Indispensables pour comprendre les coûts du cloud, et souvent même les réduire, les solutions de Cloud Cost Management rencontrent un franc succès. Mais elles ne constituent qu’une des composantes du pilotage financier, certes essentielle mais non suffisante, pour mener à bien une démarche FinOps.

Nouvelle méthodologie ? Nouveaux outils ? Nouvelles pratiques ? Nouveau buzzword à la mode, le FinOps est un peu de tout ça. On pourrait en sourire : en matière de gestion de budget, les DSI ne sont pas nés de la dernière pluie. Mais quand on sait qu’ils placent désormais la maîtrise des coûts dans le peloton de tête de leurs priorités, tout juste derrière la sécurité, on comprend pourquoi ce buzzword a pris tant d’ampleur ces derniers mois.

Le coupable ? Le cloud, bien entendu, et son paiement à l’usage qui se transforme en cauchemar quand la facture arrive. La note est bien souvent plus salée que prévu et les prestataires de cloud, aussi retors puissent-ils être, n’en sont pas forcément responsables. VM oubliées, applications qui n’ont pas été pensées pour les environnements cloud, flux trop gourmands, shadow IT et autres usages irréfléchis…

De fait, les causes sont tellement multiples que les DSI ne savent plus où donner de la tête pour reprendre le contrôle de leurs dépenses.

UNE NOUVELLE VAGUE D’OUTILS

La problématique se chiffre en dizaines, parfois même centaines, de milliers d’euros dépensés sans qu’on ne sache vraiment à quoi ils ont servi.
Prenant acte de la difficulté des entreprises à gérer ces dépenses, les trois grands prestataires mondiaux de cloud public – AWS, Google et Microsoft – proposent désormais des outils de Cloud Cost Management pour piloter les coûts du cloud.

Globalement, ils permettent de réaliser des simulations afin d’aider le DSI à opérer les meilleurs choix d’architecture du point de vue financier. Ils proposent également des tableaux de bord pour effectuer un suivi des dépenses. Dopés à l’intelligence artificielle, ils sont capables d’identifier les ressources oubliées, surdimensionnées ou encore mal exploitées et peuvent faire des recommandations pour réaliser des économies : « Cette application n’utilise pas beaucoup de CPU, revoyez la taille du serveur » ; « Ces données ne sont pas très souvent accédées, privilégiez un stockage froid » ; « Avez-vous réellement besoin de provisionner des ressources pour cette VM qui n’a pas été utilisée depuis très longtemps ? »….

Certains de ces outils permettent même d’instancier des règles de gestion complexes du type : dès qu’un serveur consomme moins de 30 % de sa RAM, le traitement est automatiquement basculé sur un plus petit serveur.

Le principal point faible de ces solutions fournies par les prestataires cloud, même lorsqu’ils sont estampillés multicloud, est de siloter chaque cloud.

À l’instar d’Azure Cost Management : l’outil de Microsoft est aujourd’hui capable, via un connecteur, d’intégrer les données de facturation d’AWS sans pour autant indiquer à son utilisateur sur quel cloud il fera le plus d’économies pour une configuration donnée…
C’est aussi vrai d’un outil comme Nutanix Beam : capable d’effectuer un suivi des dépenses et de faire des recommandations pour AWS et Azure (ou l’infrastructure interne dès lors qu’elle repose sur Nutanix), il ne sait pas, en revanche, faire des comparaisons entre les deux et indiquer, par exemple, sur quel cloud une VM coûtera moins cher.

Pour répondre aux besoins d’entreprises dont les environnements sont de plus en plus hybrides, voire multicloud, des éditeurs tiers proposent des solutions pour consolider le suivi des coûts de l’ensemble des plateformes utilisées dans un seul tableau de bord. Certains, comme Apptio ou encore CloudHealth (limité à AWS et Azure) peuvent aussi réaliser des analyses prédictives en se basant sur l’historique de consommation. Mais ces fonctionnalités restent encore limitées.

