Bernard Duverneuil est le nouveau président du Cigref, réseau  de grandes entreprises. Succédant à Pascal Buard, il revient pour  IT for Business sur le rôle et les dés de cette association composée essentiellement de DSI qui échangent et rééchissent bien au-delà  des systèmes d’information.

Créé sous le nom de Club informatique des grandes entreprises françaises, le Cigref aura 50 ans en 2020. Quels sont ses grands dés à l’approche de cet anniversaire ?

Bernard Duverneuil : L’année dernière, nous avons publié un plan de route, Cigref 2020, à partir des ré-exions de nos commissions et de nombreux travaux de recherche. Notre dé est désormais que chacune des entreprises membres soit en capacité d’exécuter sa stratégie numérique en connaissance de cause. Jusqu’à l’année dernière, il s’agissait surtout de sensibilisation, de prise de conscience, que ce soit au niveau des DSI ou des dirigeants des entreprises. Avec Cigref 2020, nous avons posé un cadre grâce auquel il est plus facile d’avancer, et qui aborde aussi des points sensibles comme l’éthique.Nous souhaitons également continuer dans l’ou-verture de nos relations extérieures, que ce soit vers les start-up ou vers le monde académique. Nous tra-vaillons déjà depuis des années avec une cinquan-taine de laboratoires de recherche mondiaux au sein du programme ISD (Information Systems Dynamics). Ce fonds académique, intellectuel et de recherche est très important pour que chacun ait une compréhen-sion, des convictions et susamment de recul par rapport à ce qu’il est en train de mettre en œuvre. Le Cigref veut se positionner en tant que facilitateur de la stratégie numérique.

Le recours aux start-up représente-t-il un enjeu important pour les grandes entreprises ?

BD : Oui et, de fait, l’un des enjeux qu’on s’est fixé pour 2020, c’est de réussir l’articulation grande entre-prise-start-up. Cela n’est pas évident. Car d’un côté il y a beaucoup de personnes responsables dans les grandes entreprises, de l’autre il y a énormément de start-up. D’où une première phase d’identication à accélérer. Ensuite, il s’agit de faciliter la relation pour qu’elle devienne vite commerciale : les grandes entreprises ne doivent pas faire perdre leur temps aux start-up, qui ne sont pas sur les mêmes constantes temporelles.Il faut donc trouver un cadre accélérateur qui permette de travailler ensemble, selon un mode client-fournisseur traditionnel ou en mode partenariat, selon les cas, et qui permette d’aller plus vite sur le plan contractuel, comme sur la discussion nancière. Nous travaillons sur l’élaboration de ce cadre en écoutant les start-up, pour bien comprendre les difficultés qu’elles rencontrent avec les grandes entreprises. Nous souhaitons façonner quelque chose qui puisse être appliqué, décliné chez chacun de nos membres.

Parfois les start-up deviennent des concurrentes, ne serait-ce que parce qu’elles attirent les talents du digital. Les grandes entreprises se sentent-elles en déficit d’attrait ?

BD : Les grandes entreprises ne sont pas autant en déficit de talents que l’expriment certains mé-dias. Je comprends tout à fait qu’un jeune diplômé puisse aujourd’hui avoir envie d’être plus autonome, d’aller travailler dans une entreprise qui peut apparaître plus moderne et plus agile qu’une grande entreprise. Néanmoins, le monde académique nous confirme que les jeunes diplômés se tournent toujours majoritairement et volontairement vers les grandes entreprises. Celles-ci présentent par exemple l’avantage pour un débutant, par rapport aux start-up, de le former aux méthodes, aux outils, aux structures. C’est donc une voie intéressante pour les jeunes diplômés.Mais les écoles proposent aussi des cursus de formation pour la création d’entreprise, et il s’agit plus d’un équilibre à trouver. Ce qui me paraît fondamental, c’est que tout jeune diplômé ait une expérience à l’international, en espérant qu’il revienne en France faire bénéficier une entreprise de son expérience, ou alors qu’il en fasse profiter la  filiale internationale d’un grand groupe français.

