Stéfane Fermigier
Président du groupe Logiciel Libre dans le pôle de compétitivité Systematic et vice-président du CNLL (Conseil national du logiciel libre)
 

Entrepreneur avec Nuxeo, militant du libre depuis des années dans de nombreuses associations, Aful (Association francophone des utilisateurs de logiciels libres) et GTLL (Groupe thématique logiciel libre) notamment, Stéfane Fermigier dresse un état des lieux du monde de l’open source. Un bilan contrasté, fortement dépendant du politique, pour un secteur qui reste, malgré tout, toujours porteur. 

Vous êtes président du groupe thématique logiciel libre dans le pôle de compétitivité Systematic et vice-président du CNLL, un groupement représentatif des entreprises de la fi lière du libre. Quelle est l’importance de ce secteur aujourd’hui ?
Stéfane Fermigier : Le rôle joué par le logiciel libre se présente sur plusieurs aspects. Pour nous, entreprises du secteur, l’enjeu est avant tout économique, avec des objectifs de création de valeur, d’emplois et d’innovation. Datant de deux ans, la dernière étude pour la France (source PAC) attribuait à l’ensemble de la filière un chiffre d’affaires global de 2,6 milliards d’euros, représentant quelque 30 000 emplois. On peut parler cette année d’un chiffre de l’ordre de 4 milliards d’euros si on tient compte du consensus sur le taux de croissance du secteur, de l’ordre de 25 à 30 % par an. Notre filière inclut aussi bien les éditeurs de logiciels libres que les intégrateurs spécialistes de ces technologies. Ces acteurs tirent leurs revenus de modèles économiques diversifiés : assistance, maintenance, formation, intégration, modules payants en complément de logiciels libres, etc. L’écosystème du libre rassemble bien sûr les communautés et les fondations. Nous insistons régulièrement sur l’importance primordiale pour l’ensemble des acteurs de notre écosystème – éditeurs, intégrateurs et communautés – de travailler en bonne intelligence. C’est pour cela que nous avons fondé le GTLL et le CNLL. Ces derniers sont notamment chargés d’impulser dans le monde de l’entreprise les dynamiques collaboratives qui sont le propre des communautés du logiciel libre depuis plus de vingt ans.

Quels sont les domaines où le logiciel libre rencontre le plus de succès ?
S.F. : De très nombreux composants développés en open source sont utilisés par les grandes entreprises et les administrations. La maturité des outils libres pour l’infrastructure, le middleware, le traitement des données, la gestion de contenu est indéniable. Les géants de l’Internet – Amazon, Google, Facebook, entre autres – s’en servent massivement, et contribuent, pour la plupart, au développement des composants qu’ils utilisent. Dans un autre registre, l’administration exploite de nombreuses briques du libre. Outre les produits open source, l’influence du logiciel libre sur l’ensemble de l’industrie informatique se fait maintenant sentir fortement, notamment par les méthodes de développement agiles et distribuées dont les communautés de développeurs du logiciel libre ont été les pionnières. De ce fait, on constate aussi une certaine banalisation du logiciel libre sur le terrain, et il est de plus en plus courant de voir associés dans les systèmes d’information des entreprises les deux mondes, propriétaire et open source. Dernières avancées récentes, les applications du libre commencent à émerger pour les logiciels métiers.

Malgré cette « banalisation », le monde de l’open source reste fragile sur le plan économique. La plupart des entreprises ont du mal à se développer. Pour quelles raisons ?
S.F. : Il faut d’abord remettre la réalité d’aujourd’hui dans son contexte. La première conférence en France sur les enjeux économiques des logiciels libres a été organisée par l’Inria et quelques précurseurs enthousiastes en mars 1998. Nous avions invité toutes les entreprises du libre françaises connues à l’époque. On en comptait six ou sept ! En une quinzaine d’années, des centaines d’entreprises ont été créées en France. C’est le marché clé du secteur public qui a soutenu ce développement, surtout entre 1998 et 2002, voire 2007. La période Sarkozy a été moins favorable politiquement, ce qui n’a pas empêché la croissance de se poursuivre, à un rythme de plus de 30 % par an. Depuis 2012, le contexte politique est à nouveau plus favorable, avec notamment la circulaire Ayrault. Mais nous pensons qu’elle reste encore à compléter avec une véritable politique industrielle du logiciel libre. En effet, elle avance les avantages du libre en termes de coûts, de souplesse. Elle présente aussi, c’est un point plus contestable, le logiciel libre comme « levier de discussion avec les éditeurs ». En d’autres mots, le libre ne servirait parfois que d’argument de négociations pour obtenir des ristournes auprès des éditeurs !

Que pensez-vous du dernier rapport parlementaire de la sénatrice Catherine Morin-Desailly ?
S.F. : Nous avons apprécié ce rapport. Il souligne l’importance de la neutralité du net. Une notion qui a des implications techniques notamment en termes d’interopérabilité et donc de standards ouverts, dont les enjeux sont bien représentés. L’une de ses propositions, la proposition 43, recommande « d’encourager le développement des logiciels libres par leur intégration dans les marchés publics et par l’imposition de standards ouverts, à condition de développer les compétences pour l’utilisation de ces logiciels et standards ». C’est tout à fait en ligne avec nos propositions. Autre facteur, dans la mesure où en France le capital risque est nettement moins développé que, par exemple, dans la Silicon Valley, nous recommandons l’utilisation du levier de la commande publique pour permettre à nos entreprises de se développer à armes égales avec leurs concurrentes américaines.

