Il faut à la fois convertir tous les arrêtés d’exploitations, qui contiennent chacun plusieurs centaines d’exigences réglementaires de suivi, et renseigner les valeurs mesurées en 2012 et 2013. Un travail de longue haleine, qui devrait se prolonger jusque début 2014. “ Mais après, nous serons prêts pour les vingt prochaines années ”, sourit Didier Collonge.

Belle carrière en vue. Chez Lafarge, 60 collaborateurs ont déjà été formés à l’utilisation de Mentol. Entre les chefs de carrière, les responsables d’exploitation, les directeurs de secteurs et leurs assistants, environ 150 personnes seront amenées à l’exploiter, à terme. Plus tard encore, le système sera étendu aux ports, dépôts relais et centrales à béton. “ On en compte beaucoup plus que de carrières, puisqu’il existe aujourd’hui 260 centrales à béton en France. Mais leur suivi réglementaire est plus simple ”, se rassure le responsable environnement. En tout, 500 sites seront concernés par ce nouvel outil, sans compter de probables déploiements à l’étranger. Insectes et batraciens peuvent dormir tranquilles.