DU PILOTAGE PAR LE ROI À LA GOUVERNANCE PAR INDICATEUR D’EFFICIENCE

Quel que ce soit l’outil, l’entreprise devra au préalable effectuer une classification de ses ressources. Le principe consiste à définir une taxonomie permettant de regrouper les différentes ressources cloud par application, projet ou encore business unit.

Indispensable pour assurer la maintenabilité des applications, cette taxonomie permet de retrouver facilement les ressources éparpillées à l’aide d’une simple requête. Elle est également essentielle au pilotage financier, ne serait-ce que pour pouvoir regrouper, puis ventiler les coûts à des fins de refacturation par exemple. Ou encore, comme le souligne Yann Carpentier-Gregson, practice manager conseil d’Umanis, pour mesurer la rentabilité d’une ressource consommée : « Une démarche FinOps ne se résume pas à réduire les coûts. Il y a des choses sur lesquelles on souhaite investir et qui ne vont pas rapporter tout de suite. De la même façon, certaines ressources affichent un coût apparent énorme pour un service rendu faible. Mais elles n’en sont pas moins indispensables. Autrement dit, entreprendre une démarche FinOps, c’est être capable de mettre en place une gouvernance non pas par le ROI, même si cela reste important, mais plutôt sous la forme de combien on est prêt à payer pour avoir ce service en mettant en place des indicateurs d’efficience ».

Pour élaborer ces indicateurs, la DSI doit travailler en concertation avec les métiers afin d’estimer la valeur d’un service métier, rapporté au coût de la ressource IT. De la même façon, une stratégie FinOps doit également tenir compte de la maintenabilité des applications. « Découper le plus finement possible les applications pour optimiser le suivi financier, c’est bien. Mais cela complexifie énormément le travail de l’équipe Ops et les développeurs ne vont pas forcément s’y retrouver dans la multiplicité d’instances. Il faut trouver le bon équilibre entre ces trois piliers (fin, ops, dev) pour que chacun y trouve son compte sans polluer le travail des autres », poursuit Yann Carpentier-Gregson.

INVESTIR DANS LE BON OUTIL

Indicateurs, découpage des services, ou encore transformation d’une application pour l’optimiser pour le cloud sont autant d’éléments qui interviennent directement sur la facture IT et pour lesquels les outils de Cloud Cost Management n’apportent pas réellement de solution clé en main pour l’instant. « L’outil miracle n’existe pas, estime Yann CarpentierGregson. Il vaut mieux partir des solutions d’analyse classiques ou des tableaux de bord de suivi financier existants dans l’entreprise en y intégrant la composante cloud. Les données de suivi fournies par les prestataires sont accessibles via des API et c’est souvent beaucoup plus efficace de les injecter dans l’existant que d’investir dans un outil du marché qui demandera, quoi qu’il arrive, beaucoup d’intégration et de personnalisation ».

Le principal défaut de ces outils, selon Yann CarpentierGregson, est d’être dédiés au cloud. Or, « cette vision qui sépare l’opex du capex, ou le build du run, n’a pas de sens. Quand on réalise un projet, on met les coûts d’une plateforme en face d’un business plan. Autrement dit, une application peut utiliser des ressources internes et des services cloud et passe par différents cycles de vie. Ce qu’on appelle FinOps n’est finalement ni plus ni moins qu’un agrégat d’outils et de méthodes existantes. On a juste collé une étiquette sur l’ensemble en donnant naissance à une nouvelle génération d’outils dont les DSI peuvent souvent se passer ».

Plus circonspect, Antoine Lagier, senior cloud consultant chez Timspirit, estime « qu’il faut savoir rester pragmatique quand on met en place une démarche FinOps et commencer par dissiper le brouillard : où vont les coûts, qu’est-ce qu’on paie et pourquoi. Dans ce domaine, les fournisseurs de cloud proposent des outils pertinents avec lesquels on peut déjà faire beaucoup de choses. Certaines organisations, à l’instar de oui.SNCF lors d’un témoignage à un meetup FinOps, ont d’ailleurs choisi de capitaliser sur ces outils en les enrichissant de scripts et de solutions personnalisées. Ils couvrent ainsi 80 % de leurs besoins de pilotage financier, les 20 % restant pouvant être couverts par une solution tierce du marché. Il faut toutefois bien analyser le ratio coût / bénéfice, car le prix de ces solutions est loin d’être insignifiant ».