La récente assemblée générale a été l’occasion pour le Cigref de rappeler sa préoccupation quant aux aspects sociétaux et éthiques des pratiques du numérique. Certains voient l’éthique comme allant à l’encontre du business…

BD : Je suis convaincu que c’est exactement l’inverse. Que plus on aura d’éthique au sein de l’entreprise, plus la réputation, l’efficacité, et la performance de l’entreprise seront élevées. Si l’on sollicite trop les consommateurs, si on les abreuve d’e-mails pour leur demander leur avis, si on les contourne pour avoir des informations qu’ils n’ont pas souhaité fournir, c’est contre-productif sur le long terme. Il faut absolument établir un rapport de confiance avec son client.
Je suis persuadé que c’est un gage de délité. Cela commence par être conforme à la lettre de son en-gagement. Quand le consommateur signe quelque chose, quand il fait un opt-in, il convient bien sûr de respecter les principes qui sont écrits, mais cela ne s’arrête pas là. Respecter la lettre de son engagement, c’est s’abstenir de faire des choses qui ne sont pas directement en rapport avec la relation consommateur-fournisseur, même si cela n’est pas écrit. C’est comme ça que la confiance s’établit, et c’est gagnant sur le long terme.

La confiance, c’est peut-être aussi un peu  ce qui manque aux entreprises vis-à-vis des grands fournisseurs de l’écosystème IT. Quel rôle le Cigref veut-il jouer dans les relations entre ces deux mondes ?

BD : Nous recherchons une relation équilibrée avec les fournisseurs, une relation faite de dialogue, une relation de conance. Par exemple sur la question des règles contractuelles. Curieusement, dans cette industrie, au-delà de la traditionnelle négociation commerciale, on est amené chacun dans son coin à discuter de clauses qui pourraient être standard. Et sans garantie de pérennité, puisque ces règles sont changées unilatéralement par les fournisseurs pendant la durée-même du contrat.La vie du contrat devrait être simple à partir du moment où on a acheté la chose. D’autant qu’en réalité, on arrive très rapidement à se mettre d’accord sur un produit, une technologie et la valeur que ça représente. Et pourtant on se retrouve en diculté, parce que le coût de la maintenance évolue, parce qu’on ne compte plus les mêmes choses, parce que des audits sont déclenchés. La confiance n’est plus là. Car nous ne savons pas ce que va coûter notre achat dans 5 ans. Alors que nous avons besoin de cette visibilité pour avancer.

 

Quelles alternatives évaluez-vous ?

BD : Les entreprises françaises restent petites par rapport aux mastodontes américains du secteur. Le Cigref est à l’origine d’EuroCIO, une association de DSI en Europe, qui pourrait porter le sujet au niveau de la Commission européenne, seule instance à avoir une inuence signicative vis-à-vis de ces fournisseurs et prestataires partenaires. Indépendamment de ce contexte de tension, il existe des alternatives que chaque entreprise doit  regarder avec attention parce qu’elles répondent potentiellement à ses besoins : le développement maison et l’open source. On le voit depuis quelques années, il y a un retour au développement maison car, en dehors des ERP et autres applications assez standard, nous avons tous des spécicités qu’il est plus rentable et efficace de développer soi-même plutôt que d’essayer de tordre les fonctions d’un progiciel. L’open source, en plus d’être une bonne manière de développer, est également une voie pour se déga-ger d’une dépendance forte qui a été induite pendant  des années par les achats et le comportement des fournisseurs.

 

Quels sont les domaines sur lesquels vous challengez les fournisseurs ?

BD : En plus des relations spéciques que nous avons avec un certain nombre de fournisseurs majeurs, nous les interpelons sur certaines thématiques précises, de sorte que leur positionnement ne soit pas noyé dans un discours marketing global. Nous  voulons par exemple savoir ce que Microso, Oracle, Salesforce ou encore Google ou IBM font de nos  données — et des données de nos clients —, comment ils abordent la problématique de la data privacy avec nous, avec leur gouvernement, avec des tiers, et quels dispositifs de sécurité ils mettent en place pour garantir la protection des données personnelles.

