Pour faire face à une forte croissance externe, réussir sa transformation numérique et sécuriser les SI de ses aéroports, le groupe aéroportuaire mise notamment sur la convergence de l’informatique classique et de son homologue industrielle. Dans cette logique, Gilles Lévêque, DSI Groupe d’ADP et administrateur du Cigref, a piloté un rapport sur ce sujet.

Vous avez piloté un rapport sur le rapprochement des systèmes d’information et des systèmes industriels pour le Cigref. Quelles en étaient les motivations ?

La démarche s’inscrit dans le contexte de la transformation numérique des organisations. Nos échanges au sein de l’association ont fait émerger que la convergence entre l’IT et l’OT est un élément clé de cette mutation.
Cette convergence a plusieurs impacts.
Le premier, qui a sous-tendu les réflexions des rédacteurs, portait sur l’amélioration de la relation de proximité avec les clients ou les usagers. Ce qui passe notamment par une continuité numérique, et donc par la prise en compte des données issues de l’IT, bien sûr, mais aussi des équipements industriels de tout type. Il s’agit à terme de mettre en place une architecture et des outils assurant la fluidité des échanges de données entre tous ces systèmes.
Corolaire, les technologies de l’OT et de l’IT doivent converger. Ce qui, en fait, est déjà initié dans pas mal d’entreprises.
Troisième axe, cette nouvelle donne doit s’accompagner d’une sécurisation pensée dès le départ.
Ces trois vecteurs, données, sécurité et convergence, ont motivé le rapport du Cigref. Il s’agit aussi, bien sûr, de mutualiser ce qui peut l’être, et d’améliorer l’efficacité opérationnelle. Des bénéfices qui peuvent se décliner dans la plupart des entreprises.

Les entreprises qui ont participé à ce rapport proviennent de secteurs très différents. On trouve des industriels, mais aussi des distributeurs. Pourquoi ?

Les entreprises industrielles classiques, comme les constructeurs automobiles, sont déjà sensibilisées sur le sujet et déjà avancées. Mais, en fait, l’activité de nombreuses autres sociétés comporte aussi un volet industriel. Il s’agit par exemple de la logistique pour L’Oréal ou Les Mousquetaires. Ce qui se concrétise par la gestion de véhicules de transport, d’équipements…

Ces activités présentent souvent un caractère critique. Sans une gestion industrielle, un retard de livraison peut impacter toute la chaîne.

Le cas d’ADP illustre bien en quoi cette convergence IT-OT s’impose tant pour rationaliser la gestion que pour améliorer ou créer de nouveaux services. Notre mission consiste à assurer un maximum de fluidité et de sécurité pour les passagers et les visiteurs sur les 26 aéroports que nous exploitons. Ce qui suppose de gérer des infrastructures techniques (tapis roulants, ascenseurs, trieurs de bagages, etc.). Ces équipements sont souvent gérés par un département industriel et sont autant de sources de données à prendre en compte.

La convergence est un facteur clé de succès pour répondre au besoin de consolider l’ensemble des données, pour hyperviser et optimiser le fonctionnement de nos aéroports. Ce, dans un contexte de croissance forte des flux de passagers dans des terminaux qui ne sont pas extensibles à l’infini.

Traditionnellement, l’OT et l’IT sont gérées par des départements aux cultures très différentes. Comment les concilier ?

Les équipes chargées de l’OT viennent traditionnellement de l’automatisme. L’IT, d’autres filières. Ce qui se traduit par des différences importantes en particulier dans le rapport au temps.

Dans l’industrie, le cycle de vie des équipements et des logiciels est très long, souvent supérieur à la décennie, avec des mises à jour annuelles. Celui de l’IT repose sur des cycles de mises à jour beaucoup plus courts. Par contre, les équipes OT sont accoutumées à collecter et analyser les données en temps réel, contrairement à l’IT.

Autre différence, le monde de l’IT est relativement unifié, notamment en termes de technologies, contrairement à celui de l’informatique industrielle, réparti entre une myriade d’acteurs, et présentant, de plus, des spécificités technologiques. Même dispersion sur le terrain où il existe autant d’équipes que de sites industriels quand l’IT est souvent gérée par une DSI centralisée.

Les différences culturelles sont donc importantes, mais malgré cela, la convergence a débuté. Les professionnels les plus jeunes bénéficient déjà d’un socle commun de formation.
De leur côté, les fournisseurs proposent depuis quelques années des solutions qui convergent. Ce, qu’ils viennent du monde industriel, comme Siemens, Rockwell… ou de l’IT, comme SAP, Dassault Systèmes… Autre point, le contexte réglementaire, le besoin de traçabilité par exemple, pousse à cette unification. Enfin, assurer une cybersécurité efficace suppose d’avoir une vision globale. Autant de leviers qui poussent la mise en place de cette convergence.