Quelles actions entreprenez-vous au sein de Systematic pour soutenir, pérenniser et accélérer le développement de ce secteur ?
S.F. : La mission de Systematic est de développer durablement l’écosystème du logiciel libre en Île-de-France. Pour cela, nous nous appuyons sur deux leviers : d’une part, encourager l’innovation et la création de produits innovants dans le domaine du logiciel libre ; d’autre part, aider au développement des PME de notre écosystème. Le soutien à l’innovation se fait principalement en aidant nos membres à monter des projets et à obtenir des financements octroyés notamment par le FUI, le fonds dédié aux projets des pôles de compétitivité, ou par l’ANR, l’Agence nationale de la recherche. Nous attribuons pour cela un label à ces projets, en fonction de leur potentiel d’innovation mais aussi de leurs retombées économiques. C’est dans ce contexte que nous avons défini la qualité logicielle, le Big Data et l’« After PC » (le cloud, la mobilité, les objets communicants) comme les trois domaines technologiques clés pour le développement de ce secteur. Sur les sept dernières années, depuis que notre groupe thématique existe, 80 projets ont été labélisés et 39 ont bénéficié de ces aides à la R&D, avec de nombreuses retombées en termes de développement des entreprises et de nouveaux produits.

Et au niveau du CNLL ?
S.F. : L’action de Systematic se cantonne à l’Île-de- France. De son côté, le CNLL a pour rôle de fédérer l’ensemble des actions régionales de soutien aux entreprises du logiciel libre. En tout, nous fédérons 13 associations françaises réparties sur le territoire et de taille variable, comptant entre une dizaine et une centaine de membres. Le CNLL a aussi des objectifs plus « politiques ». Il s’agit de réfléchir aux fondamentaux, à la création de valeur et d’emplois notamment, ou encore à la perception de l’open source, et de faire des préconisations concrètes ; bref, de peser sur le débat – ce qui n’est pas une mince aff aire quand on sait que la partie adverse possède une armée de lobbyistes à plein temps.

Par quelles actions se concrétise cette réflexion politique ?
S.F. : Le CNLL a remis en 2012 un rapport à Fleur Pellerin comprenant 10 propositions. Sur le plan technique, nous soulignons l’importance des standards ouverts comme garantie de l’interopérabilité entre les systèmes. Nous parlons évidemment de « vrais » standards ouverts, correctement documentés, issus d’un processus collaboratif et sans brevets qui les rendraient impossibles à implémenter par les acteurs du libre. Tous les acteurs du marché doivent pouvoir jouer avec les mêmes règles ! Nous devons également continuer le combat démarré au début des années 2000 contre les brevets logiciels, qui sont une aberration économique, un frein à l’innovation et constituent un risque financier énorme pour les PME innovantes. Sur le plan économique, nous souhaitons que soit clairement affichée une préférence pour le libre dans le secteur public, comme c’était le cas il y a quelques années dans le domaine des systèmes d’information du ministère de la Défense, qui recommandait de « privilégier les logiciels libres à coût global, risques et efficacité comparables ». Ni la France ni l’Europe n’ont avancé clairement sur ce sujet. A contrario, on peut citer l’exemple du Parlement italien qui a voté une loi en 2012 stipulant clairement la préférence pour le libre. Cette dernière précise que l’utilisation de logiciel propriétaire n’est possible que lorsqu’« une analyse comparative, technique et économique aura démontré l’impossibilité d’adopter des solutions open source ou toute autre solution déjà développée (à un coût inférieur) au sein de l’administration publique ». Un dernier facteur clé, qui a été souligné par l’ensemble de nos membres lors du sondage que nous avons réalisé au printemps dernier, est la place du logiciel libre dans l’enseignement. Plus de 95 % des chefs d’entreprises du logiciel libre estiment en effet que les filières informatiques devraient inciter leurs étudiants à contribuer à des projets libres, que l’enseignement supérieur doit utiliser des outils et programmes open source et qu’il faut apprendre aux étudiants les méthodes de développement spécifiques au logiciel libre.

Quelles sont vos projections pour l’avenir proche ?
S.F. : Malgré un rapport de force inégal, l’avenir devrait voir un rééquilibrage entre le monde du libre et le monde propriétaire. Les avantages du libre sont indéniables. Son utilisation est incontournable si on veut conserver et créer des emplois en France. Par exemple, garder le métier de testeur de logiciel en France dans un contexte de concurrence internationale à bas salaires suppose de fournir des outils performants et à faible coût. Le pôle Systematic a ainsi soutenu les projets de la PME Henix/ Qualixo qui fournit ce type d’outils et a permis de former de nombreux chercheurs d’emplois au métier du test logiciel. Autre illustration, les applications liées au Big Data sont encore émergentes en France. Sur le terrain, on constate souvent que les grandes sociétés qui détiennent les données ont encore du mal à faire confiance aux petites structures pour les exploiter. Nous favorisons en ce moment les contacts entre ces start-up et les grands comptes, car le risque est que ces spécialistes ne soient pas assez développés le jour où les grands comptes chercheront des fournisseurs pour ce type d’applications, et se tourneront alors vers les start-up américaines.

Quel rôle joue le secteur public dans ces prévisions ?
S.F. : Dans le secteur public, si le ministère de l’Éducation Nationale n’a pas voulu ajouter une clause de préférence du logiciel libre dans ses marchés à l’issue du débat parlementaire sur la « refondation de l’école », celui de l’enseignement supérieur l’a fait l’an dernier. La loi dite « ESR », sur l’enseignement supérieur et la recherche, stipule que « …les logiciels libres doivent être utilisés en priorité… ». Des résultats contrastés qui témoignent du lobbying toujours intense de quelques grands acteurs du propriétaire, notamment Microsoft . Le combat continue.

Propos recueillis par Patrick Brébion