 

Au-delà de la protection des données se pose en fait la question de leur propriété…

BD : Exactement, et c’est ce que nous avons pu constater de manière plus large lorsqu’une délégation du Cigref s’est rendue au CES de Las Vegas au moment de l’avènement des objets connectés. À qui appartiennent les données collectées, à qui sont-elles utiles, à qui protent-elles ? Les stratégies dièrent selon  les fournisseurs. Et pour la première fois, l’année dernière, nous avons entendu des entreprises qui se positionnaient clairement en disant « vos données vous appartiennent », alors que tant d’autres continuent de se servir de manière non explicite de vos données, car à un moment vous avez signé un opt-in pour accéder à un de leurs services.

L’Internet des objets est-il un grand sujet de préoccupation au Cigref ?

BD : Oui, au niveau de la propriété, de l’usage et de la sécurité des données, d’une part. Mais également en termes de connexion au réseau, d’accès aux données et, nalement, même, de licence logicielle. Là réside en effet une question de fond. Un utilisateur identifié, on connaît. Des utilisateurs concurrents, cela se gère encore relativement facilement. Mais quid d’un automate susceptible de solliciter un logiciel de manière intensive ? L’Internet des objets pose énormément de nouvelles questions de ce type, que ce soit sur le plan de la sécurité — comme l’a démontré il y a quelques semaines une attaque par déni de services lancée depuis l’Internet des objets —, du pricing, de la valorisation du service rendu ou utilisé… Les  modèles sont nombreux et pas encore assez matures pour les entreprises.

 

Le Cigref est-il un club fermé ou des entreprises non membres peuvent-elles béné cier de son expertise ?

BD : Le Cigref compte près de 140 membres. Ce sont, sinon de grandes entreprises ou des administrations, du moins de grands pourvoyeurs d’ordres vis-à-vis des fournisseurs IT. Nous essayons principalement de conserver une homogénéité d’enjeux. Pour autant, presque tous nos travaux sont publiés sur notre site et accessibles à tous, membres ou non membres. Nous avons été présents très tôt sur les sujets de l’entreprise numérique, du cloud, et, il y a quelques semaines, nous avons publié nos travaux sur l’intelligence artificielle. C’est toujours notre référentiel sur les compétences, constamment mis à jour, qui a le plus de succès, à un niveau européen, d’ailleurs. Quel que soit le sujet, le Cigref a une parole singulière : c’est la voix des praticiens, une voix indépendante de l’écosystème des four-nisseurs, débarrassée du discours marketing qui peut venir troubler la perception d’une technologie et de ses apports pour l’entreprise. Nous souhaitons répondre à la première question que se pose un DSI à l’arrivée d’une technologie : « What’s in it for me ? », qu’est-ce que cette technologie peut apporter à mon entreprise ?

Finalement, le rôle du DSI a-t-il beaucoup évolué au sein des grandes entreprises ?

BD : Le rôle du DSI a évolué, on le voit notamment au travers des di érentes missions que s’est  xées le Cigref. En pratique, on constate que les DSI savent évoluer en même temps que leur rôle, certains étant plus moteurs et anticipatifs que d’autres.Cela pouvait ne pas sembler évident à certains il y a quelques années, mais on ne peut pas faire de nu-mérique sans informatique. Cela marchera peut-être un an ou deux, mais après il faudra raccrocher les différents morceaux, unifier le fichier clients, rendre les architectures compatibles, etc., si l’on veut vraiment tirer une valeur des informations engrangées et ne pas aller dans le mur. Le DSI et son système d’information apportent la cohérence nécessaire à l’entreprise numérique.

Propos recueillis par Pierre Landry

 

Bernard Duverneuil

• 1983
Entrée à l’École Polytechnique

• 1988
Diplôme d’ingénieur Télécom ParisTech, consultant chez GSI

• 1995
Directeur chez Coopers & Librand (PwC)

• 1998
Directeur chez AT Kearney

• 2001
DSI groupe Lagardère

• 2009
DSI groupe Essilor, membre du comité exécutif

• 2009
Membre du conseil d’administration  du Cigref

• 2011
Vice-président  du Cigref

• 2013
DSI de l’année

• 2016
Président du Cigref