Quelle gouvernance mettre en place sur le terrain pour réussir cette évolution ?

Il s’agit de projets d’entreprise, ce qui suppose d’abord l’implication de la direction générale. Les RH ont aussi un rôle important à jouer, dans le recrutement de compétences ad hoc, mais plus encore, dans l’adaptation des ressources existantes à cette nouvelle donne.

Une fois ces bases posées, la démarche la plus efficace consiste à mener cette convergence étape par étape. Il s’agit d’un projet conséquent qui nécessite d’abord de dresser un constat de l’existant. Cette étape permet de lister les contraintes propres à chaque domaine et de mettre en évidence ce qui les lie. Il faut ensuite définir des objectifs communs entre les équipes, et plus globalement, décrire une vision commune. Les étapes suivantes sont assez classiques : définir la nouvelle architecture, les ressources nécessaires, préciser des indicateurs, associer les métiers….

Les rédacteurs du rapport sont partis des trois points clés, les données, la sécurité et les compétences, et ont défini pour chacun les objectifs, challenges, leviers et bénéfices. Illustration : pour les données, l’objectif est entre autres de valoriser et standardiser les données industrielles et l’un des challenges est de protéger les données critiques. Côté levier, le projet peut profiter de la mise en place d’une plateforme commune d’acquisition et de stockage des données. Enfin, ses bénéfices se déclinent dans la réduction des coûts de production comme dans la création de nouveaux services.

Comment allez-vous décliner cette démarche chez ADP ?

Dans le cadre de notre programme Smart Airport, nous travaillons notamment à la dématérialisation du parcours passagers et au renforcement du pilotage en temps réel de nos aéroports.
Une première étape consiste à maximiser l’utilisation de notre patrimoine de données et à le compléter via l’ajout de capteurs permettant de détecter plus rapidement les anomalies et, aussi, d’affiner les prédictions.

Globalement, cela va se traduire par une unification des données. Par exemple, consolider les données issues des systèmes d’information sur les vols avec celles de nos capteurs de comptage des flux de passagers et des équipements techniques comme les tapis bagages facilitera l’identification en temps réel des goulets d’étranglement. Cela se concrétisera par une supervision globale qui prendra la forme d’un hyperviseur mis à disposition des opérateurs de nos APOC (AirPort Operations Center), une véritable tour de contrôle opérationnelle.
Cela va permettre aussi une meilleure prédictibilité et une fluidification des flux apportant plus de confort aux passagers, ainsi que la possibilité de proposer de nouveaux services.
Cela nous permettra également de mieux contextualiser les informations que nous donnons aux passagers utilisant les services de notre application mobile et d’améliorer leur expérience lors de leur passage.
Nous travaillons également sur la mutualisation des moyens, des compétences et des bonnes pratiques entre la DSI et les équipes industrielles.

Avez-vous envisagé les étapes ultérieures ?

À terme, l’un des buts est de mettre en place un jumeau numérique permettant, grâce à l’usage de technologies innovantes comme l’intelligence artificielle, outre le pilotage en temps réel, de simuler le comportement de nos aéroports face aux aléas opérationnels.
La panne d’un ascenseur, un bagage abandonné, un contrôle aux frontières un peu long sont autant d’événements susceptibles de compliquer la vie des voyageurs.

Seules une vision et une gestion globales sont à même de prendre en compte ces événements pour trouver les solutions optimales.

Il est aussi prévu de tester l’intégration des données de sources externes comme des réseaux sociaux pour affiner nos prédictions. Des orages au-dessus de l’Atlantique, un problème à l’aéroport de Shangai, par exemple, ont potentiellement des conséquences sur les vols et, donc, sur les flux de passagers. Et, ce sont des événements signalés en temps quasi réel sur les réseaux sociaux.
Outre l’exploitation, nous concevons et construisons des aéroports. Ces activités bénéficieront de l’utilisation de ces nouvelles approches. Les potentialités consécutives à cette convergence et l’utilisation de l’IA ouvrent de larges perspectives.

Propos recueillis par Patrick Brebion
Photos de Mélanie Robin

PARCOURS DE GILLES LEVEQUE

Depuis 2015 > DSI Groupe, ADP
2006-2015   > DSI Groupe, Geodis
2001-2006   > Directeur Supply Chain, HP
1992-2001   > Supply Chain & Information System manager, HP
1988-1992   > Manager, Arthur Andersen

FORMATION
1986-1988  > Insa (Lyon)