Un point partagé par Alexis Dupuydauby, directeur des services multicloud chez Orange Business Services : « Formidables pour faire du suivi ou calculer le coût d’une bascule, voire faire des simulations, les outils des prestataires de cloud sont également très pertinents pour effectuer un premier audit ».
Les entreprises n’ont en effet pas toujours maîtrisé les déploiements dans le cloud et disposent aujourd’hui de ressources éparpillées un peu partout. Grâce à la solution fournie par leur prestataire, elles peuvent effectuer un premier scan des ressources et identifier les gaspillages. « Mais ces outils de Cloud Cost Management sont incapables de lister les transformations à réaliser dans une application pour tirer avantage des spécificités du cloud, tant du point de vue économique que des performances, ajoute Alexis Dupuydauby. Ils n’intègrent pas non plus les coûts humains, qu’il s’agisse de montée en compétences des équipes, de recrutements, etc. Autrement dit, l’ERP du FinOps n’existe pas. Pour l’heure, il faut encore assembler différents outils et beaucoup d’ingénierie humaine ».

 

UN MARCHÉ EN PLEINE MUTATION

Il y a encore deux ans, Forrester classait RightScale, CloudHealth et Cloudability parmi les grands acteurs du marché des outils de Cloud Cost Management. RightScale a été racheté par Flexera, CloudHealth par VMware et Cloudability par Apptio. Autant dire que le marché est loin d’être mature. D’autant que les prestataires de cloud font également évoluer leurs solutions en s’ouvrant au pilotage financier multicloud avec des fonctionnalités avancées qui rivalisent de plus en plus avec celles des éditeurs tiers. Difficile dans ces conditions de prédire à quoi ressemblera le marché du Cloud Cost Management dans deux ans. En attendant un nouveau panorama / classement de Forrester, Gartner a récemment réalisé une étude positionnant les cinq acteurs clés actuels (Apptio, CloudChekr, Flexera, Turbonomic et VMware) face aux trois grands prestataires de cloud internationaux.

 

EXPERT YANN CARPENTIER-GREGSON, practice manager conseil d’Umanis

Éviter les gourous du FinOps

« Face à la problématique, certains DSI se sentent dépassés, parfois même illégitimes. Ils ont tort. La plupart d’entre eux ont la connaissance et les bons réflexes. Ils savent optimiser des budgets. Il leur manque juste les bons indicateurs et l’acculturation. Ensuite, il suffit souvent de mettre du bon sens là où certains gourous du FinOps ont tendance à partir sur des niveaux stratosphériques. Il faut savoir rester très pragmatique et capitaliser sur ce qu’on a déjà plutôt que de se jeter sur des pratiques ou un outil estampillé FinOps qui finalement demande autant de travail d’intégration que l’ajout de nouveaux indicateurs aux outils d’analyse existants ».

 

EXPERT ANTOINE LAGIER, senior cloud consultant de Timspirit

Rapporter le coût du cloud aux indicateurs business

« Payer plus cher n’est pas forcément négatif, car cela peut aussi vouloir dire qu’on a plus de visiteurs, plus de commandes, plus de courses effectuées par une flotte de taxis, etc. Il faut mettre le coût du cloud en relief avec ce qu’il a permis de faire, autrement dit ce qu’il a rapporté en business. Ces indicateurs économiques sont bien plus intéressants que le seul montant indiqué en bas de la facture cloud. Si j’ai plus de visiteurs pour une facture plus élevée, l’un dans l’autre tout le monde est content ».


Enquête publiée à l’origine dans le numéro 2254 (Octobre 2020) d’IT FOR BUSINESS, Le Magazine.